‹ Jean-Jacques Rousseau au Champ du MoulinChapitre 2 sur 3 · J.-J. ROUSSEAU A HABITÉ CETTE MAISON EN SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU A HABITÉ CETTE MAISON EN SEPTEMBRE

Nous avons entendu, sous ce toit même, une vénérable dame de Brot Dessous raconter avec une parfaite assurance que son aïeule lui avait maintes fois parlé du philosophe, que petite lîlle elle rencontrait souvent, et de son séjour dans cette habitation. Elle décrivait Tancienne distribution du logement, désignait la chambre de Jean-Jacques, celle de Thérèse, en personne sûre de son fait.

Nous fûmes amené à compléter ces renseignements par un article du Musée neuchâtelois, paru en mars 1869 sous la signature de feu M. le pasteur A. Bonhôte, et intitulé : Un jour de la vie de J.-J. Rousseau,

C'est le récit d'une visite faite à Rousseau par le comte Charles de Zinzendorf, neveu du célèbre fondateur de la secte des Moraves, assesseur de la cliambre de commerce autrichienne. Il parcourut en 1764 la France, l'Italie et la Suisse, sans manquer d'aller

présenter ses hommages aux célébrités de son temps, à Haller, à Voltaire, à Rousseau entre autres. II tenait très minutieusement et en langue française son journal quotidien. Ce volumineux manuscrit* est actuellement la propriété des Archives impériales et royales d'Autriche. Or, le 8 janvier 1869, la Gazette universelle (ÏAugsbourg publiait un extrait de ce journal relatant Tentrevue de Zinzendorf et de Rousseau. C'est cet article que M. Bonhôte a retraduit de Tallemand et a communiqué au Musée neuchâtelois de cette même année, en le faisant précéder d'une notice sur Zinzendorf et d'une introduction, dans laquelle il relève quelques-unes des particularités du récit qui lui paraissent inexplicables :

Nous ne voulons pas parler, dit-il, de ce qu'il y a d'étrange au premier abord pour ceux qui connaissent les lieux, de voir nos voyageurs passer au Champ du Moulin pour se rendre de Brot^ à Mo tiers, ce qui peut paraître tourner le dos au but; nous savons, en effet, qu'avant la construction de la route de la Clusette, c'était la direction que suivait la route de Neuchâtel au Val de Travers, qui descendait de Brot jusqu'au bord de l'Areuse,^ pour se rendre de là à Noiraigue.

Nous ne nous laissons pas davantage arrêter par la difficulté d'admettre une course aussi longue que celle

1 Ce manuscrit forme 56 volumes. Voir pour plus de détails et pour d'autres renseignements biographiques sur Zinzendorf l'article de M. Bonhôte. (Musée neuchâtelois de mars 1869.)

2 Zinzendorf rencontre fortuitement Rousseau à Brot. (Voir plus loin.)

. 3 Mais sans rétrograder jusqu'au Champ du Moulin ; elle passait au Furcil.

de Brot à Môtiers, et retour, exécutée dans une aprèsmidi et terminée de bonne heure, le tout à pied; nous savons que la promenade était le délassement principal de J.-J. Rousseau. Mais il est un détail de ce récit qui demeure pour nous enveloppé d'obscurité, c'est lorsque le narrateur nous parle de la maison de Rousseau comme voisine du Champ du Moulin, ou du moins visible de là !

Puis après s'être demandé si Tauteur de l'article allemand n'a pas pris une simple promenade au Champ du Moulin pour une course à Môtiers, M. Bonhôte ajoute :

Mais alors qu'est cette demeure de Rousseau, qu'ils visitèrent? C'est là un problème que nous laissons à d'autres le soin de résoudre et qui montre avec quel discernement il faut faire usage même des documents les plus authentiques.

Si la solution de ce problème a pu embarrasser M. Bonhôte et s'il ne s'est pas arrêté à la vérité, qu'il a soupçonnée un instant, c'est qu'il fut induit en erreur par l'auteur de l'article de la Gazette d'Augs^ bourg, lequel possédant mieux son Rousseau que la topographie de notre pays, aura cru bien faire en complétant le texte de Zinzendorf, par l'addition des mots : ce à Môtiers », chaque fois qu'il était question de l'habitation de Jean- Jacques.

L'itinéraire de la promenade devient ainsi incompréhensible, tandis que si l'on admet l'existence d'un pied-à-terre de Rousseau au Champ du Moulin, le récit prend une parfaite clarté et aucun détail n'en reste inexplicable.

On pouvait donc prévoir, à la lecture de Tarticle de M. Bonhôte, que la double traduction aidant, la narration de Zinzendorf n'avait pas été reproduite fidèlement et que seul le texte original pouvait, non seulement donner la clef des énigmes signalées, mais peut-être encore permettre d'établir avec certitude la présence de Jean-Jacques au Champ du Moulin, pour un séjour de quelque durée. Comme on va le voir, nos prévisions se sont réalisées.

