JEAN-.IACQUES ROUSSEAU
fait local, intéressant aussi à un autre point de vue, nous semble, d'ailleurs, confirmer son absence. Le 23 septembi'e, à Eaubonne, « Marie-Françoise d'Houdetot » , sa fille, était marraine, avec son cousin le petit d'Epinay pour compère. Le jeune couple fut représenté à la cérémonie par des étrangers, d'où l'on peut induire que les parents n'y assistèrent pas. « Marie Françoise » d'Houdetot, j'insiste sur ces prénoms, qui ne sont pas ceux de l'unique fille que les généalogies donnent à la comtesse : Françoise-Charlotte, née le 15 mars 1753, future épouse de Charles Dubuisson de Blainville (1). Mais qu'on relise ce passage de la lettre de Rousseau à Mme d'Houdetot, du 5 juillet : « Hier, en passant à Deuil, je vis mademoiselle votre fille, qui dormait de tout son cœur et qui paraissait se porter à merveille. J'espère qu'il en est de même de celle qui est auprès de vous à Eaubonne, et je me console en regardant le séjour qu'elle y fait comme un gage de votre prochain retour. » On a remarqué dès longtemps cette mention, la seule qu'on connaisse, d'une seconde fille de Mme d'Houdetot, évidemment morte jeune. Sans
(1) Le baptêtiic du 23 septembre est celui d'une fille de «Jacques-Joseph Sugniaux, bourgeois de Paris et Suisse de nation, et de Marie-Anne Durand; nommée Marie-Françoise-Josèphe par Louis-Joseph La Live d Epinai, HIs de Messire Denis-Joseph La Live, seigneur d'Epinai et autres lieux, et par Demoiselle Marie- Françoise de Houdetot, fille de... César de Houdetot, seigneur et patron d'Estrains [pour " Estréhan » comme on l'a vu page 10]...; lesquels parrain et marraine représentés par Philibeit de Lorv, bourgeois de Paris, et par Marie-Anne Audrigan, femme de Joseph Odry, bourgeois de Paris. (Registres paroissiaux d'Eaubonne.
doute la nourrissonne de Deuil s'appela-t-elle Marie- Françoise et fut-elle la marraine du 23 septembre.
Le jeudi 29, Mme d'Houdetot revenue à Paris, où elle avait vu Mme d'Épinay, écrit à Rousseau une lettre où elle le félicite de sa réconciliation prochaine avec Grimm, et se fond de tendresse à la pensée de " l'union des cœurs les plus vertueux et les plus sensibles que le siècle ait produits (1) " :
Je ne puis vous exprimer a quelle point le fableaii de votre union avec ces quatre amis me touche : Saint-Lambert, Grimm, Diderot et vous T... le quatrième ami innorné est-il Mme d'Epitiay?J Qu'il serait beau pour moi le jour où je pourrais vous voir tous rassemblés! Non, toute la iiatme entière ne pourrait m'offrir un spectacle plus touchant. Je suis malade et triste, mon cher citoyen, sans nouvelle de ce qui m'est cher, sans savoir s'il a les miennes, très incertaine de son retour, inquiète même de sa santé .. Par malheur, je ne pomrai vous voir d'ici à quelques jours, Mme d'Épinay vient [pour « est venue »] passer quelques jours à Paris, et je ne pourrai aller à la Chevrette que la surveille de la fête. Je ne puis vous voir chez moi, où je ne séjournerai pas; mais j'espère vous voir à la Chevrette... Mme d'Epinay m'a engafjée à lui faire compagnie encore deux jours, je n'ai fait qu'tm tour chez moi... Copiez donc vite vos lettres de Julie. Vous savez ce que j'attends après...
Deux lelti^es de Rousseau : du 30 septend^re, — Mme d'Houdetot dit par étourderie du 31, — et du l" octobre, parvinrent à la destinataire en même temps, parait-il. Celle du 30 manque; l'autre est la première d'un précieux petit dossier de dix-liuit lettres, dont
(1) Streckeiskn-Moultou, I, 359.
94 JEA?^-JACQUES ROUSSEAU
M. le comte Foy, possesseur à litre darrière-petit-fils de Mme d'IIoudetot, a récemment confié la publication à M. Buffenoir. Voici l'intéressante missive (1).
