‹ Jean-Jacques Rousseau à l'ile Saint-Pierre (lac de Bienne) 1765 (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · CHRYSANTHEMES ET PREMIERE NEIGE · texte numérisé non relu

CHRYSANTHEMES ET PREMIERE NEIGE

Qiuand l'automne en fuyant semait ses feuilles

d'or, Que son dernier sourire au ciel brillait encor. Autour de ma maisoni qu'une guirlande enlace, Chrysanthèmes fleuris étaient groupas en masse : Pâle rayonnement de charme et de beauté ; Féerique vision, rêve de volupté.

Erajules de Protée en leurs formes étranges : Souffle, rayons, cheveux de bacchantes ou

d'anges.

Infectes, papillons, étonnement des yeux, Parure de la tombe elj miracle des cieux !

Etoiles d'or, soleils, sphères ébouriffées, Capirice de la femme et chef-d'œuvre des fées.

Leurs couleurs ont l'éclat des antiques vitraux Par l'aube réveillés, de perles dans les eaux : Chair de femme aux reflets d'églantine et de

nacre, Joyaux d'impératrice au i^ur pompeux du sacre, Pur cristal par la lune éclairé dans la nuit Et gem-mes d un missel près d'un cierge qui luit.

Et lorsque je m'enferme en ma maison bien

close, Qiuand l'oiseau sur mon toit plus jamais ne

se pose, Vous évoquez en moi, doux reflets du printemps, Chrysanthèmes en fleurs : les rêves, les doux

chants

De la verte saison dane la nature <

Mais la bise gémit... soudaini l'hiver paraît 1 Et sans êtte attendu, comme un hôte indiscret, Il précMe le temps, dans sa marche sans trêve. En sursaut me réveille et chasse mon beau rêve ; Je lui terme ma porte en tremblant de le voir, Quand îl pleure de page et veut entrer la soir.

Et vous, fleurs sans abri, vous que rien ne

De son souffle glacé, de sa main sacrilè^, Il vous frappe ! Cruel 1... Et toutes eo émoi, SouB ses coups redoublés vous pâlissez dj'eHroî, Il vous brise et vous tue en ses fureurs ex-

Vous souffrez, vous mourez, ô pauvres chry-

santhâmee

Il se tait, il se calme et s'apaise un matin... De son crime, étonné, paraissant tout chagrin ; Sur la terre il étend un sombre et triste voile, Et lanternent, du ciel, fait descendre une toile, Toute blanche et qu'il tisse en flocons se

mouvant, Qui se croisent dans l'air, dévidés par le veut.

Et voici qu'un linceul vous couvre de mystère. Pleurs de deoil, déplaisir... d'iine vie éphémère... Vous êtee comme nous : vous pleurez, vous

chantez 1 La jeunesse s'envoie et nos jours sont confiés... Hiver, tu peux tisser ton linceul de mystère... Les fleurs reverdiront ! . , . Et Dieu me dit :

Espère !

Après cette coulée do mélancolie, d'un charme ai pur. d'une iniîpiration si haute, d'un verbe si largement simple qu'on devine épris de classicisme, — voici une mite tout autre : des vers alertes, pimpants, fringante même, qui. sur leurs

huit pieds lestement cadencés, évoquent avec esprit f «auto > rapide, poétiBent le < teuf-teul »... C'est la prenrière parfie d'un poëme en trois chants, — l'Aller, la Halte, le Retour — qui a pour titre : < Promenade en auto, un soi^^ d'été >. — Je vous lirai l'Aller :

Dans une auto fort bien menée.

Ah ! qu'il est charmant de s'asseoir

AprèB une chaude journée,

A la fraîcheur, quand vient le aoir !

Je m'installe... allume un havana..

Saint Christophe, protégez-nous î

Eu avant !... Gardez-nous des pannes.

Des virages; des maudits clous 1

L'auto bondit, mugit et passe.

Soulevant des nuages gris.

Comme un monstre qui f«nd l'espace.

Effrayant les passants su'rpris.

Et c'est une course éperdue Vers un mystère plein d'attraits ; Un vol dans l'immense étendue Des champs, des prés et des forêts.

Mais nous prenons un© traverse ;

Un bicycliste fond sur nous ;

Une auto vient en sens inverse... '

Attention !.., et gare aux coups !

Puis nous entrons dans un village Que Surmonte un clocher roman.

Partout on fuit notre sillage,

La corne perce le tympan.

Ralentissons ! C'est une file De grands chars traînés par des liœufs.

On les frôle... On glisse et l'on tiie En évitant les trous bourbeux.

Les chiens hargneux aboient, menacent !

Poules, canards sont balayés !

D'insolents gamins nous agacent ; Des moutons hèlent, effrayés.

