LIBÉRALITÉ DE JEAN II
Jamais il "n'avait si bien éprouvé le dévouement de ses sujets. Cependant le temps presse, il faut se hâter.
Dans ces entrefaites arrive à la cour don Jean Alvaro d'Almada, comte d'Avranches, en Normandie, l'un des hommes les plus distingués de l'époque; il vient offrir ses services au roi de Portugal, dans l'occasion présente. Consulté par le souverain sur la conduite à tenir, ce gentilhomme déclare franchement que, pour soutenir le courage des Portugais en présence d'ennemis si nombreux et si aguerris, il est bon que le roi marche à la tête de ses troupes.
Cet avis est si conforme aux désirs de Jean II, que celui-ci embrasse Almada et lui adresse les paroles les plus flatteuses. Les courtisans, qui ont rarement le courage de leur opinion, n'osent plus contredire le monarque quand il leur dit que même, avant d'avoir entendu le comte d'Avranches, il était décidé à partir pour le Maroc. Alors, par flatterie plutôt que par conviction, tous ces hommes qui, quelque temps auparavant, cherchaient à le détourner de son généreux dessein, applaudissent maintenant à la détermination de leur maître.
Jaloux de signaler leur zèle et leur empressement, une foule de seigneurs accourent au palais pour se mettre à la disposition du roi ; c'est à qui lui fera les offres les plus brillantes. Bientôt, tout est prêt pour l'embarquement.
De son côté, le sultan de Fez, tenu au courant de ce qui se passe en Algarve, conçoit des inquiétudes sur l'issue d'une affaire qui doit décider du sort de ses Etats. 11 sait par expérience que le nombre ne supplée pas toujours à la valeur ; enfin, dans la crainte d'un échec fatal, il demande à négocier la paix.
Après mûre réflexion, le roi de Portugal, qui veut, autant que possible, épargner le sang de ses sujets, reconnaît que le fort de Graciosa n'est point assez important pour être conservé au prix du sacrifice d'une armée
qu'il peut utiliser ailleurs avec plus d'avantage. Il répond donc avec une noble fierté aux avances de Muley-el- Octaci, en le priant de lui envoyer des ambassadeurs chargés de discuter un traité qui sauvegardera l'honneur de la nation portugaise.
Les plénipotentiaires choisis par Jean II furent Ruy de Souza et Alphonse de Monroi, tous deux fort versés dans les questions diplomatiques. Ne voulant point accepter une simple trêve, comme le demandaient les Maures, ils renouvelèrent l'alliance conclue avec le père du sultan actuel, sous les mêmes clauses et conditions. Ensuite les assiégés sortirent de leur retraite avec armes et bagages, enseignes déployées, c'est-à-dire en vainqueurs; le fort, déjà très endommagé, fut entièrement rasé.
Avant de quitter Tavira, le roi fit appeler un bourgeois, qui lui avait prêté une somme assez importante. Pierre Pantoja, c'est le nom de ce riche citoyen, refusa les intérêts de son argent. Résolu à ne point lui céder en générosité, le souverain ordonne qu'on double les dits intérêts ; nouveau refus du prêteur. « Eh bien, puisqu'il en est ainsi, dit Jean II, à chaque réplique, j'augmenterai le témoignage de ma reconnaissance. »
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Si, par sa libéralité, le roi savait, se faire aimer du peuple, il n'était pas moins attentif à se ménager l'affection de la noblesse par des récompenses proportionnées aux services qu'elle lui rendait. Remonter à l'origine des titres honorifiques, m'entraînerait trop loin ; il est certain qu'ils existaient chez les Romains et peut-être même-
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chez les Gaulois ; toujours est-il qu'au moyen âge on y attachait une haute importance à cause des privilèges dont ils étaient entourés. De nos jours, où le mérite personnel peut élever aux emplois les plus éminents, si les distinctions de race n'ont plus qu'une valeur rétrospective, elles ne sont ppint encore éteintes. Il est toujours beau d'avoir un grand nom, quand on se mootre digne de le porter ; mais il n'y a plus lieu de s'inquiéter du titre ou de la particule.
A l'avènement de Jean II, il y avait en Portugal des ducs, des comtes et des chevaliers ; il n'était point encore question de marquis. Le roi, voulant donner un témoignage de satisfaction et de bienveillance particulière à l'un des meilleurs serviteurs de l'Etat, créa ce dernier titre en faveur de don Pèdre de Alénézès, comte de Villaréal.