Voire lettre m'a fait un sensible plaisir, et vous savez bien que les marques de votre souvenir n'auraient pas besoin d'être rares pour in'être chères. Je n'ai plus rien à vous dire de ma santé ; toutes les idées qui s'y rapportent ne m'offrent que de tristes objets. L'hiver approche, je m'affaiblis, je vais cesser de vous voir, et je n'espère plus revoir ni le printemps, ni ma patrie. Pour vous, Madame, qui êtes faite pour vous bien porter, on dirait que vous détruisez votre santé comme à plaisir... On dit que vous êtes à la campagne fort loin d'ici; je souhaite cxtiêmement que vous y trouviez quelqu'un dont la compagnie vous soit moins fastidieuse [que la mienne], et qui puisse vous rendre le goût de la promenade que j'ai eu le malheur de vous faire perdre. Je suis bien aise que Mme d'Épinay vous ait parlé de mon prochain raccommodement avec Grimm... A l'égard du tableau des quatre amis qui vous flatte... Diderot n'est point venu; j'ai éciit à votre ami depuis trois semaines [le 4 septembre], et ne reçois aucune réponse. J'ignore encore comment je serai reçu de Grimm; vous savez trop ce que je dois penser de Mme d'Epinay, et quant a vous, je n'ignore pas que vous ne me donnez à d'autres amis que pour vous débairasser de moi. Ne me dites point tant que vous ne séjournerez pas à Eaubonne; dès 1 instant que je m'y sentis importun, j'en ai oublié le chemin [environ depuis la fin de la mission de Saint-Lambert]. Je vais coucher ce soir à la Chevrette [où Mme d'Epinay rentrait le même jour] ; demain à Clichy, chez Mme de Chenonceaux; lundi [31, je compte retournera la Chevrette, et y rester jusqu'à la fêle. J'espère
(1) Hippolyte BuFFExoiB, la Comtesse d' Houdetot, sa famille, ses atnis. Paris, 1905, in-4", p. 445, l" lettre inédite. — Je citerai cet ouvrage désormais par le seul nom de son auteur.
vous y voir plus tranquille... Dès que j'aurai fini ma copie des lettres de Julie, je commencerai la vôtre...
Une explication est utile sur deux des sujets touchés par Rousseau. " La fête? » Ce ne peut être que celle de M. d'Épinay, la Saint-Denis du dimanche 9 octobre. Nul doute (jue le châtelain, dont les Mémoires passent tout à fait la venue sous silence, ne fût présent à la pièce préparée en son honneur; il avait, au surplus, la passion de la comédie de salon, et se montrait tout à son avantajje dans le double rôle d'acteur et d'amphitryon. " Le 1 accommodement avec Griunn » ? Il faut évidemment le placer dans la première semaine d'octobre. Nous nous contenterons de le résumer dans les deux phrases ([ui terminent le récit des Mémoires et des Confessions, et (jui en avouent le malentendu et la fragilité. De la plume de Mme d'Épinay (1) : «Ah ça! mon cher Grimm [dit Rousseau], vivons désormais en bonne intelligence, et oublions récipru((ueinent ce qui s'est passé. » Grimm se mit à rire. « Je vous jure, lui dit-il, que ce qui s'est passé de votre part est le moindre de mes soucis. » De la plume de Rousseau (2) : <i Nous étions réconciliés... On se doute bien qu'une pareille réconciliation ne changea pas ses manières [celles de Grimm] ; elle m'ôta seulement le droit de m'en plaindre; aussi pris-je le parti d'endurer tout et de ne dire plus rien. » Je n'ajouterai qu'un mot. Les Confessio7is ont aggravé la plainte de leur auteur, en articulant un fait accompli postérieure-
(1) Mémoires, II, 357.
(2) Confessions ; OEuvtes, X, 340.
96 JEAÎ^-JACQUES ROUSSEAU
ment au temps où noussommes : il avait, dit-il, donné tous ses amis à Grimm, qui avait fini par les lui tous ôter. Les contemporains, même les plus favorables à ce dernier, n'ont pas laissé d'être embarrassés de l'argument, et ils n'y ont répondu que d'une manière indirecte (1) : (1 Ce qu'il y a de certain, c'est que cet Allemand, dont l'âme était plus faite pour les passions que la figure, en a éprouvé de plus délicates et de plus constantes que les cœurs sans vertu n'ont coutume d'en connaître, et que, longtemps après que tous leurs charmes furent évanouis, celles qui en furent les objets l'ont été aussi de ses souvenirs les plus généieux et les plus nobles. » « Celles » est un pluriel discret, qui ne peut viser en fait que Mme d'Épinay. Je fortifierai la réplique en alléguant la persistance de ces nobles souvenirs jusqu'à la troisième génération de l'ancienne maîtresse, et l'assislance palernelle que prêla Grimm aux petits-enfants de Mme d'tpinay, jetés par la Révolution sur les roules d'Allemagne. L'honneur de cet homme avait singulièrement besoin d'une revanche; l'attestation en fut donnée sur sa toinbe, de la main d'une fille d'Emilie de lielsunce (2).