M. Perrier, à qui nous avons communiqué ces remarques, a eu l'obligeance de s'adresser à M. de Claparède, ministre de Suisse à Vienne, et, par cette entremise, nous recevions peu après la copie authentique du document qui avait excité notre curiosité.

Les pages qui noué sont parvenues nous paraissent assez intéressantes pour être publiées in extenso. On pourra les comparer à l'article de 1869 et juger des singulières déformations qui peuvent résulter d'une double traduction, sans parler de celles qui sont volontaires, comme les transpositions et les omissions. S'il ne fallait que rectifier un texte, dont le sens général est en somme conservé, il serait peut-être superflu de tout reproduire, mais la bonne moitié de ce document est inédite. De plus, il s'est glissé quelques erreurs dans l'article de 1869. A côté de celles dont la recherche a provoqué ces lignes, on peut relever par exemple la suivante :

Selon M. Bonhôte : « Rousseau est réjoui d'apprendre par Zinzendorf, que déjà plusieurs personnes, parmi lesquelles le prince Louis de Wirtemberg, font

élever leurs enfants d'après les principes de V Emile. » Or, à la date de cette entrevue, Rousseau a déjà écrit au prince de Wirteniberg, sur l'éducation de ses enfants, neuf longues lettres dont la première date d'une année, tandis que Zinzendorf ne connaît pas le prince.

Le français n'est pas la langue maternelle de Zinzendorf; on s'expliquera donc l'incorrection de son style. Il écrit d'ailleurs au courant de la plume, sans songer à la publicité, et transcrit ses souvenirs dans l'ordre où sa mémoire les lui retrace ; de là, passablement d'incohérence; quand il correspond avec Rousseau, son langage est infiniment plus châtié. Quoiqu'il en soit, on suit parfaitement sa pensée; nous nous sommes par conséquent bien gardé d'apporter la moindre modification à son récit, à l'exception toutefois de quelques retouches, incapables d'altérer le sens, à l'orthographe et à la ponctuation.

Voici ce fragment de journal : *

Vendredi, 7 septembre 1764.

Parti de Neufchàtel, à 5 h. et demie du matin dans un char à banc, sorte de voiture qui ressemble à un wurst *^ ouvert d'un côté et pourvu d'un appui, attelé de deux chevaux. Une bonne chaussée par un pays singulier, le ' long d'un grand coteau de vignobles au nord-ouest et le lac de l'autre côté. Peseux, Corcelles, un beau bois, Rochefort, le Roc Coupé, un chemin taillé par des rochers,

^ Nous avons tout lieu de croire que l'expédition de Vienne est absolument conforme à Toriginal. Au besoin son orthographe le prouverait.

' Littré donne le mot tel quel : Nom d'un ancien caisson d'artillerie. Etym. wurst, boudin, voiture longue.

où de l'autre côté au sud-est, il y a un précipice profond^ dans lequel coule la Reuse.

Brot Dessus, * petit village au bas d'une montagne. Mon voiturier me signifia qu'il vouloit ici donner de l'avoine à ses chevaux; j'y consentis et montai; je vis en entrant un joli portrait de M"' Sandoz, fille de la cabaretière, toute jolie. Par un singulier hasard, je mis la tète dehors la fenêtre et aperçus un gros homme à qui je demandai si M. Rousseau était à Môtiers. Cet homme ne me répondit pas, mais me fit entendre par des signes qu'il étoit dans l'endroit même. Je descendis, il n'a pu m'indiquer bien l'endroit, mais me dit de demander à la cabaretière. Je ne le fis pas, mais j'entrai dans le vestibule, j'y aperçus un homme et une femme assis devant un feu de cheminée, que je n'avais pas aperçus auparavant; je commençois à soupçonner que ce pouvoit être M. Rousseau et M"' Le Vasseur, sa gouvernante. Je tirai une lettre de M. Petitpierre ^ de la poche et je visitai premièrement la chambre pour voir s'il n'y avoit personne d'autre dans la maison. Ne voyant personne, je tendis la lettre à cet homme noiraud, aux yeux vifs et affables en lui disant : « Cette lettre ne seroit-elle pas par hazard à votre adresse t » — « Oui, monsieur », me

^ Evidemment Brot Dessous.

