XXVII. — 3IÔRT D3 JEAN II
Etendu sur un fit de douleur, le roi ne conservait plus d'espoir de guérison, cependant il s'occupait encore des -affaires de l'Etat. Il recevait ses ministres et leur donnait des ordres ; sa présence d'esprit ne le quittait jamais. Le mal progressant toujours, ce dut ê,tre une peine bien vive pour un monarque si actif de se trouver tout à coup dans la nécessité de suspendre ses audiences. Quand le peuple sut que Jean II ne pouvait plus recevoir personne, il le jugea perdu f .
Le duc de Béja n'osait trop s'éloigner de Lisbonne, dans l'incertitude où il était du sort qui lui était réservé. Cependant le souverain mourant témoignait le désir de le voir, pour lui faire des recommandations auxquelles il attachait de l'importance. Il lui dépêcha successivement deux coumîers qui le trouvèrent fort incertain sur le parti qu'il avait à prendre.
Craignant d'encourir la disgrâce du roi, don Emmanuel se mit en route, mais à si petites journées, qu'on voyait bien qu'il agissait à contre-cœur. Pour lui, l'important était que les courtisans annonçassent à leur maître qu'il était en chemin pour Alvor. Il espérait, en gagnant du temps, éviter une entrevue dont le résultat lui semblait au moins douteux. Quoiqu'il eût lieu d'être inquiet, assurément il se trompait sur les dispositions actuelles du monarque, son beau-frère et cousin.
Les souffrances de Jean II augmentant sans cesse, les médecins vinrent à bout de les calmer par l'emploi des narcotiques. Alors le roi tomba dans un si profond sommeil, que rien n'était capable de le réveiller ; néanmoins, à un certain moment, le prieur d'Ocrato lui ayant touché le visage pour se rendre compte de son état, ille rappela vivemept à l'ordre.
110 MORT DE JEAN lî.
Cet assoupissement, pour ainsi dire invincible, dura plusieurs jours; et, le 22 octobre, ïauguste malade ne donnait presque plus signe de vie. La nouvelle de sa mort s'étant répandue, des courriers furent expédiés à Lisbonne pour les préparatifs du deuil. Les adulateurs et les ambitieux, comme il arrive toujours en pareil cas % s'empressèrent autour du duc de Béjà qui se disposait à paraître en public, lorsque l'un des officiers de la cour, envoyé en toute hâte, annonça que le roi avait recouvré la parole et se trouvait aussi bien que possible.
Quel' coup de théâtre pour les hommes à double face! ILs ne savent où cacher leur confusion, car leur hypocrisie est percée à jour. Je plains sincèrement la position des. grands, quand elle les oblige à garder près de leur personne ces créatures rampantes qui ne les servent que par intérêt ou par avarice. Ce n'est pas sans raison que le poète latin 3. dit, dans un langage plus concis que le mien. « Tant, que vous serez heureux et puissant, vous aurez beaucoup d'amis; la fortune viendra-t-elle à vous être contraire, vous serez seul. »
Il est à présumer que ceux qui avaient si vite oublié le roi pour aller se jeter dans les bras de son successeur, ne furent pas les derniers à manifester leur satisfaction, plus ou moins bruyante, mais non sincère. Quoiqu'il en soit, il y eut des réjouissances publiques dans la capitale et dans toutes les autres villes du Portugal.
Les fêtes qui se firent à Alvor empruntèrent à la présence de Sa Majesté, un caractère plus touchant que partout ailleurs. Le peuple accourut en foule au château et demanda instamment à voir le roi. Celui-ci, touché jusqu'aux larmes de l'affection de ses sujets, ordonna qu'on ouvrit toutes les portes et adressa des paroles de reconnaissance à la foule qui l'entourait.
Ce mieux, cause de tant de joie, dura deux jours seulement. Ce troisième, la maladie revint avec une telle violence, qu'elle enleva tout espoir de rétablissement;