UN AMOUR
Le dimanche, en été,, quand les orgues antiques -Accompagnaient le ohant des prêtres catholiques, Elle atoait à s'asseoir, exquise en sa beauté, l'oujours au même banc par la chaire abrité.
Et moi, je ne savais qu'admirer davantage Le prohl grec et fin qui bordait son visage, Et que marcher pi^ d'ejUe, attentif et discret, Quand la me&se était idite et que l'orgue eK)pirait.
Et depuis àe longe mois durait ce doux manègei. Sans que l'ennui jamais plissât son front ide neigie, Et sans que, dans ses yeios;, un éclair incertain Dévoilât sion amour ou montrât son dédain ; Qiuandi pâte, un jour, e* comme émue et dominée, Elle pencha vers moi sa lèvre satinée.
Et me lan'ga longtemps,brillant comme un éclair. Le feu (Je sion regiardi au re(H>eft vif et clair...
Et le prêtre, à l'autel, au front des Evangiles Imprimait le baiseor d^e ses, lèjvres dodies ; Eit dans l'église en fêle, au chant du rituel, Les ciergies mélangeaient leu'r parfum solennel ; Et l'encens, àe aes flots, ombrait les; voûtes hautes Tandis qui'un gai soleil, de seis effluves chaudes, Baignait le gtroupe eixquis des femmes à genoux. Or, son regard dîevint pluB. pealflant et plus doulx!... .
Puis dians ses longs cilsi blonds une roséei humide Laissa pea'ler l'aveu de son amour timide ; Je bondis. Mais le pré^tre, an se toti}Pnant isoudain, Fit le signe de crobd des denixi doigts de sa imaiki. Et je devins très pâlei, et Je marchai près d'elle ; Mon pas suivit son pas à la porte jumelle ; L'eau bénite mouilla, |nos deu;xl fronts éperdus...
— Pauvre enfant ! die ce jour je ne la revis plus.
Nous voici arrivés au plus célèbre des poètes dont j'ai entrepiris de vous parler et soir,
— à celui qui, tant pour l'importance de son œuvre que pour l'originalité du talent qu'il y a prodigué, a été consacré « Maître > par la voix des lettrâs: j'ai nommé EDOUARD SCHURE.
Ce n'est pas que M. Schuré soit avant tout poète. On a dit de lui que, grand écrivain en prose, il s'accommode difficilement du vers, dont la technique l'inquiète. Le secret de la conci-
sion, ce rare privilège d^e très grands poètes, lui échappe et il en arrive à délayer sa pensée, lorsqu'il versifie. Preuve en est que dans les pièces de lui que je vous dirai tout à l'heure, f ai pu pratiquer de nombreuses coupures sans nuire à la suite des idées. (J'ai dû me résoudre à ces coupures, car les pièces en question sont longues, et le tempe dont je dispose est court.)
Mais si M. Schuré n'est pas un poète de tout premier ordre, il reste un poète fort estimé ; et c'est, à côté de cela, un penseur remarquable, un écrivain d'une très grande originalité et d'une rare puissance, qu'on a comparé à Renan et à Taine, deux des noms Lea plus glorieux des Lettres françaises. En effet, M. Henri Bérenger a écrit que < Schuré doit à sa
< terre natale, mi-germanique et mi-fran^ise, « son amour des Légendes, des chants populai-
< res, des songeries lyriques et spéculatives. Le
< Rhin, les Vosges, la Forêt-Noire ont été les « premiers initiateurs, sauvages et nobles, de sa « sensibilité. Et si sa pensée, plus naturellement « que celle de Renan et de Taine, marque le « confluent du génie allemand et du g*énie latin, « n'est-ce pas à son sang alsacien, à son ado- « lescence alsacienne qu'Edouard Schuré le « doit ? »
Car, c'est le moment de le rappeler, Edouard Schuré est né à Strasbourg, le 21 janvier 1841, d'un père médecin,' et d'un grand-père Juri-ste. Il fit ses études de droit, dans sa ville natale d'abord, puis de l'Université de Strasbourg il se rendit à celles de Bonn, de Berlin et (îe Munich (de 1863 à 186G). C'est en 1866 qu'il alla à Paris et qu'il s'y fixa. Il n'appartient donc à l'Alsace que par sa naissance et par son adolescence, mais il lui reste attaché surtout par les traces que porte toute son œuvre de son origine alsacienne, et on a écrit de lui avec raison qu'aucun autre écrivain n'a réalisé à un tel degré l'eotaltation simultanée de la race et du terroir. Les œuvres on prose de M. Edouard
Schurâ sont trop connuee pour que je vous signale les vingt et quelques volumes q,u il a publiés, ses études bï remarquées sur Wagner, see drames, sœ travaux de critique littéraire, artistique et musicale, etc.