La collation des dignités a toujours, dans tous les temps et dans tous les pays, été entourée d'un cérémonial qui en fait, en quelque sorte, ressortir l'éclat. Il ne me semble donc pas sans intérêt de rapporter ici ce qui se passa en 1489 dans la ville de Béja, où le monarque s'était rendu en quittant PAlgarve.
Placé sous un dais magnifique et ayant. à ses côtés l'infant don Alpfhonse et le gouverneur de la province d'Alentéjo, le souverain se tient debout. Au bas du trône, le récipiendaire est au milieu de quatre conseillers de lp. couronne, qui portent les insignes suivants : l'étendard, l'épée, le bonnet garni d'hermine, et l'anneau enrichi de diamants.
Sur un signe de Sa Majesté, le comte de Villaréal gravit quelques marches et vient, avec ses chevaliers servants, se ranger près du siège royal. Lorsque la musique a terminé le dernier refrain d'un chant patriotique, le roi s'assied ; alors don Jean Texeira, grand chancelier de Portugal, prononce un discours d'apparat, dans lequel il fait l'éloge de Jean II et de l'infant ; puis arrivant, par
une transition naturelle, aux vertus privées et publiques du gentilhomme qu'il s'agit d'honorer, l'orateur le montre sous le jour le plus favorable. Au nombre des qualités de son héros, il ne manque pas, selon l'usage du temps, de ranger la noblesse de la naissance, qui pourtant en réalité n'est qu'un effet du hasard.
La harangue finie, le roi se lève, et le comte se met à genoux à ses pieds. Un des conseillers ayant présenté le bonnet garni d'hermine et surmonté d'une couronne de marquis, Jean II le pose sur la tête de don Pèdre de Ménézès; il lui met ensuite l'épée au côté, la tire du fourreau et s'en sert pour couper les pointes de l'étendard; enfin, il prend l'anneau et le passe à l'avantdernier doigt de la main gauche du nouveau dignitaire. Celui-ci, s'étant relevé, embrasse la main droite^ainsi que celle de l'infant ; ce que font ensuite tous les seigneurs présents.
On s'étonnera peut-être de me voir entrer dans ces détails, mais ils peignent si bien les mœurs de l'époque que je n'ai pas cru devoir les passer sous silence. Si l'on me demande maintenant la signification de toute cette cérémonie, il me faudra recourir aux historiens portugais pour en saisir le symbolisme qui, à dire vrai, peut donner lieu à un grand nombre de commentaires. Voici l'explication qui me semble la plus simple :
Le bonnet garni d'hermine représente la pureté d'intention et la droiture de cœur au service du roi. L'hermine, en effet, a toujours été estimée pour sa parfaite blancheur; c'est une des rares fourrures adoptées parle blason. Elle a figuré non-seulement dans le costume des rois et des empereurs, mais aujourd'hui encore elle sert d'ornement aux docteurs, c'est-à-dire aux hommes les plus versés dans les lettres, les sciences et l'interprétation des lois. Porter l'hermine est donc une marque de distinction réservée à certains personnages d'élite, que leur mérite a élevés au-dessus de ceux qui les entourent.
Image de la force au service de la justice, Tépée n'a jamais cessé d'être considérée comme une marque de puissance et d'autorité. Depuis le fameux jugement de Salomon, où nous voyons ce souveraii* armé d'un glaive tranchant, jusqu'à nos preux qui combattaient en Palestine, je pourrais dire jusqu'à ces derniers temps, où tous les grands seigneurs ne sortaient point sans épée, le port de cette arme a été constant chez les hommes revêtus des charges de l'Etat. Si la plupart des fonctionnaires civils n'ont plus droit de s'en parer, c'est qu'elle a été plus spécialement réservée aux gens de guerre. Le roi de Portugal, en remettant l'épée à don Pèdre de Ménézès, lui indiquait clairement qu'il lui déléguait une partie de son pouvoir pour la défense du pays.
Quant à l'anneau, figure de l'alliance contractée avec la nation tout entière, il indiquait au nouveau marquis qu'il devait se consacrer entièrement à la gloire de sa patrie, en la protégeant contre les dangers qui la pourraient menacer, soit au dehors, soit au dedans.