Un troupeau, dans sa débandade, En tous sens galope et s'enluit** Mais une vache q;ui gambade Capiricieuse nous poursiuit

Contre Tauto qu'on abonûne Partent des cris et des jurons !

Si les gens nous font grise mine, Passons, liers, ma:lgiré leurs affronts.

La ix)utQ, avec monotonie, Entre lee arbres alignés, Droite, sans obstacle, infinie, S'offre à nos regards fascinés.*.

Mais sur lee Vosges et sur la plaine, Meurent les derniers feux du jour :

Malgré l'ardeur qui nous entraîne.

Il nous faut songer au retour.

— N'est-ce pas uïi tableau d'une grâce exquise, d'im esprit charmant, et d'une finesse d'observation incontestable ?

J'en arrive aux vers les plus récents de M.

Georges Spetz, extraits de son dernier volume, le Poëme légendaire de « Théodolinde ».

Vous me pardonnerez de revenir sur ce q;ue vous savez déjà : mais je ne puis, pour l'intelligence de cet épilogue, vous dire « Les deux Arbres du Freundstein » sans avoir introduit, par un résumé, le poëme auprès de ceux d'entre vous qui ne le connaîtraient pas.

Cette oeuvre de M. Spetz retrace avec uiie sincérité d'accent, une vérité d'eccpression et un bonheur d'images auxquels il faut rendre hommag)e, une des légendes les plus originales de l'Alsace du Xlle siècle.

Théodolinde, l'héroïne du poëme, est la fille de noble et haut seigneur Waldner de Freundstein, un vaillant chevalier, resté veuf dans son manoir où sa vieillesse le relégua, après que Ses exploits l'eurenit couvert de gloire. Ses deux

fils Tont remplax^é aux croisadeB, et il vit seul avec Théodoliude, entouré de ses chevaliers, vassauz, gens d arnies et serviteurs.

Géroldseck, le forban de race noble mais d'âme basse, récunneur de grands chemins, le pillard de couvents, le bandit féodal, — Géroldseck a rencontré Théodolinde et s'est épris d'elle. Il la demande en mariagie, et est repoussé avec mépris. Pour se venger, il assiège le château de Freundstein et médite de s'emparer par force de la belle Tbéodolinde. Longtemps le castel résiste aux assauts du félon. Mais Géroldseck triomphe par la ruse. Après des mois de siège, il met le feu à son camp, incendie les forêts d'alentour et feint de s'éloigner. Un mendiant vient en apporter la nouvelle aux assiégés. C'est un. espion déguisé en vieux croisé qui, gréce à la bonté d'âme de Théodolinde, réussit à entrer au château. La jeune damoiselle implore si bien son père em faveur du malheureux croisé qui pourra peut-être lui parler de ses frères, que Waldner consent à faire baisser le pont-levis. Le faux-meuidiant raconte qu'il a^ Vu les troupes de Géroldseck s'éloigner, chassées par l'incendie. On le croit sur parole et une partie de la garnison sort pour aller aux approvisionnements. L'espion va i-^trouver Géroldseck, qui était resté en embuscade, avec son armée, dan|S les environs du castel ; il livre ceirx qui lui ont donné une si noble hospitalité et raconte que la garnison était précisément à bout de ressources, qu'il a dans sa besace la dernière miche de pain qui restait au château et qu on lui a donnée...

Géroldseck rallie sa troupe, monte à l'assaut du castel, renlcontre en route les hommes sortis de la garnison qu'il massacre, et après une lutte suprême, s'empare de la forteresse iusqnela inexpugnable.

Mais Théodolinde ne sera pas à lui : au moment ou le bandit victorieux apparaît Sur le rempart Waldner saute sur son fidèle cheval de bataille, Théodolinde monte en croupe, en-

lace Bon pare, et l'héroïque groupe, se réfugiant dans la mort libératrice, disparait au fond du gouffre que le cb&teau domine à pic...

Des épisodes tour à tour charmante de naïveté ou vibrante «l'héroïsme sont égrenas tout au longi de cette belle légende — tels l'arrivée au castel du jeun© ménestrel Ulric, bâtard du eire de Riboaupierre, l'amour chaste des deux ieunee gens qui sera peut-être éternisé par la mort, le pèlerinage à la chapelle de Thiereftbach, etc.

t L'épilogue >, d'une poâsie touchante, couronne la légende de Théodolinde : M. Georges Spetz y célèbre les deux arbres ijui prirent naissance à l'eedrolt même où le sol s'imprégna du sang des deux victimes . Le bouleau bienfaisant et gracieux, avec sa source d'eau vive, est l'emblème de Théodolinde ; le chêne majestueux, géant protecteur, ^rnsbolise lépreux Waldner de Freundstein...

