IMPROMPTU
à Emile Zdpélius. J avais quelque chose à vous dire.
Je ne me rappelai plus quoi ; Je ne pus qu ébaucher un rire Très bête, — et je demeuirai coi.
Pourquoi ania langue fo|archa-t-elle ?
Pourquoi dions mon pauvre cerveau S'embrouilla ma pauvre cervelle, Comme le fil d'un écheveau ?...
Je ne sais. Ma voix indécise S'était accrochée en chemin ; Et cepeaiant, avec franchise, Giaîment vous me tendiez la main.
Merci !... Puisque je n'ai pu dire
Ce mot à votre bon accueil.
Je suis forcé de vous l'écrire :
— « J'avaisi une paille dans l'œil ! >
M. EDOUARD SCÏÏAEFFER, capitaine au I62e de ligne, à Verdun, a beaucoup fait parler de lui chez nous, ces jours, car on s'est demandé si le poète dont le nom figurait au programme de la conférence de ce soir était celui qui faillit épouser Mlle Marguerite Japy et déposa, au procès de Mme Steinheil, en faveur de
la < Veuve tragique >... Qlu'importe ? Oui, M. le capi4;aine Ediouard Schaeffer e&t bleu V&lfîancé de celle qui devint < ileg >• Ou, a mal orthographié son nom, dans le compte reodu des débats, et on a commis une erreuir en le sortant de l'infanterie poxu: l'affecter à l'artillerie. (Ce n'efit, d'ailleurs, pas la seule erreur qui fut commise au cours de ce procèB). — Mais, encore une fois, qu'importe ? Ce fait ne diminue en rien la personnalité de M. Schaeffer. Au contraire: il a'e&li montra chevaleresiqsae en témoignant comme il Ta tait L'essentiel, pour nous, c'est que M. Edouard Schaeffer soit un charmant poète, d'origine alsacienne, — et c'est à ce titre seul qu'il doit nous occuper ici.
Edouard Schaeffer, bien qu'il aoit le neveu du regretté industriel de Pfastatt, feu M. Giusrtave Schaeffer, n'est pas né en Alsace. Il vit le jour en Russie, à Alexandrowski. U revint, cepenidant, dans son pays, et fit ses premières études au lycée de Bdfort Nous ne le suivrons pas dans sa carrière mdlitair'e, mais j'ai plaisir à dire que cet officier est, cd même temps, — comme le fut Alfred de Vigny, et comme tant d'autres militaires le furent — un lettré! délicat : la longue fréquentation des bons auteurs a développé en lui la fibre poétique et il se plaîjb à chanter, en vers harmonieux, les joies et les douleurs de son âme. Aussi M. Charles Grandmougin a-t-il pu dire de lui que « sincère et ému, spirituel quand il le faut, Edouard Schaeffer s'exprime sans périphrases et dans une langue de bon aloi, soit qu'il évoque les pastels famés du bon vieux temps et les bouquins poudreux du collège, soit que sa mélancolie chérisse les feuilles mortes et les hivers, soit enfin qu'il brûle avec amertume de chers billets doux... »
Il a publié deux recueils de vers : « Pleurs et sourires > et « les Epaves >. Voici une de ses poésies qui donnera une idée de sa manière, à la fois simple et élégante :
FLEUfiS SEOHEES
Pour couBerver la souveaance Dq mes aiQouie, j'ai quelques fleurs...
Je connais sétU leur pirovenance, ElleB ont perdu leurs couleurs.
Mais restent, saintes et béniee, Evocijiant tout un cher passé.
Au milieu dee p&geB jaimies O'un livre longtemps délaissé.
Faisant rêver anco vieilles choses.
Un parfum doux et pénétrant Vient ida ces iLeura, blanches ou roses, Que je rogarde en soupirant.
Aux heures de mélancolie.
J'aime à respirer, tour à tour, L'odeiur, par le temps affaiblie, De ces vieus souvenirs d'amour.
Car, sur ces petites fleurs mièvres.
Des lèvres vinrent se poser Sur lesquelles i'ai mis mes lèvres Jadis aa un troublant baiser.
Du passé, c'est tout ce qui reste 1 JefseDS^meafieiixlnKmiDlésdepl'eurs...
Mais j'éprouve un' bonheur céleste A conteiDpjler mes pauvres fleurs !
Voici maintenftnt un poète à l'inspiration généreuse et noble, au souffle puissant, i l'accent sincère et convaincu, au verbe vigoureux et incisif. C'est un enfant de Mulhouse que les destinées de l'Alsace ont enlevé à sa ville natale, mais qui n'en a pas moins conservé ici de solides amitiés, d'affectueuses admirationB, de cordiaux souvenirs.
- 16 rr^.
Ce poète, qui a nom : CHARLES KELLER, et qui signe ses œuvres : Jacques Turbin, est né à Mulhouse en 1843. Son père avait ici un atelier de gravure sur rouleauX).