En coupant les pointes de l'étendard, le roi avait changé la forme de l'écu des armoiries du comte ; et, par là, il montrait qu'il voulait l'avancer en dignité.
Après avoir donné cette preuve d'estime à l'homme de qualité, que d'importants services avaient signalé à son attention, le roi se rendit à Evora pour y convoquer les États-Généraux. On était au commencement de . Tannée 1490, qui ne devait point se terminer sans l'accomplissement de choses du plus haut intérêt. Il s'agissait du, mariage de l'infant avec la fille du roi de Castille; et, pour donner à cette union une solennité extraordinaire, d'énormes dépenses .étaient nécessaires.
Le peuple, qui aimait Jean II comme un père, applau- • dissait fort à un dessein très propre à cimenter la paix entre deux puissances rivales ; c'est pourquoi il était tout disposé à accorder les subsides qui lui seraient demandés. Les guerres en Barbarie et les expéditions lointaines.
avaient considérablement épuisé les finances; pour se -procurer des ressources, il fallait donc recouxnr à l'impôt Flattée du titre de marquis créé en faveur d'un des siens, la noblesse était également bien disposée; aussi une somme considérable fut-eîlé votée par acclamation. Cent mille ducats, chiffre énorpie pour l'époque, furent offerts comme cadeau de nocçs. Le roi et l'infant éprouvèrent une vive satisfaction d'une telle générosité, et s'en montrèrent reconnaissants ♦
L'abondance des matières ne m'a" point permis de m'occuper jusqu'ici de la vie du prince sur qui reposent les espérances de la nation portugaise. Retenu en otage, dès sa plus tendre enfance, après la désastreuse affaire de Toro, l'héritier de Jean II avait recouvré sa liberté à l'âge de huit ans. A l'école d'un père, dont les vastes connaissances étaient extraordinaires pour le temps, don Alphonse ne pouvait que faire de rapides progrès, pour peu qu'il y mît de la bonne volonté.
Voici, du reste, quelques détails sur l'éducation de l'infant. Le roi, ayant formé la maison de son fils, lui donna pour gouverneur don Jean de Ménézès, et pour majordome Gomez de Figuéirédo, personnages que d'éminentes qualités mettaient en vue. Les autres serviteurs, choisis un à un, se distinguaient aussi par la gravité de leurs mœurs et leur aptitude aux fonctions qu'ils devaient remplir près de leur royal élève.
Les ayant tous appelés dans une salle du palais, Jean II leur tint ce langage : « Je mets sous votre discipline le fils chéri que Dieu, m'a donné, afin que vous
gouverniez aujourd'hui son enfance, et plus tard sa jeunesse, selon les règles de' la raison, de la morale et de la religion. En accomplissant cette tâche, vous aurez droit plus qu'aux biens de la fortune, qui sont passagers, mais à ma reconnaissance et à celle de mes sujets, dont la mémoire vivra toujours. Il s'agit de former un prince aussi parfait qu'on peut l'être ici-bas; et, pour cela, il faut joindre l'exemple aux préceptes ; songez toujours que vous travaillez pour l'avenir prospère de votre pays. Attachez-vous à corriger les défauts naissants etn'attendez pas que le mal ait pris racine ; la flatterie n'a que trop de prise sur le cœur des hommes destinés à régner; je désire que mon fils soit mis en garde contre ce danger et que sa vie serve un jour de modèle à tous ceux qui se trouveront sous son autorité. Si vous atteignez ce but, ne vous inquiétez pas de votre avenir; ma gratitude y pourvoira. *
Sachant que l'émulation est utile au succès des études, le roi invita les gentilshommes portugais à envoyer à la cour leurs fils, de l'âge du prince, afin qu'ils rivalisassent avec lui de zèle et d'application. Aux enseignements de la grammaire, de l'histoire, de la géographie et des mathématiques, Jean II tenait beaucoup à ce que l'on joignît celui de la philosophie ancienne et moderne. Il jugeait à bon droit que l'esprit a besoin, pour s'élever à de hautes conceptions, de suivre l'idée sous toutes ses formes et d'arriver, par la force du raisonnement, à en tirer les conséquences pratiques.