2 Henri -David Petitpierre, ou Petitpierre l'aîné, pasteur à Neuchâtel et non à Zurich comme le dit M. A. Bonhôte. Cette rectification a déjà été faite par Gh. Berthoud dans Les quatre Petitpierre (Musée neuchdteloiSf tome IX, page 69). Ch. Berthoud transcrit également, dans cet intéressant travail, le billet (daté du 7 septembre 1764) par lequel H.-D. Petitpierre introduit Zinzendorf auprès de Rousseau. Il ne saurait être mieux en place qu'ici. Le voici :

« Monsieur, « Le porteur, comte de Zinzendorf, et qui plus est grand admirateur du mérite et ^ie la vertu, souhaite fort, en chemin faisant, avoir l'honneur de vous voir. Je me donne les airs de lui en fournir par ce billet une sorte de prétexte, et je le fais avec d'autant plus de plaisir que c'est toujours pour moi, M., une bonne occasion de vous assurer de tout mon respect. »

dit-il, et après l'avoir lue, il voulut se lever et me fit de grands complimens. Je ne souffris que d'accepter la place de M"" Le Vasseur à côté de M. Rousseau ; il me fit quelques excuses de ce que je le trouvois dans son négligé. Il était en cafetan, des bas blancs et des souliers, il me demanda si je m'arrètois quelques momens et s'offrit de me mener à sa maison, à condition que je fusse accoutumé de marcher au travers des pierres. J'acceptai la partie et résolus de dîner là; il fut assez poli pour m'accompagner dans la chambre lorsque je déjeunai et de me verser le thé. Nous nous mîmes en marche par le même grand chemin que j'avois fait. Il me pria de lui procurer des nouvelles sur un M. Sauttern* de Bude, qu'il avoit fort bien connu et trouvé un homme qui convenoit de ses fautes, mais qui cependant lui avoit dit plusieurs faussetés. L'autre n'avoit pas voulu recevoir dix louis, qu'il lui offroit et dont il paraissoit avoir besoin; il voudroit encore les lui envoyer. Il me demanda si j'étais parent du célèbre G. Zinzendorf ; cela me donna lieu de lui donner une petite idée des Moraves dont il fut content et convint qu'il avoit eu tort de les confon- * dre dans ses écrits avec des fous. Insensiblement nous an*ivâmes àrxm mauvais chemin, qui nous conduisit dans le vallon. M. Rousseau me montra de loin sa maison, dans le vallon arrosé par la Reuse, située dans un endroit appelé le (3hamp du Moulin, bordé par de belles montagnes couvertes de beaux bois. Au coin vers l'ouest, le Creux du Vent, un singulier rocher excavé, dont il sort un vent qui jette le chapeau en haut. Il ne fut pas

^ Aventurier nommé Sauttersheim et qui se faisait appeler baron de Sauttern. Deux lettres de Rousseau^ l'une du 20 mai 1764, l'autre du 15 juillet 1764, parlent des dix louis qu'il avait offerts à ce personnage. Il est encore fait allusion à cet incident plus tard dans les deux lettres de Zinzendorf et dans la réponse de Rousseau à Tune d'elles.

(Voir aussi Fritz Berthoud : J.-J. Rousseau au Val-de-Travers, page 110.)

content de mon insensibilité stoïque; je devois être en extase à l'aspect de cette contrée. Près de la maison, il y a une poudrière * où je regardai toute la manipulation de la poudre- à canon. M. Rousseau me parla tant de la pauvreté de ces gens que je leur donnai l'aumône. Il me conduisit dans sa chambre, je vis celle de sa gouvernante. Nous parlâmes de la Nouvelle Héloïse dont il m'avoua que c'étoit son histoire, puis du Prince Louis ^ et de plusieurs autres qui font élever des enfans à sa façon, de Voltaire, dont il se plaint amèrement, qu'il dit être la cause de son expulsion. Il avoua qu'il le haïssoit. Je lui contai mon histoire ; il avoua que la religion catholique étoit plus conséquente. ^ Il me dit qu'il sentoit dans son cœur le besoin de l'amitié mais qu'il étoit prêt à croire avec Helvétius, que c'étoit un besoin des sens qui la produisoit; il me demanda si je n'étois pas revenu de ces belles chimères. Il dit q^ue c'étoit parce qu'il préchoit au genre humain de se rendre aussi heureux qu'on pouvoit l'être, qu'on le haïssoit, qu'on payoit ainsi son tendre amour pour ses frères; il me parla de son pasteur M. de MontmoUin.

Nous retournâmes par un chemin bien sauvage, où il nous fallut gravir une roc)ie comme des chèvres. M. Rousseau fut content de moi, quant à cet article. Nous parlâmes des finances de France et il m'assura qu'il n'y auroit pas de changemens, qu'on laisseroit plutôt périr l'Etat. Il m'expliqua comment c'étoit l'intérêt des riches de s'opposer au partage des communes. En causant toujours nous arrivâmes à Brot où nous fîmes un très bon dîner, après lequel vint un officier françois de Besançon avec la croix de St- Louis, qui a voit attendu plusieurs heures pour voir M. Rousseau. Il lui décocha un grand

' Voir le Musée neuchdtelois de juillet 1891.

-' De Wirlemberg. qui habitait alors Lausanne.

