‹ Jean II, roi de PortugalChapitre 47 sur 84 · ET POLITIQUES DE JEAN II · texte numérisé non relu

ET POLITIQUES DE JEAN II

Pendant que, plongée dans la douleur, la jeune veuve de l'infant regagne son pays sous la conduite de personnages dévoués, le roi et la reine de Portugal rentrent à Saniarem et s'enferment dans la retraite pour se livrer sans témoins à l'effusion de leurs regrets. Ce n'est qu'après de longs jours de calme et de silence qu'ils songent à revoir Lisbonne, où le deuil du prince a succédé aux ravages de la peste,

Jean II cherche dans l'étude une distraction à la tristesse qui l'accable, et, comme je le montrerai bientôt, il médite un travail destiné à immortaliser la gloire de sa patrie. Dans ces entrefaites, une heureuse nouvelle vient faire diversion aux chagrins du roi; don Ferdinand de ftlénézès, fils aîné du marquis de Villaréal, a remporté un éclatant avantage en Afrique.

Targa, place forte à l'entrée de la Méditerranée, servait de retraite aux Maures qui inquiétaient les établissements de Ceuta et de Tanger ; pour s'en emparer, il fallait un coup d'audace. Le capitaine portugais n ? hésite pas; il bombarde la ville et met le feu au port, où vingt-cinq navires deviennent la proie des flammes. Après avoir fait trois cents prisonniers, don Ferdinand, aidé des gouverneurs des forts voisins, attaque la citadelle de Kamisse, surnommé YEncliantée par les infidèles, et s'en empare en perdant seulement quarante soldats chrétiens. Les musulmans succombent au nombre de quatre cents environ, et plus de mille demeurent au pouvoir du ^vainqueur.

Ces beaux faits d'armes, qui assurent la tranquillité des garnisons européennes sur les côtes de Barbarie, ne laissent point le roi dans l'indifférence, où semblait le

retenir sa vive affliction; il rend grâces à Dieu d'un tel succès, et donne au gentilhomme, qui s'est si vaillamment conduit, les plus chaleureux éloges. « J'ai élevé votre père à la dignité de marquis, lui dit-il, vous êtes vraiment digne de porter un jour le même titre. »

La même année, c'est-à-dire en 1492, Jean II essaya de mettre à exécution un projet qu'il caressait depuis longtemps; il voulait doter son pays d'une histoire nationale. Ne trouvant point en Portugal d'homme assez lettré pour remplir cette tâche d'une manière aussi parfaite qu'il le désirait, il s'adresse à un écrivain qui s'était fait en Italie une répulation justement méritée. Ange Massi, plus connu sous le nom de Politien, avait, dés les bancs de l'école, traduit Homère en vers latins, et, par une foule d'ouvrages postérieurs, s'était illustré à la cour des Médicis. Ce serait donc une bonne fortune de posséder la faveur d'un tel génie.

La lettre que le roi lui écrivit, est un chef-d'œuvre qui réunit à l'élégance du style les plus nobles pensées. Après avoir exposé son dessein avec une netteté sans

pareille, il invite, en termes pressants et flatteurs, Politien à entreprendre les annales de la nation portugaise depuis son origine jusqu'au temps présent, et il s'engage à lui fournir tous les documents nécessaires. Pour que cette œuvre puisse être plus répandue, elle devra être écrite en latin, qui est, pour ainsi dire, la langue universelle puisqu'on l'étudié dans le monde entier.

Je ne sais si la proposition de Jean II fut agréée ; mais si elle eut un commencement d'exécution, elle n'amena point de résultat. Le célèbre auteur toscan mourut en 1494, un an avant le roi de Portugal; si le premier brilla par ses écrits, le second eut le mérite de savoir les apprécier.

S'il nous faut maintenant considérer les suites de la mort de l'infant, nous verrons tes efforts du roi pour assurer la couronne à Georges de Lancastre, et d'un

autre côté, rattachement du peuple en faveur du duc de Béja.

Après dix ans d'efforts, Grenade, dernier refuge des Maures dans la péninsule, venait enfin de tomber au pouvoir des Castillans, commandés par Gonzalv^de Cordoue surnommé le Grand Cajntaine. Ce succès donnait à Ferdinand le Catholique une immense prépondérance sur ses voisins, et il en usait pour appuyer la cause de don Emmanuel qui, comme on le verra dans la suite, devait sortir triomphante de la lutte.

Cependant les négociations se poursuivaient toujours en cour de Rome pour la légitimation du fils naturel de Jean II. Les espérances du souverain portugais devinrent plus fortes quand il eut obtenu une première faveur du Saint-Siège; Georges de Lancastre fut, en effet, nommé par le pape, à la grande maîtrise des ordres de Saint- Jacques et d'Aviz, en remplacement de l'infant décédé.

Pour relever encore l'éclat de cette haute dignité, le roi jugea à propos de donner un rang princier à celui qu'il désirait avoir pour successeur. Il plaça en qualité de gouverneur à la tête de la maison de don Georges, un gentilhomme aussi distingué par sa bravoure que par sa naissance, Diego Fernandez d'Almeïda, que nous avons vu combattre les Maures en Afrique. Tout ce que peut inventer la tendresse paternelle, joint à une habileté incontestable, servit à vaincre les répugnances de la nation, qui s'était déclarée pour le duc de Béja. Si la politique royale trouva des adhérents, elle ne put néanmoins changer l'opinion publique.

La position de don Emmanuel devenait difficile à la cour. Protégé de la reine, sa sœur; soutenu par le roi de Castille, aimé des grands et des petits, il portait nécessairement ombrage au monarque qui voulait, à tout prix, l'empêcher d'arçjver au trône. Le souvenir des ducs deBraganceet de Viséo tourmentait sans doute l'esprit de Jean II ; le supplice de l'un avait été généralement désap-

PRISE DE TARGÀ. 85

prouvé; le meurtre de l'autre excitait l'horreur, qu'elle qu'eût été la faute du coupable. N'y avait-il pas lieu de penser que de tels actes engendreraient un jour des récriminations? Proche parent des condamnés, le duc de Béja voudrait peut-être venger au moins la mémoire de son beau-frère, tandis que Georges de Lancastre n'avait rien autre à voir en ces affaires que de prendre le parti de son père et bienfaiteur.

Afin d'éviter de se compromettre inutilement, don Emmanuel prit le parti de se retirer dans ses terres. Tant qu'il demeura à Lisbonne, il garda une grande réserve; souvent, pour se soustraire aux ovations populaires, il dut fuir les réunions publiques. Affable visà-vis de son compétiteur, respectueux envers le roi, le jeune duc avait le talent de ne rien dire, de ne rien faire qui pût froisser tant soit peu les susceptibilités les plus ombrageuses. Sa retraite ne le fit point oublier de ses amis.

En attendant que les événements m'amènent à remettre sur là scène politique ce personnage destiné à jouer un rôle si important dans l'histoire de la conquête des Indes, j'ai à mentionner ici un fait qui a été diversement apprécié. Il s'agit de la seconde entrevue du roi de Portugal avec le célèbre explorateur qui découvrit l'Amérique. Jean II a été l'initiateur de l'invention de l'astrolabe, dont l'usage rendit tant de services aux expéditions maritimes ; cependant il n'a point su profiter des offres du navigateur génois.

Page 1