Voici quelques strophes extraites de < La Légende de l'Alsace > :
MAITRE GOTFRIT Du temps où chantait maint trouvère, Vivait un poète à Strasbourg.
Il fit un poème d'amour Qu'on lit empore et qu'on révère.
Un jour, il trouva le grimoire, Trésor d'un poète d'antan ; C'était di'Iseult et de Tristan La longue et l'amoureuse histoire.
Dans la foréï de la Légeaide.
Comme en un r&ve d'amoureux.
Plongea le maître bi^nheureuxj, Poursuivant la reine d'Irlande.
Et la mervdlleiise aventure
I>'Iseult à ce point le tenta.
Que l'histoîir^ len Son cceur chanta
Comme une source au long" murmure- \
Il redit le philtre enivrant
Qu'ils burent dans un jour d'ivresse ;
Comme cette heure enchanteresse
Fit de leur viemn seul torrent.
Il diit le douix], il dit l'amer.
Et cel|te( passion profonde
Qui, montant toujours comme une onde.
Devint icommeriminenee mer !...
Un matin, oa trimvy k- niiiitre La tête renversée au mur, L(S youx fixjce, couleur d'azur, Sous un rayon de sa fenêtre.
Le livre ! il venait de l'ouvrir ; Soi^ dioigt marquait encor la page Où, loin di'Isoult au cdair visage Tristan désola va mourir.
O jour di^angoisse et de pesance !
Elle est Tâme de son désir...
Mais il rend le diemier soupir, En face 4e la mer immense.
Iseultiarrive... Mais trop .tard !
Tristan., sur son lit funéraire, Etendu dans la paix dernière, La cherche d'un oeil sans regard.
Alors, ne poussant cri ni plainite, Iseult sur l'ami sans couleur Posa sa têlte avec son' coefur...
Et c'est là qu'elle s'est éteinte.
A ce moment de son récit,
Tenan,t le livre du trouvère,
Gotfrit en un songe sévère •
Avait cessé de vivre aussi.
Ce fragment consacré à Godefroy de Strasbourg, dans la « Légende de l'Alsace >, n'est pas Ta meilleure poésie de M. Schuré ; je l'ai choisie parce que, par son inspiration, elle nous intéresse davantage que d'autres, qui lui sont certainement supérieures comme facture de vers.
Outre le recueil de poésies dont je viens de parler («La Légende de l'Alsace > — 1884), Edouard Schuré a publié les volume© de vers suivants : « Les Chants delà Montagne > (1876) ; < La Vie mystique > (1894) et < L'Ame des Temps nouveaux » qui a paru récemment. C'est ('e cotte dernière oeuvre poétique de M. Schuré que j'extrairai encore quelques strophes, d'une belle et large envolée :
Si je n'étais pas né dans un pli de tes Vosges, terre des Gaulois, des Celtes et des Francs, Qmi va de l'Armorique ai^ monts des AUo'brogee, Du mur pyrénéen aux plages des Normands,
Je t'aimerais quanà mêmiQ, ô corbeille fleturie ! Tes fleuve©, tes cités auraient fixé mes jours, Parmi les natiojnîs tu Jsemis ona patrie, Terre de la Grâce aux sinueux contours.
Pourquoi t'ai-je suivie en tes diésirs sans fr^n ? Parmi tes s:(Burs, qui donc te riend f ière et bî belle, Quel talisman secret, quel charme souverain ?
Sont-ce tes troubadours, qui chantaient sur le
Rhôive Pour la dame lointaine en sa tour suff oq^uant ? Est-ce Arles, reine en pleurs, qui rêve sur son
trône Des vierges qui toujouriB dorment aux? Aliscampa ?
Sont-fee Ifes rois, amis des Girâces, qui semèrent Leur® aaneurs sur la Loire en châteaux merveilleux.
Et, sous les bois profonds de lelurs jardins, aimèrent Le divin Léonard et Téclair des beaux' yeux ?
Sont-ce Jtes {pionniers cooirantl au bout du mionde Conquérir les pampas, Tlnde et le Parthéiion!, Et ne laissant, après leur course vagabonde, Aux peuples effarés qu'une tombe et q;u'un nom ?