3 Zinzendorf embrassa la religion catholique en 1761.

compliment, comme quoi la lecture des ouvrages de Rousseau Tavoit rendu meilleur, lui parla toujours sur ce terme, lui demanda ensuite pourquoi il n avoit pas écrit contre cet abus, que les évêques aient plus d'une abbaye. M. Rousseau répondit quç la lecture faisoit en général peu de bien, à moins qu'elle ne se fit avec beaucoup de choix et de modération. Il lui dit : « Vous voyez là l'homme, je suis fâché que je ne puisse vous présenter quelque chose de plus ». « Je ne suis qu'un bonhomme », c'est là son dicton favori. Il me dit que mon manque de suffisance lui avoit beaucoup plu, que l'air embarrassé étoit ime recommandation auprès de lui; mais qu'il auroit voulu que je n'eusse point eu d'adresse, pour avoir le plaisir de voir comment je m'y serois pris pour l'accoster. Nous causâmes sur les grands; il me mena à la Clusette, où le chemin est taillé dans de très hauts rocs. Là, nous nous occupâmes à amasçer des pierres et à les jeter dans un grand précipice, dans la Reuse, pour observer leurs bonds. Beaucoup de personnes de la foire de Môtiers nous virent dans cette occupation. Je lui contai l'histoire du Prophète de Berlin qui l'amusa.*

Après avoir joué ainsi quelque temps comme des enfans, nous retournâmes à Brot, d'où M. Rousseau partit bientôt avec sa gouvernante, pour aller coucher au Champ du Moulin. Je l'accompagnai encore un peu, ensuite je regagnai mon char à banc, pris congé de M^^" Sandoz et continuai mon chemin par la Clusette, d'où on descend à Noiraigue, Travers. Tous les coteaux sont garnis de bois. Je fus à 7 h. à Couvet où je descendis à une auberge meilleure que celle de Neufchâtel. Il y a là un frère de M. Petitpierre, ministre. ^ L'hôte de l'au-

* Serait-ce peut-être l'histoire de critiques à l'adresse du Petit Prophète, pamphlet de Grimm en faveur de la musique italienne (1758) et dont Rousseau détestait profondément l'auteur?

2 Simon Petitpierre. (Voir Ch. Berthoud, Les quatre Petitpierre.)

berge est du même nom, l'hôtesse jolie, mais « requinquée », comme dit Rousseau. J'y soupai avec une compagnie assez gaie.

J'ai remarqué, qu'il dépend beaucoup de M^^* Le Vasseur, si l'on est reçu chez M. Rousseau; elle s'opposa à l'introduction de l'officier françois. Lui me pria plusieurs fois de ne pas le faire parler de Voltaire, ajoutant que Voltaire toléroit tout, excepté de croire en Dieu.

Très belle journée et fort chaud.

Samedi, 8 septembre.

La gouvernante de M. Rousseau est une grande bavarde.

Il me parla encore de Grandison* et remarqua très justement que c'était une peinture absolument fausse que celle du caractère de St-Charles, que la perfection morale ne pouvoit pas consister avec l'attribut d'être parfaitement aimable et que Ton ne sauroit être parfaitement vertueux et couru par les femmes.

Il me montra le dessin qu'il avoit fait au crayon de la vue du Champ du Moulin; je lui indiquai un peu, comment il devoit dessiner les arbres...

Mo tiers Travers, joli bourg dans la plaine sur la Reuse; j'y entrai dans la maison de M. de MontmoUin, pasteur du lieu, professeur et chapelain du Roi. Il n'était pas encore levé, cependant il vint bientôt. Avant qu'il arriva, je vis des vers assez fades sous les portraits de lui et de sa femme. Il enfile ^ un peu les gens, il me conta beaucoup de Rousseau, comme il en a agi envers Louis XV, qui vouloit le voir et qu'il n'étoit pas curieux de voir lui, comment Milord Maréchal lui donna un azyle, attendant l'agrément du Roi, qui l'accorda non seulement, mais

* Personnage principal du roman de Samuel Richardson : Sir Charles Grandison, 1753.

* Enj()ie (voir Littré).

écrivit à Milord, qu'il devoit assurer à Rousseau telle pension qu'il désireroit, lui bâtir un ermitage en tel endroit qu'il voudroit, lui offrir enfin d'aller à Berlin, où il ne seroit nullement gêné. 11 me dit que tous les revenus de Rousseau montent à quelques cents livres; il a des fonds assurés à Lyon et en rentes viagères. Il me dit l'histoire du baron Sauttern avec cet abbé de Neufchàtel, qui avoit composé une longue lettre françoise pour demander à Rousseau dans les termes les plus enflés, la permission de le voir. Je pris du thé et du café avec M. de MontmoUin, ses nièces et sa fille qui est fort jolie. Môtiers est fameux, parce que Rousseau y demeure régulièrement depuis deux ans. Je me souviens encore que Rousseau dit sur le chapitre de Pierre Ic-Grand, qu'il ne paraissoit si incomparable qu'à Voltaire, pendant que ce n'étoit qu'un grand imitateur, qui avoit verni la barbarie de son peuple; qu'encore actuellement, l'on enchaînoit un commis, dont on étoit mécontent en Russie par les pieds en le faisant travailler ainsi. Sur Catherine, il dit qu'il y avoit de la philosophie de tout acabit. Il ajouta qu'il f ailoi t faire élever le jeune Grand Duc chez les Tartares, que l'Europe n'attendoit qu'un conquérant pour la subjuger et qu'il viendroit de là. Il respecte beaucoup le roi Stanislas, avec lequel il a eu une dispute littéraire, dans laquelle ce roi s'est déclaré vaincu.