J'ajoute, — toute dernière indiscrétion — que M. Georges Spetz a tiré de « Théodolinde > le sujet d'un drame lyrique ea quatre actes, en vers franyjais qu'il a écrits, et dont M. Auguste Stœcklin a composé la musique- Je n'ai pas besoin de vous signaler les mérites litt.éraires de cette œuvre, mais je tiens à dire que la partition de M. Stœcklin, communiquée à quelquesuns de nos musiciens les plue compétents, a été fort admirée par eux et qu'il a été qu^tion de donjier, sur la scène du "Théàtro municipal de Mulhouse, la première de cette oeuvre toute alsacienne. — Espérons que ce projet se réalisera : c'est utt vœu auquel, j'en suie persuadé, tous mes auditeurs s'associeront.

Cela dit — en ayiant fini avec toute digression, — je vais vous lire l'épilogue de « Théodolinde > :

LES DEUX ARIBUES DU FRETJNDSTETN Dans le snl imprégné ,1,1 sang pur des \ietimes, SoiiB la raouese rougie nu profond des abîmes

Où le pètre et la fille, en xxn suprême effort, Pour sauver leur honneur avaient trouvé la

mort,

Deux arbres rapprochés prirent soudain naissance Dans un rapide essor prodige de croissance.

Les racines formaient des nœuds entreilacés Confondant leurs réseaux sous la terre tracés.

Bouleau qui se penchait dane sa grâce plaintive Et sous lequel jaillit une source d'eau vive ; Chêne majestueux qui semblait un géant Etendant ses grands bras sur le gouffre béant.

Au matin, le bouleau, caressé par la brise, Lorsque dans le vallon flottait la brume grise, De ses rameaux d'argent saluait le soleil Et réveillait le chêne alourdi de sommeil.

A l'heure où, i^yonnante en sa marche sereine, La lune apparaissait, on voyait le grand chêne Se courber lentement et, pour un long baiser, Vers le léger bouleau doulcement s'abaisser.

Et les arbres parlaient d'une voix grave et

Comme les pleurs du vent, la brise qui murmure, Leurs accents douloureux, s'élevant dans la nuit. Gémissaient tristement h l'heure de minuit.

Au printemps, quand tout aime et que, dans

„, la nature

lout renaît, les oiseaux choisissaient la ramure Du cbi^ne pour bâtir leur nid pendant le jour, Et du bouleau, le soir, pour leur concert d'amour.

En été, le bouleau, par la chaleur torride, Offrait l'eau qui fuyait de la source limpide Aux troupeaux altérés, gous le chêne étendu.

Le berger s'endormait dans la vague perdu...

L'automne, par ie froid et la brume glacé», Quand les feuilles tombaient doucement balancées. Etalait sur le sol un somptueux tapis :

Tissu brodé d'or pâle et semé de rubis.

Les deux arbres, l'hiver, paraissaient, sous la neige.

Des squeierttes blanchàs que le temps désagrè^ : Spectres dans leur linceul qjii donnaient le

frisson.

Les bras levés au ciel, implorant leur pardon.

Nul n'osa les toucher d'une main téméraire ; Le temps laissa tomber sa hache meurtrière ; La tempête, la foudre et les vents déchaînés. Les siteles en i™!" cours les avaient épargnés !

Au pied du grand rocher où le château se

dresse.

Ils Eurent les témoins de gloire et de. détresse. Les tours et les remparts tombèrent par mor

Soufi les arbres gisaient les débris en monceaux.

Et les siècles passaient ! Lorsqu'un jour, sur

la cime. Au sommet du rocher qui surplombait l'abîme, S'éleva dans le ciel, et dominant les bois, L'emblème du pardon ; une humble et simple

croix.

Et, quand la nuit obscure enveloppa la teire. Du gfluffre on entendit les deux voix en prière Qui montaient lentemMit vers le rigne sauveur : Et des cieux descendit un hymne rédempteur I

L'heure s'avance, trop vite à mon gré : mais je ne veux pas abuser de votre aimable indul g^ice. n ne me reste que peu de temps à con sacrer aux < jeunes >, aux demieps-vraïua parmi les poètes que l'Alsace a si largement fournis à la littérature françsaise. M. Jean Morel un de ces poètes, est conférender lui-même : jt

ne le trahirai pas en risquant de déflorer son jardin poétique, dont il vous fera les honneurs bien mieux que je ne pourrais le faire... D'autres noms nous solliciteraient : ie n'en retiendrai que deux* ce soir : Léon I>e(ubel et Eisa KcBberlé. Mais comme le me propose, encouragé par l'accueil si cordial que vous avez daigné réservera cette première causerie sur < quelques poètes alsaciens >, de vous entretenir, Thiver prochain — si j'ai vie — d'une nouvelle série de poètes d'Alsace, l'aurai l'occasion, dans cette conrerence qui sera plus spécialeoBent consacrée à Mademoiselle Marie Diemer et à M.

