CO LIBÉRALITÉ DE JEAN II
assomble tous les beys et les chérifs qui sont sous sa domination, et il les exhorte vivement à s'opposer à une entreprise menaçant leurs biens, leur liberté, leur religion et même leur vie. La guerre sainte est bien vite déclarée, au nom du Prophète.
Aussitôt des feux s'allument sur les hauteurs; des cavaliers maures, rapides comme le vent, sillonnent la plaine; des cris belliqueux se font entendre d'une extrémité à l'autre du pays, et une armée formidable se trouve sur pied$. Des historiens dignes de foi n'évaluent pas à moins de quatre- vingt mille hommes et quarante mille chevaux, les forces concentrées sous les ordres du roi de Fez.
Instruits de ces préparatifs, les Portugais ne demeurent pas dans l'inactivité ; les fortifications s'élèvent avec d'autant plus de force et d'ardeur, que le danger est plus pressant; on se trouve bientôt en état de soutenir un siège. Jean II, parfaitement au courant de ce qui se passe à Graciosa, y envoie des renforts d'infanterie, de cavalerie, et d'artillerie, sous la conduite de Jean de Souza qui, trompant le surveillance de l'ennemi, vient à. bout de les introduire dans la place.
L'attaque commence : des milliers de musulmans se précipitent contre les remparts et sont répoussés avec perte. Souza étant tombé malade, don Diego Fernandez d'AImeïda le remplace et fait des prodiges de valeur. Cependant la lutte continue sans interruption; les morts et les blessés sont nombreux de part et d'autre ; le courage des chrétiens est inébranlable.
Ces derniers, vu la position qu'ils occupent sur la hauteur où s'élève la forteresse, lancent des grêles de pierres et de fer sur les assaillants chaque fois qu'ils se présentent au pied des murs, et les empêchent ainsi d'approcher leurs échelles pour monter à l'assaut. Quoique bien plus forts par le nombre, les Maures ne peuvent tirer qu'à distance; s'ils réussissent à décimer les assié-
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gés, ils ne peuvent néanmoins leur faire lâcher prise..
Enfin, reconnaissant ses efforts inutiles, Muley-el- Octaci s'avise d'un moyen propre à s'assurer la reddition de la place par la famine. A l'aidc^de grosses pièces de bois, il construit un bâtardeau qui endigue le fleuve, et rend toute communication impossible avec la flotte chargée du ravitaillement de l'arrfiée chrétienne. Ce procédé lui aurait réussi, s'il n'avait point eu à compter avec les ressources du roi de Portugal. Celui-ci, ayant connu par un exprès la situation précaire de ses soldats, réunit son conseil et lui annonce qu'il est décidé à marcher luimême au secours de la garnison de Graciosa. Il s'exprime ainsi : « En quajité de père de mes sujets, je dois les défendre envers et contre tous; si je me suis transporté ici, c'est pour être plus à même de leur venir promptement en aide. Illustres seigneurs, je n'ai point tellement oublié le métier des armes, qu'il me faille un nouvel apprentissage pour le reprendre; pour moi, le prince qui ne se sent pas le courage de partager les périls de ses fidèles serviteurs, n'est pas digne de régner. Si je meurs au combat, mon fils est là pour me remplacer; j'espère qu'il vous consolera de ma perte. Si vous êtes de mon avis, allons ensemble où nous appelle l'honneur et confions-nous en Dieu. »
A cette noble résolution, les grands de la cour sont émus jusqu'aux larmes; ils se prosternent aux pieds du roi et lui disant : « Sire, c'est à nous qu'il appartient d'exposer notre vie vouée à votre service; la vôtre doit être consacrée au bien du peuple qui vous a confié ses destinées, vous ne pouvez en disposer malgré lui. » Le bruit du départ de Jean II ne s'est pas plus tôt répandu, que des gens de toute condition accourent au palais ; ce ne sont que pleurs et gémissements; les uns poussent des cris de douleur, les autres embrassent les genoux du monarque ; tous le prient en grâce de rester au milieu d'eux. Le roi, profondément ému, garde le silence»