Il me fit remarquer la différence entre état aristocratique et gouvernement aristocratique; le dernier existe à Genève, où le peuple n'est pas souverain, mais élit le souverain, au lieu que dans le premier il ne l'élit pas même.

En partant de Môtiers mon guide me mena à pied par Boveresse, Plancemont restant à droite, par un sentier très roide et un beau bois au haut d'une montagne à la vacherie du colonel Pury...* Je vis un petit Emile dans

> Monlézy.

le second fils du colonel Pury, nommé Alexandre, âgé de deux ans, sans aucune ligature; il est habillé en mousse, la poitrine toujours ouverte et cette éducation nuit si peu à la figure qu'elle l'embellit plutôt...

Lundi, 10 septembre.

(A Neufchâtel.) M. Petitpierre l'aîné vint me

chercher et me mena prendre le café chez lui, de là chez M. le maître bourgeois de MontmoUin, frère du pasteiir de Môtiers. On parla commerce et de Rousseau. Celui-ci trouvant la jolie M"* Sandoz à Brot lisant dans Télémaque promit de lui envoyer Julie. Il donna ce livre au maire de Neufchâtel, qui pria la mère Sandoz de lire la préface, avant de donner ce livre à lire à sa fille. La mère le garda. Voila de la contradiction dans sa conduite. Il professe la religion avec beaucoup de zèle, toujours au catéchisme, quand il voit des enfans jurer, il les exhorte de ne pas le faire...

M. de MontmoUin me mena chez M. Petitpierre le cadet, ^ dont je pris congé. J'allai chez l'aîné, qui me prêta la « Profession de foi philosophique *, espèce de satire contre Rousseau et 1' « Apologie » de son frère Petitpierre.^ Il me lut sa correspondance avec M. Rousseau sur le désir des protestants françois de lui voir écrire un livre sur la tolérance.^

ï Louis-Frédéric Petitpierre, comme son frère pasteur à Neuchâtel (Gh. Berthoud. Loc» cit.)

* Apologie de M. Petitpierre, past, de VEgl, de la Chaux-de- Fonds. Dans cet écrit, Ferdinand-Olivier Petitpierre établit sa doctrine de la « non-éternité des peines » qui l'a rendu célèbre. (Voir Gh. Berthoud. Loc. cit,)

Il est vraiment curieux de trouver ainsi mentionnés, dans ces pages de Zinzendorf, les quatre frères Petitpierre qui forment le sujet de la magistrale étude de Gh. Berthoud.

" Gette correspondance a été transcrite par Gh. Berthoud dans Les quatre Petitpierre (Musée neuchâtelois, tome IX.)

Cette fin peint très exactement l'état des esprits à l'égard de Rousseau dans certains milieux de notre pays. Zinzendorf revient de Brot charmé et entièrement sous l'influence de cette séduction que le misanthrope Jean-Jacques exerce sur tous ceux qui l'approchent;* à Neuchâtel on s'empresse de doucher son enthousiasme. 2 II y aurait bien d'autres commentaires à ajouter à ces lignes, mais ils risqueraient de nous distraire de notre but.

On le voit, Zinzendorf est très précis et l'on reconstitue aisément l'itinéraire des deux promeneurs. Us descendent par le chemin traversant le Champ du Moulin Dessus. De là, seulement, la maison de Rousseau apparaît à leurs yeux, au pied des pentes prises en écharpe aujourd'hui par le chemin de fer. Ils passent à la poudrerie, visitent l'habitation, puis remontent à Brot par le mauvais sentier de la Combe des Molliats, dans lequel on s'engageait, il y a peu d'années encore, en escaladant le contrefort rocheux plongeant dans la rivière, immédiatement en aval de l'usine des Molliats et qu'on a coupé lors de la construction de cette usine.

Zinzendorf, à la suite de cette entrevue, écrivit deux fois ^ à Rousseau ; celui-ci ne répondit qu'à la première lettre. Les missives de Zinzendorf sont, au point de vue qui nous occupe, particulièrement intéressantes, car elles complètent son journal. Nous en extrayons les passages suivants :

* Fritz Berthoud. Loc, cit. page 166.

* H.-D. Petitpierre était toutefois un grand admirateur de Rousseau. » Ces lettres ont été publiées par M. Streckeisen-Moultou.

Genève, 11 octobx-e 1764.