Sont-ce tes Abeilards, sont-ce tes Héloïses Qui s'adorent encore au fond de leurs cercueils ? Sont-ce tes panthéons, tjes cloîtres, tes églises, Tes vivante ou tes morts, tes gloires ou tes dieiuUs ?,
L' Océan mugissait, le vent de grève en grèrve Faisiait ragje»^ et le sol iseimbliait trembler de .peur... Mais toi, Ijels yieux! perdu», Ibu poursuivais ton rêve Dans une vision de magique splendeur...
Autour de toi, tes fils gl-oupés sous le feuillage, Regardiaient dans tes yeux' le Dieu s'épanouir Comiroe une voilxi di'en haut attendant ton message ; Tu lefur dis, le regard fixé sur l'avenir :
€ Ce sont les opprimés et les souffrants qiu© l'ai-
uje* • . •
I^ liberté du monde enfante mes douleurs...
Je lutte pour l'humanité, non pour moi-même... De «ses purs chçivaliers j''arbore les couleurs
« Si le bonheur n'est pas le prix de la justice, lue rêve est plus divin qu'on laf firme en tombant ; seurs,ô nations, je m'offre en sacrifice, Je monterai plour voiis suri mon bûcher flamibant !>
A ces mots, tou^ lesl dieij^cip tous lœ héros |solaires Qtuittèrent leur séjour dans un joyeui» tournoi ; Vers ton chênje. lançiant leurs co-q^ers diei luanièlrîei, Ils s'écrièrent tous : « Nous sommes avec toi ! »
Vous n'attendez pas de moi que Je vous fasse la biographie de M. GEORGES SPEITZ : le poète d'Isenheim est trop connu de chacun de vous pour que j'aie la prétention de vouloir voua le présenter. Je ne commettrai pas une indiscrétion en rappelant que M. Georges Spete est né sur la terre mêlme où il continue à chanter l'Alsace et ses beautés, à Isenjieim, le 31 mai 1844. Indiquer cette date en passant, — non ce n'est pas indiscret : tout au plus pourrait-on m'accuser d'une flatterie à l'égard de celui dont Je parle, car en le voyant si Jeune d'aspect et d'une telle verdeur de talent, nul ne songeait à lui attribuer plus de cinquante ans. Et bien que son âge ne soit pas celui de la retraite — M. Spetz le prouve surabondamment ! — il est cependant permis d'être agtréablemeint surpris, en consultant les < Biographies alsaciennes », de constater qu'il y a un écart entre la date indiquée et celle que porte le visage àa chantre d'Isenheim, — un écart tel qu'on se demande si l'auteur des Bioglraphies ne s'est pas trompé dans les dizaines du millésime... Et si M Spetz avait la coqjuetterie de cacher son
âfite au li®u d'avoir celle de s'ea parer, rien ne liTi serait plus facile. La juvénilité dœ trait» de M. Spetz et la vigueur de son esprit sont d autant plus étonnantes que la santé du corps lui a toujouirs fait défaut : c'est une preuve de liante philosophie : M. Spetz a su trouver une ressource dans sa puissance de travaiU m^ ^ ^ consolé de see souffrances physiques.
Je n'ai pas besoin, non plus, de rappeler que M. Georges Spetz e©t le fils d'un des fondatours de l'industrie alsacienne et qu'il compte, parmi ses ancêtres maternels, le poète Ogier de Gombauld qui. on le sait, fut un des premiers Quarante de l'Académie française, qui venait d'être fondée par Richelieu, et laissa une oeuvre des plus parfaites parmi celles de son siècle, — ce qui fait que le poète d'aujourd'hui a de qui tenir, — pour ne pas dire qu'il chante par atavisme.
Il est tout aussi superflu de parler des superbes collections d'art qu'en érudit doublé d'un artiste délicat, M. Spetz, avec un goût si sûr, une science de l'arrangiement si remarquable, a, depuis 45 ans, rassemblées à Isenheim où ellee constituent un des trésors l^ plus rares et^ les plus précieux qu'on puisse trouver aujourd'hui sur l'art du moyen-âge et sur celui du dix-huitième siècle : le possesseur âe ces merveilles avait tous les dons qu'il faut pour les découvrir et les rassembler, car il est épris de tous les arts et les cultive tous ; il a tour à tour fait de la peinture, de la musique et de la littérature : neintre, il travailla, à Mulhouse, ave<; Fritz de Niederhausen, et exposa au Salon de Paris : musicien, il a composé de charmantpS œuvres lyrio,ue© dont il se fit peu à peu le librettiste.
Il a bien voulu me confier comment il est devenu poète (c'est lui qui parle ainsi, mais il serait plus juste de dire : comment il s'est découvert poète, car îl l'était depuis toujours, sans avoir donné essor, sous forme de rimes, à son inspiration qu'il traduisait en d'autres arts).