Jean Schlumberger, de revenir sur quelques-uns des poèites dont j'aurais voulu vous parler plus longuement ce soir, — Mademoiselle Kioal^lé notamment, de qui l'œuvre et la réputation littéraire mériteraient de nous retenir davantage...

M. LEON DEUBEL est né à Belfort, le 22 mars 1879, d'une famille strasbourgeoise. Il a donc 30 ans à peinie. Après avoir fait ses études à Belfort et au Collège de Baume4es-rames (département du Doubs) il devint maître répétiteur en diveirs collèges ; en 1900, il quitta r Université pour tenter la fortune littéraire à Paris. C'est un disciple de Fernand Gregh et il se rattache aux groupes littéraires de la Flandre. Il a collaboré au « Beffroi », de Roubaix, à la « Rénovation esthétique », au < Mercure de France », au « Voltaire », à r« Evénement », etc. — et on a, de lui, plusieurs recueils de poëmes : « La Chanson balbutiante » (parue ea 1809), « Le chant des routes et des déroutes » (Paris 1902) „ « Vers la vie » (Lille, 1904), < La lumière natale » (Lille 1905), < Poésies » (Lille 1906 — éditions du « Beffroi »).

M. Léon Deubel, dans ses vers, s'est souvent inspiré de sa patrie alsacienne et s'est souvenu, non sans émotion, des li.eux où s'écoula son enfance. On en retrouve des traces dans ses « Croquis d'Alsace » (Notations). Notre pays

lui a inspiré un délicieux sonnet «ju'il écrivit h Ceraay et que je vais vous dire :

LE RBFUG-E Le Refuge : ce parc où la noble maison Eespire le parfum d'alteeee de la Rose, Cette ordonnance simple et naïve des choses Opposée aux combats fougueux de l'horizon.

Bigide et reflétant là face des saisons.

L'averse des miroirs dans la lumière rose ; Le portrait qui écoute, et celui qui vous cause. Et celui dont on craint la haine sans raison-

Les Vosges et leurs bois, l'Alsace avec ses

gerbes,

I,a Thiir — épée un jour tombée au sMn des herbee,

— Le ciel du paysage aimé de teinte perse.

Le parfum du silence et les tons de l'oubli.

Et surtout cette amante afin qu'elle me beirce Dans la tombe nocturne et tiède de son lit.

Mademoiselle ELSA KCEBERLE, q,ue Remy de Gourmont nommait < l'énigmatique Sjybil * est sortie du demi-mystère où l'enveloppait son pseudonyme, puisqu'elle a signé de soa nom son troisième et récent volume, « Décors et Chants >, édité à Paris par le « Mercure de France > (1909).

Alsacienne par son père et Lorraine par ses ancêtres maternels, elle est née à Strasbouirg, où elle habite encore d'ailleurs, bien que son activité, littéraire se répande surtout an Franco où nombre de critiques, et noa des moindres, ont salué son talent et où les revues les plus éprîr ses de pure littérature accueil Iqnt ses poésiea avec empressement. Son premier recueil devers était signé c Sybil O'Santry > et il était déjà édité par le « Mercure de France >, revue à laquelle collaborait la jeune poétesse. C'était en

1902. Deux ans plus tard, la même revue faisait paraître un deuxième volume des poésies de Sybil. € La giuirlande des jours > et « Les Accords >, tels sont les titres de ces deux recueils où l'on trouve des vers souples et mélodieux, d'une facture toute moderne qui rompt délibérâment avec les règles de la versification — je ne parle pas seulement des conventioiw du classicisme, mais des form|ulee sévères auixquellee s'étaient plies les romantiques et les parnassiens...

M. Remy de Gourmont, que je citais tout à 1 heure, a dit de la jeune poétesse strasbourgeoise, dans une étude parue au « Mercure de France » (« Les Muses », essai de physiologie poétique) : « Nul poète n'a mieux su enclore l'amour de la nature dans un visage... Son nouveau recueil de vers, « Décors et Chants > sera la continuation de cette symphonie... Ce titre même est comme la synthèse de tout l'art de cette Muse qui associe à la plainte verlainienne de son chant l'émotion de© paysages... »

Mademoiselle Eisa Kœberlé, qui a également collaboré à la « Revue Alsacienne Illustrée », a chanté dans une note toute particulière, bien personnelle, les beautéîs du pays d'Alsace. Ses pay^Bagtes sont, on l'a dit, des états d'âme. Verlainiens si l'on veut, mais profondément alsaciens tout de mêtme, par la tendresse de l'inspiration. Qu'on en juge par la poésie suivante, consacréle à Sainte- Odile, et intitulée:

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