Je profite d'une occasion inopinée pour vous dire quelques mots. J'espérais, Monsieur, que votre désir d'avoir des nouvelles du Hongrois* dont vous m'avez parlé me procurerait la satisfaction de conserver quelque espèce de relation avec vous et de me dédommager par là du trop peu de temps que j'ai eu le bonheur de passer auprès de vous« Je suis fâché que mon espérance ait été vaine. Si cependant vous aviez quelque envie d'avoir des éclaircissements sur ce sujet, quelques lignes de votre part me parviendront très sûrement, ou par l'adresse que je vous ai donnée, ou par le canal du prince Louis de Wirtemberg. Je me souviens de vous avoir dit quelques mots au sujet de ce dernier dans votre maison du Champ du Moulin, fondés sur mon peu de connaissance de son caractère. Je les révoque pleinement. Trois jours que j'ai passés presque, entièrement avec lui à la Chablière, près de Lausanne, m'ont donné de ce prince une toute autre idée que je n'en avais auparavant. Je l'ai quitté pénétré de respect pour lui et ne désirant autre chose que de le voir, pour l'honneur de la vertu, persévéx'er dans son attachement à ces grands principes de morale, devenus quasi ridicules dans un siècle aussi corrompu.

Nîmes, 30 octobre 1764

J'ai écrit à M. Laugier à Vienne, au sujet de M. de Sauttersheim... Le peu de moments que j'ai passés avec vous, Monsieur, m'a empêché de vous parler d'un poëme intitulé les Bmjamiiea^^ si je ne me trompe. On m'en avait parlé à Zurich et j'en ai beaucoup entendu parler depuis. Je suppose que vous n'aviez guère de papiers avec vous au Champ du Moulin ; sans cela je vous ferais quelques

^ Sauttersheim.

' Le Lévite d'Ephraïm,

reproches de ne m'en avoir rien communiqué. Ayez la. bonté de me faire savoir quand ce poëme sera imprimé... En passant à Avignon j'ai profité du voisinage pour voir la fontaine de Vaucluse, que Pétrarque a rendue si célèbre. C'est un endroit qui mérite d'être vu par vous, Mon^ sieur, qui aimez tant les beautés du spectacle de la nature. Il inspire une horreur agréable : Ton croit être dans un lieu enchanté, habité par quelque dieu de la fable...

J'ai vu à Genève M- Moultou qui vous est bien atta-r ché; c'est une âme sensible et digne d'avoir des amis^ Vous voyez-. Monsieur, que malgré vos réflexions du Champ du Moulin, j'en suis encore à cette belle chimère,je crois à l'amitié et vous y croyez aussi, nonobstant tout ce que vous m'insinuâtes alors pour me prouver le contraire... Je me suis rappelé notre exercice d'après le» dîner près de La Clusette, sur le^ bords de la fontaine de Vaucluse; j'y ai jeté des pierres qui plongeaient avec beaucoup de bruit dans ce puits dont on n'a pu trouver encore, le fond...

Enfin nous avons trouvé dans la collection des lettres autographes de la Bibliothèque de Neuchdtel le billet suivant, adressé à M. Rousseau à Brot, * par DiiPeyrou, à ce moment en séjour à Monlézy, chez son beau-père, le colonel de Pury.

Monlézy, le 9 septembre 1764.

Je nie disposais, Monsieur, à vous faire parvenir le contenu d'une lettre que je reçus vendredi en réponse, aux informations que j'avais demandées, sur le séjour que vous vous proposez de faire à Cressier, par forme

^ Le Champ du Moulin fait partie de la commune de Brot Dessous»

•d'essai. Mais M. le comte de Zinzendorf, que je vis hier matin, m'apprit votre absence de Môtiers et me rendit compte de la commission dont vous l'aviez chargé pour moi, par laquelle je comprends que vous êtes au Champ du Moulin jusqu'à mardi prochain...^

Condensons maintenant les renseignements qui nous :sont connus : Le 3 septembre, Rousseau écrit de Môtiers au prince de Wi.rtemberg ; ^ le 7, il couche au ;Champ du Moulin. Puisque à cette date il fait visiter •sa maison au comte de Zinzendorf, il y est donc installé depuis un jour ou deux, peut-être même depuis le 4 septembre. Il doit quitter le Champ du Moulin Je mardi 11 septembre; mais il est possible que son ■séjour s'y soit quelque peu prolongé. Il écrit ea effet le 12 septembre à DuPeyrou, encore à Monlézy, et sans indiquer de quel lieu : << Je prends le parti, Monsieur, suivant votre idée d'attendre, ici votre passage; s'il arrivs^it que vous alliez à Cressièr, je pourrai ^prendre celui . de vous y suivre. » Ces lignes sqnt peut-être parties du Champ du Moulin; il ne serait .toutefois pas prudent de l'affirmer, car certains indices, très vagueg il est vrai, nous porteraient plutôt À croire qu'ellîBS ont vu le jour à Môtiers.

En tout cas le 15 septembre Rousseau est derechef à Môtiers.