Et comme cela est peut-être moins conim, je vais commettre TiiDdiscrétioii — cette fois, c'en est une ! — de vous rapporter * cette intéressante confidence. J'espère que M. Spetz me la pardonnera.
« — Imaginez-vous, me dit-il, q^ue j'ai commencé à faire des vers à l'âge de cinquantehuit ans.... Et ce n'est pas seulement par besoin de musicien, à qui il faut des paroles pour y adapter de la musique, que je me mis à rimer, — mais par pur besoin intellectuel. La peinture, que ma santé n-e me permettait de faire que par intermittences, et la musique ne suffisaient plus à traduire au tiebors tout ce qui vibrait en moi et demandait impérieusement à être exhalé... Une forme plus intime, plus directement réalisable, plus propice aux longues rêveries me sollicitait... Et je cédai au désir de faire des vers... Mais l'âge que je viens de vous dire m'interdisait de me mettre à la remorque des « jeunes >, d'adopter la mode du jour, de parler de nies « états d'âme » et de distiller mon cœur en alexandrins... C'est donc tout niaturellement que je célébrai la nature si belle qui m'entourait et que j'en fis îe cadre de mes récits, en explorant les viedlles légendes du pays... »
Ce que M. Spetz n'ajoutait pas, car il est d'une modestie qui porte la marque d'un eôprit distingué, mais ce que d'autres ont dit pour lui, et je me plais à le répéter ici, c'est qu'il sut magnifier le sol natal et qu'il tira des vieille® légendes alsademnes des motifs d'inspiration qui nous valurent ces délicieux poëmee édités avec un luxe et un gToût suprêlmes. C'est ainsi que les œuvres littéraires de M. George Spetz devinrent, en même temrps, les plus beaux livres d'art qu'on ait publiés en Alsace, illustrés par les meilleurs artistes alsaciens : J.-J. Henner, Charles Spindler, Joseph Sàttler, Léon Schnugi, L.. de Seebach, M. Achener, Jean Benner, etc.
Ce sont les « Lég^dee d'Alsace », les pre-
mièifes d'abord, celles qui furent l'obiet d*uiie splendide édition illustrée, par la « Revu© alsacienne >, en 1905, puis qui furent réimprimées en 1908, par la Ldbrairie académique Perrin et Cie, à Paris, avec 8 autres poëmes nouveaux qui étaient venus s'ajouter aux premiers ; ce volume, on s'en souvient, a été l'objet d'une distinction flatteuse de la part du ministère de rinstnuction publique en France qui l'a fait inscrire au Catalogue de tioutes les bibliothèq^ues scolaire y compris celles des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices ; puis, « Chrysanthèmes et Première Neige », strophes délicieuses que j'aurai le plaisir de vous lire dans un instant, ainsi qu'une « Promenade en auto un soir d «été », deux éditions illustrées par de Seebach et Achiener ; r« Alsace à J.-J. Henner », une autre plaquette illustrée par Benner et Enderlin et offerte aux souscripteurs du monument de Beipnwiller. Signalons enfin la dernière œuvre du chantre d'Isenheim, le poëme légendaire de « Théodolinde ». dont j'aurai le plaisir de vous offrir, à titre de primeur, l'épilogue qui a pour titre : « Les deux Arbres du Freundstein ». — Lorsque j'ai préparé cette causerie, ces vers étaient encore inédits. Ils ne le sont plus, puisque « Théodolinde » est sorti de presse, ces jours, en une splendide édition parue chez Lahur-e, à Paris, et illustrée par Maurice Achener.
Avant de passer à la lecture des. trois poésies de M.. Georges Spetz que j'ai fait figurer dans^ mon programme, je me permettrai une dernière indiscrétion : Mulhouse aura la bonne fortune d'assister prochainement à une première représentation d'une oeuvre scénique charmante de M. Spetz, « Cendrillon », dont il a composé la musique pour rôles de femmes, avec», cbanirs et ballets, el; qui ^t orchestrée part M.Augîuste StcBcklin... 'Je n'en iddrai pas plujs pour ne jpias com^ promettre l'organisation de cette mjanif»?station artistique, mais on peut être assuré q^u'elle aura le plus grand succès, comme le plus mérité.
Ce ne sera, d'ailleurs, pas le premier triomphe de M. George© Spetz comme poète dramatique et compositeur lyriq,ue : chacun de vous sait avec quel succès see < Adaptations musiicales > ont été interprétées par les m^lleurs artistes et professeurs de diction, en France et aillewrs.
Voici, maintenant, quelques vers de M. Georges Spetz :