Arrivé à l'âge de quinze ans, don Alphonse réunissait à une instruction soignée de belles qualités physiques. D'une taille avantageuse, habile dans tous les exercices du corps, il donnait au roi et au peuple les plus chères espérances. Depuis longtemps déjà, des négociations s'étaient établies entre les souverains de Castille et de Portugal pour le mariage de l'infant; il me reste à en montrer le résultat.
Lorsque tout fut réglé de part et d'autre, le roi de Portugal envoya à Séville, où résidait le souverain castillan, Ferdinand de Silvera et Jean Texeira en qualité d'ambassadeurs extraordinaires, avec pleins pouvoirs pour la célébration des fiançailles ; il avait été convenu que la bénédiction nuptiale aurait lieu sur le territoire portugais.
Pendant que les délégués du roi et de l'infant s'acquittaient de leur mission en Andalousie, des courriers se relayaient sans cesse sur la route d'Evora à Séville, de sorte que les nouvelles de ce qui se passait à la cour de Ferdinand le Catholique, arrivaient très promptement à la connaissance de Jean II et de son fils. Un événement, qui fut regardé par quelques personnes comme de sinistre augure, vint un moment suspendre la joie générale. Dona Jeanne, sœur unique du roi, vint à mourir à Aveiro, dans une maison de religieuses de Tordre de Saint-Dominique; et le deuil de l'excellente princesse, comme on l'appelait, retarda un peu les noces de son neveu.
Sous la tutelle de Jeanne, vivait un fils non reconnu que le roi de Portugal avait eu dans sa jeunesse d'une liaison passagère avec Anne de Mendoza, suivante de sa sœur et appartenant à une honorable famille. A la mort de sa protectrice, Georges de Lancastre, c'est le nom de ce fils, fut appelé à la cour; et, comme il jouera un certain rôle à la fin du règne de son père, j'ai cru devoir mentionner ici son existence.
Ce ne fut donc que vers la fin de l'année 1490, c'està-dire au mois de novembre, que se donnèrent les grandes fêtes préparées de longue main. L'infante Isabelle, fille du roi de Castille, arriva à Bajadoz à la fin de ce mois, accompagnée de don Pèdre Gonçalez de Mendoça, cardinal d'Espagne, qui la remit aux mains de don Emmanuel, duc de Béja. Ce dernier était suivi des évêques d'Evora et de Coïmbre, des comtes de Monsanto et de
Cantagnède, et de plusieurs autres gentilshommes, qui, tous, se tena ien tsur les bords delà Cay a, rivière plus illustrée par cette entrevue que par l'abondance de ses eaux.
Jean II et don Alphonse attendaient à Estremoz, ville terte de l'Alentéjo, l'arrivée de la princesse castillane. C'est là que le mariage fut célébré par don Martin d'Acosta, archevêque de Braga ; les nouveaux époux partirent ensuite pour un village des environs d'Evora, où ils logèrent dans un couvent de Tordre de Saint-Jérôme. • Quelques jours après, ils firent leur entrée solennelle dans la cité où résidait pour le moment la cour, à cause de la peste qui sévissait à Lisbonne, Le cheval que montait l'infante, était tenu en bride par le duc de Béjà; tous les seigneurs et cavaliers présents marchaient en avant, à pied et tête nue ; des troupes nombreuses et bien équipées formaient l'escorte.
Il me semble superflu de dépeindre les costumes des # différents seigneurs accourus d'Angleterre, de France, d'Espagne et du pays de Flandre, pour prendre part aux fêtes, danses et tournois qui durèrent plusieurs jours. Jean II, vêtu à la française, s'y. signala par sa bonne humeur et son adresse.
Le peuple eut aussi une grande part dans ces réjouist sances. Garcia de Résende, auteur de l'époque, est entré dans de minutieux détails qu'il serait trop long de reproduire. Je me contente de lui emprunter un passage traduit par M. Ferdinand Denis; n'aimant pas les longues citations, c'est la seule tant soit peu étendue que je me permette dans le cours de cet ouvrage. On ne saurait mieux rendre les mœurs et divertissements du temps.
« Comme on venait de se mettre à table, dit le vieux narrateur, on vit arriver uûe grande charrette dorée, et elle était traînée par deux grands bœufs rôtis, en entier, avec leurs cornes et ayant les quatre pieds dorés. Et le char lui-même était rempli d'une multitude de moutons ïôtis avec les cornes également dorées. Et le tput était