Le séjour au Champ du Moulin a donc duré 'au tnoins six jours, au plus onze et très probablement «ne huitaine.

* 11 septembi'e.

* Voir, pour quelques-unes de ces dates, la correspondance.

La planche qui accompagne ces lignes représente la maison qu'habita Jean-Jacques, telle qu'elle se présentait avant l'heureuse transformation que M. Perrier lui a fait subir. Elle fut bâtie en 1722 par Josué Dellenbaçh, maître poudrier. *

Le récit de Zinzendorf laisse supposer que Rousseau, tout en logeant au Champ du Moulin, prenait ses repas à l'auberge de Brot. On sait qu'il s'y arrêtait, lorsqu'il descendait à Colombier ou à Neuchâtel, et qu'il était en excellents termes avec son propriétaire, M. Sandoz, à qui il se félicitait d'avoir pu rendre un jour un service important. *

D'Escherny ^ parle d'un séjour prolongé qu'il fit à Brot, en compagnie de Rousseau, de DuPeyrou, du colonel de Pury et d'Abraham Gagnebin, pour herbo-^ riser dans la contrée ; il croit se rappeler que ce fut dans l'été de 1764. Il est donc bien possible que Rousseau s'éprit du site sauvage du Champ du Moulin, au cours de cette campagne botanique, et qu'il forma alors le projet d'y venir passer quelques jours.

D'anciennes cartes géographiques du canton de* Neuchâtel, entre autres celle de J.-F. d'Osterwald, revue par de Mandrot, portent l'indication * d'un Refuge de J.-J. Rousseau sur la rive gauche dé

^ Voir Musée neuchdtelois, juillet 1891. — Ajoutons, à titre de curiosité, que les jolies fenêtres à meneaux sculptés, qui en font aujourd'hui l'ornement, proviennent de la maison de commune de Vaiangin.

* Fritz Berthoud. Loc, cit. page 198.

' D'Escherny. De Rousseau et des philosophes du X VIII^* siècle..

* Elle se retrouve sur la carte vaudoise au 1 : 50000.

TAreuse, en aval du Saut de Brot et vis-à-vis de la Fruitière d'Auvernier, maisonnette détruite par l'incendie il y a près de trente ans.

Nous avons vainement cherché quelques renseignements précis sur ce refuge. Dans un opuscule * peu connu nous relevons ces lignes fantaisistes ;

La Fruitière d'Aîwemier est aujourd'hui la propriété des communes de Brot et de Rochefort qui l'entretiennent convenablement. Cette habitation fut quelque temps l'asile de Jean-Jacques Rousseau, lorsque, chassé de Môtiers, il vint chercher une retraite dans les gorges de l'Areuse, vraisemblablement parce qu'il était plus à la portée de M"^ de Charrière^ et de lord Keith, gouverneur de Neuchâtel pour le roi de Prusse, qui habitaient tous deux le château de Colombier, où il les visitait quelquefois. Il attendit à la fruitière qu'on lui eût construit de l'autre côté de la rivière, à quelques pas plus loin en descendant son cours, un chalet dont les ruines existent encore, derrière un massif de sapins. Il écrivit dans ce dernier séjour la Profession de /oi du vicaire savoyard^ cette suite à son Emile, qu'il composa à Montmorency après sa sortie de l'Ermitage.

Il y a dans ces lignes presque autant d'erreurs que de mots. Sans insister sur celles que chacun peut rectifier, nous dirons que le refuge était bien sur la rive gauche, mais en amont de la Fruitière d'Auvernier, et que Rousseau n'a pas habité cette dernière.

1 E. Girod. Itinéraire descriptif du Franco-Suisse. 1862.

a M»* de Charrière n'est arrivée à Colombier que plusieurs années après le départ de Rousseau de Môtiers et n'a du reste jamais habité le château.

La tradition est trop formelle à cet égard et du reste la Fruitière d'Auvernier était invisible du Champ du Moulin Dessus.

Ce refuge devait être une très modeste construction, il en existait il y a quelques années encore certains vestiges appuyés à un gros bloc de protogine qu'on a exploité pour la construction des perrés de la rivière. Son nom vient probablement de ce que J.-J. Rousseau s'y sera arrêté quelquefois, ou abrité contre l'orage. A cette époque sa célébrité était à son apogée, et même dans les milieux les moins lettrés tout ce qui le concernait prenait une importance extrême.*

Dans ses Confessions, dans ses Rêveries, comme' dans sa correspondance, Rousseau parle très sobrement de ses promenades et de ses herborisations, c'est-à-dire, en somme, des jours les plus heureux qu'il ait vécus et pendant lesquels il était aussi gai^ qu'il se montrait bon compagnon. ^ A Mn™o Boy de la Tour, * sa propriétaire, qui lui rend tant de services et qu'il tient au courant de ses menus faits et gestes, il se contente de dire, le 28 octobre 1764 : « Après bien des tournées dans le pays, ma très bonne amie, je suis revenu dans votre maison^ et je vous assure

^ Nous serions très reconnaissant aux personnes qui pourraient nous fournir sur la Fruitière d'Auvernier et sur le Befuge de J.-J. Rousseau de plus amples renseignements.