(1) Mémoires hislnriijues sur lu vie Je M. Siiard. Paris, 1820, 2 vol. in-8», II, 14.
(2) Je profile ici d'une occasion pour prendre sa défense en un autre point. Mme Macdonalfl aliuse véritablement d'une intéressante découverte sur la retouche par Diderot des Mémoires de Mme d'Épinav, quand elle prétend la faire servir à transformer la vie de Rousseau, son caractère et celui de ses principaux entours ; particulièrement quand elle intente à Grimm, à ce propos, un pur procès de tendance. Il n'v a pas même un com-
A l'occasion de la fête de M. d'Épinay, le dimanche 9 octobre, Rousseau et Mme d'Houdetot, malheureuse alors de la rareté des nouvelles d'Allemagne, se sont revus, et il semble que, cette fois, un peu d'attendrissement en soit résulté. Le musicien, qui avait de nouveau travaillé pour son amie, n'a pu manquer de le lui
mencement de preuve de l'intervention de celui-ci dans le « tripatouillage " des Mémoires, pas un raisonnement à l'abri d'objections en faveur de ce couiplot qui aurait abouti à prescrire à Lecourt de Villierre, ancien secrétaire de la légation de Gotha et de Mme d'Épinay, de publier ces Mémoires à une époque où les tidèles de Rousseau auraient disparu. Le rappel de quelques faits et de quelques dates est pour dissiper ces rêveries. Mme d'Épinay, morte en 1783, a légué ses papiers à Griuim, en le priant, « s'il les juge dignes de l'impression, de vouloir bien les rédiqer lui-même » . Ce n'est donc pas chose faite antérieurement, comme on le dit, sous la dictée de ce légataire. Diderot meurt en 1784. De 1784 à 1791, où Grimm emmena à Tournai, puis en Allemagne, la petite-tille de Mme d'Épinay, Emilie de Bueil, et sa famille, il conserva chez lui ou à sa disposition les Mémoires en deux états : le manuscrit original, rempli de notes et de surcharges, et une copie mise au net, que Mme d'Épinay ou luimême tit faire et qui resta aux ujains de leur scribe commun, Lecourt de Villierre. En octobre 1793, le manuscrit original est pillé chez Grim|m, qui ne se préoccupe pas d'en ravoir la copie, et passe les quatorze dernières années de sa vie sans s'en faire aucun souci apparent. Ni sa correspondance, ni les Souvenirs de la mie d'Emilie n'en contiennent mention. Il meurt en 1807. Le détenteur de la copie prend du service après la Révolution, et meurt en Mayence en 1813. Ses héritiers, sans instructions au sujet de cette copie inutilisée pendant plus d'un quart <le siècle, et qu'ils gardent eux-mêmes quatre ans, la vendent par occasion à Hrunet, en 1817, qui la publie en 1818. Et ce serait pour répondre aux Confessions, publiées trente ans auparavant! Quelle trame en tout cela! C'est la conspiration du silence, de l'indifférence et de l'oubli. (Cf. Edouard Rod, Nouveaux Aperçus sur J.-J Rousseau; Revue des Deux Mondes, 1" mai 1907.)
dire; le philosophe lui a pai'lé d' " ouvrages commencés » , et montré même ces essais. De l'un surtout, — on va voir lequel, — il s'occupera avec grande satisfaction. Puis on se quitte, sans autre prévision de rencontre. Le régime de la séparation continue, mais non pas sans un sérieux rapprochement moral. Quatre ou cinq jours après, la voisine d'Eaubonne envoie savoir des nouvelles de l'Ermitage, d'où cette réponse, le 14 octobre (1) : « Vous voulez que je vous donne des nouvelles de ma santé... J'ai cessé de vivre et je respire encore... Vous attendez le procliain retour de votre ami... Puisqu'il n'a pas daigné me répondre, je n'attends plus aucune marque de son souvenir... Vous m'obligerez de me donner avis de son heureuse arrivée... Si je suis instruit du temps où vous irez à la Chevrette, j'aurai soin de vous y faire tenir la Lettre à Voltaire. Quant à moi, je ne me sens pas en état d'y aller; mes maux et la saison, tout me confine ici jus(|u'au printemps, où je prendrai un parti, si je vis encore [La simple idée de la mort a succédé à la hantise du suicide]... ')
La réplique de Mme d'Houdetot ne se fait point attendre. Du lendemain, samedi 15 octobre (2) : u Je vous en conjure, mon cher citoyen, ne vous livrez pas à la noire mélancolie... Hélas! je suis loin de la joie que vous me supposez sur le retour de mon ami; j'ai trop lieu ie craindre à présent qu'il ne revienne
(i) BUFFEXOIB, 148.