Après avoir fait ses études au collège et à TEcole professionnelle de Mulhouse, le ieune Charles Keller suivit les cours des Sciences appliquées et se destina à Tindustrie^ Il passa quelques années dans la filature de laine Trapp et Cie (aujourd'hui Glucki et Cie) ; mais cette existeOfCe ne répondait pas à ses aapiraDions, et bientôt il se rendit à Strasbourg pour y compléter ses études classiques.
Il prit part à la campagne de 1870 comme capitaine d une des compagnies de la Ire légiou d' AlaacehLorraine.
Après la guerre, nous le retrouvons à iBelfort, puis à Naiioy, où il se fixa définitivement, et où il réside encore aujourd'hui.
Il avait époitôé Mlle Ttfathilde Roederer, de Bischwiller, qui lui donna plusieurs enfants ; mais il eut la douleur d'en perdre trois. Son fils aîné lui fut enlevé il y a deux ans. C'était un jeune homme d'iuie r-are distinction, doué de facultjés éminentes. et des plus nobles qualités du ooerur. Elève de l'Ecole des Chartes, il avait préparé une thèse sur les églises romanes de l'Alsace et fait à cette intenition un voyage d'études dans le pays. Il y contracta une fièvre typhoïde à laquelle il succomba. Cette perte fit le désespoir de ses parents, qui > sont restés inconsolables. C'est une perte aussi pour l'Alsace, car le livre projeté sur nos élglises romanes eût été du plus haut intérêt, au point de vue de l'art et de l'histoire.
Ainsi que ine le disait, hier encore, îiû de ses bons amis de Mulhouse, Charles Keller est une nature ardente et généreuse, dont l'exaltation est tempérée par une bonté de ooaur et une simplicité foncières. Toutes les idées libérales et nobles ont toujours trouvé en lui un défenseur enthousietste et désintéressé. Il payait de sa personne et de sa bourse, sans jamais avoir fait
tourner ses convictions au profit d'une ambition çiuel conque, ni avoir voulu jouer le moindre rôle politique. C'est avant tout un sincère, un convaincu et un modeste.
Une gi-and}e partie d)e see poéeiea remontent à sa prime jeuneBse et pourtant ce n'est que dans cee dernières années qu'il s'est enfin déciidé à les publier ; encore ne l'a-tril fait que sous le voile d'un pseudonyme, comme je l'ai dit en conaneng-iant. Les deux volumes de vers qu'il a [ait paraître sous les titres de « Du fer > et de < A l'oreille », sont copieux, bourrés d'idées, d'une factura vigoureuse qui traduit une mâle énergie dans le premier de ces recueils, et s'attendrit, sans toutefois jamais mollir, dans sOn dernier ouvrage, pour glorifier l'amour.
Voici d'abord un fragment de < Du Fer > :
J'oublie alora l'Alsace en deniil, et nos revers. Les maux des nations et leurs justes révoltes, Les coups di'Btat, la gtuetrre et ses Twuges récoltes ; Je ne vois plus les trois empereurs se faisant Des visites depabp d'où coulera du sang ; Je n'entende plus 'la vïoiac du grandi Vieillard diébUe Qui croit parler au Monde, et parler à la Ville, Et qiui ^jarfle au Néant -, je n'entends même.plus La voixl d'en bas qui dil] : «r Les pauvres sont eK-
De la joie, et leur sort est d'avoir de la peâne, De porter tout lie -poids de la corvée humaine, Et d'arroser leur pain avec l'eau de leurs yeux, Afin, que quelque&funs vivent conme êiœ dieum, Sans travail, sans douleur, dans les jeux et les
fêtes. > Je ne sais plus si les bourreaux- coupenfi des tètes Pour le compte d«s rois ou bien dtes nations ; Si c'est la souffle ardent des révolutions, Ou si c'est l'ouragan sauvage de la guwre Qui doit changieir demain la face de la terre ; SinotreaiMeimrtntdou liœcand les degrés Do I wlicllc dc=; Droils ol des Devoirs sacrés : i^ cbaque (our de rn,iL- et chaque tour irhilice Porte vriiimont le gcniv humiim ver.« la Justice :
Si la longuenir des rails posés, des fils tendus, Et des tunneds ouverts, et des ponts suspendus, Et du canal creusé dans le sable d'un isthme Mesure le chemin fait hors d^ Tégoïsme ; fi la dynamo fait de T électricité Au profit de TErreur ou de la Vérilé ; Si le tueur devant le guérisseur recule ; Si le navire ailé sera le véhicule Du bien, ou le sinistre hippogriffe du mal ; Si notre corps enfin, notre corps animal, S*accomplissant em force, en grâice, en harmonie, Dans sa croissance doit suivre notre génie.
Ou, compagnon vieilli du jeune esprit humain, L^entraDuer d/an^ sa chute, au 'mdlieu du chemôin. Avant qu'il ait conquis, de problème en problème» La vérité dernière, et le savoir suprême.
— Avant de quitter Charles Kelleon, voici une poésie tirée de son second volume « A l'oreille >. C'est un paysage d'hiver qui constitue un petit tableau d'un réalisme saisissant. Le poète Ta dédié à un de ses amis de Mulhouse.
Le tableau est brossé de main de maître, et il porte remprednte d'une facture savante. Qu'on en juge :