' « Il me semble que malgré la pluie nous n'étions point maussades à Brot ni les uns ni les autres. » (Lettre du 16 septembre 1769 à Du Peyrou.)

8 D'Escherny. Loc. cit, page 146.

* Lettres inédites de J.-J. Rousseau à Madame Boy de La Tour, publiées par Henri de Botschild, 1892.

que malgré les inconvénients, tant que je ne vous y serai pas importun, j'y resterai aussi longtemps que possible, n'abandonnant pas même le projet d'essayer de Pierrenod;* mais je suis lié par tant de choses que je ne me transplante pas comme je veux. »

Ainsi, sans le hasard qui a fait coïncider le séjour de Jean-Jacques au Champ du Moulin avec la visite de Zinzendorf et sans la minutie avec laquelle celui-ci tenait son journal, nous n'aurions guère pour présumer cette villégiature du philosophe, qu'une tradition qui allait s'éteignant et qu'on n'aurait pas tardé à ranger parmi les légendes sans fondement.

I-.e journal de Zinzendorf nous fournit encore incidemment l'occasion d'apporter une petite contribution à la solution d'un problème de minime importance il est vrai, ainsi posé par F. Berthoud dans une notice de l'album des Courses scolaires : ^ J. -/. Rousseau a-t'il été au Creux du Van ?

Le Chasseron et le Creux du Van n'ont pas eu Thonneur d'être cités par lui, dit-il; d'Escherny raconte ces excursions, sans mentionner également le Creux du Van. Mais je le demande, des botanistes passionnés comme Jean- Jacques et Gagnebin ont-ils pu rester six semaines à Brot, en explorer les environs et négliger justement

* Métairie de montagne appartenant à M»« Boy de la Tour et qu'elle offrait à Jean- Jacques comme séjour d'été.

* Un jour au Creux du Vent. Voyage des Ecoles supérieures de jeunes filles de Neuchâtel. 1866.

la station la plus favorable à leurs recherches. Poser la question c'est la résoudre ce me semble, .et sans autre preuve, je dirais volontiers au rebours de M. Welter,* il est probable, il est certain que le philosophe de Genève a été au Creux du Van. Il y a plus, les traditions locales viennent à l'appui de cette conclusion. Une petite fille de ce M. Sandoz chez lequel logeait la joyeuse et docte société m'a répété souvent que sa mère fut envoyée plusieurs fois à la Fontaine froide, porter le café et le lait à M. Rousseau et à la compagnie.

On se souvient aussi de Jean -Jacques à la Ferme Robert; on sait qu'il y a passé, et de père en fils, de mère en fiUç, ce souvenir transmis avec une fidélité respectueuse, y demeure un article de foi. ^

Dans son J.-J. Rousseau au VaUde-Tr avers, il revient sur la question : « On est étonné, dit-il, de ne pas trouver dans les réminiscences de Jean-Jacques le nom du Creux du Van. » Puis dans une note il ajoute : « En relisant la correspondance, je rencontre ce passage dans une lettre que Jean -Jacques adressait le 1er août 1767 à Du Peyrou alors à Amsterdam : « Il vaut encore mieux s'aller promener au Creux du Van par la pluie, qu'en Hollande par le beau temps. »

« Ma conjecture est donc justifiée, mais le Creux du Van méritait mieux que ce mot jeté en passant. Du reste il se peut qu'il soit encore rappelé ailleurs. On n'a jamais tout vu, ni tout lu. »

En effet, nous avons retrouvé ce nom dans une lettre adressée à Du Peyrou, le 29 juin 1765. Jean-

1 Rameau de Sapin, juillet 1866.

« Gela était écrit en 1866.

Jacques y expose son projet de descendre à Cressier où il restera un jour ou deux, pour visiter l'Ile de Saint-Pierre, puis il ajoute : <t M^i® Levasseur s'en retournera à Môtiers et moi j'attendrai près de vous que nous puissions faire la caravane du Creux du Van, après quoi chacun s'en retournera à ses affaires. »

Dans une lettre de DuPeyrou, du 30 octobre 1764^ nous relevons le passage suivant : « On dit. Monsieur, que nos projets si chers de botanique sont culbutés, qu'au lieu du Creux du Van et du Chasseron vous voulez cet été aller parcourir les montagnes de la Corse. * »

Nous avons vu que Rousseau relate à Zinzendorf l'anecdote du chapeau qui remonte par le courant d'air, lorsqu'on le lance dans le Creux du Van.

Rapprochons encore de ces indices l'inscription qu'Abraham Gagnebin a laissée à la Roche aux Noms, précisément l'année de la grande campagne botanique dont parle d'Escherny. On peut voir encore, à l'heure qu'il est, cette signature admirablement conservée :

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