(2) Stbeckeisen-Moultoi', 363.
point. » Question de service, et non pas de santé, jusque-là. Elle dit à son correspondant que, depuis cinq semaines, Saint-Lambert n'a reçu qu'une lettre d'ellemême. Tandis qu'il était à « Ebdem » , — qu'il faut lire, je pense, « Emden » , — toutes les lettres à lui adressées, sauf une seule, ont été gardées au quartier général, c'est-à-dire à Wolfenbuttel, où il a dû arriver le 9 octobre seulement. Il n'y a donc pas lieu de l'accuser. Elle poursuit : « Nous respecterons toujours en vous cet amour pour la vertu qui ne vous abandonnera jamais... Je compte aller vendredi à la Chevrette [rendez-vous positif-], et je désire fort vous y voir... Souffrez aussi que ji* vous exhorte à vous distraire, en vous occupant des ouvrages que vous avez commencés et que vous m'avez montrés, n J'y ai fait allusion tout à l'heure, j'en vais reparler. Enfin : « Venez voir à la Chevrette une amie qui vous est bien attachée. » Il me parait que Saint-Lamberl, qui a répondu immédiatement aux lettres de Mme d'IIoudetot, différant au lendemain sa réponse à la lettre de l'ermite du 4 septembre, a recommandé à celle-là de mettre plus de douceur et de confiance dans ses rapports avec le malheureux. Mais, avant qu'il se soit écoulé trois jours, la nouvelle arrive à Eaubonneque Saint-Lambert a été frappé d'une attaque de paralysie, qui l'oblige à se faire transporter sans aucun retard à Aix-la-Chapelle, plus mal en point que son ancien général en chef. Explosion de douleur de l'amie (I) : « Vous savez sans doute par Mme d'Épi-
(i) Streckeise^-Moultou, I, 362.
BIBUOTHECA
100 JEAIN-JACQDES ROUSSEAU
iiay, écrit-elle à son voisin, l'état du pauvre Saint- Lambert; vous me plaignez, j'en crois l'amitié que vous avez pour moi... Je compte vous voir vendredi [le 21, même rendez-vous que plus haut] si vous y êtes encore, et si je puis m'y traîner. » Ces lignes sont datées de (c mercredi au soir », sans nul doute le 19 (1). Pas un mot de tout cela dans les Mémoires.
Le diagnostic concernant la maladie de Saint-Lambert avait été d'un pessimisme peu croyable, car il y devait survivre quarante-six ans, et, dans la crise même, il avait assez de fermeté de main et de sérénité de pensée pour écrire à Rousseau la longue lettre de WolfenbiJttel, du H octobre (2). Rousseau, qui ne l'avait pas encore le 14, en fut ravi, et pour cause : il y recevait des excuses! Saint-Lambert lui avouait qu'il l'avait cru l'auteur d'un changement soupçonné dans les dispositions de sa maîtresse à son égard. Non, grand Dieu ! qu'il l'accusât de traîtrise et de perfidie; il connaissait trop l'austérité de ses principes. Mais il voulait cependant retenir cette promesse, formulée par le philosophe dans sa lettre du 4 septembre, de ne jamais blâmer leurs liens. Et il ajoutait textuellement ces choses étonnantes : « Je me suis toujours fait une image charmante de la façon dont je passerais ma vie, à Eaubonne, entre elle et vous, si nous pouvions vous engager à vivre chez elle... Pardonnez-nous et aimez-nous... » Mme d'Iloudetot n'était pas n»oins oublieuse du vrai locataire
(1) RlTTER, 60,
(2) Stiikcrkisk-n-Moultou, II, 415.
d'Eaubonne quand elle s'écriait, dans sa lettre (lu 29 septembre déjà citée : « Aimez, mon cher citoyen, deux cœurs honnêtes qui se réuniront encore pour vous aimer; respectez et ne condamnez pas une passion à laquelle nous avons su joindre tant d'honnêteté, et, dans le rang sublime où vous pouvez atteindre, excusez deux cœurs que la vertu n'abandonnera jamais. » Tous et toujours vertueux! Chaque temps se grise de quelque mot : il suffit alors, pour s'appliquer celui-là, d'une déclaration d'amour à la vertu.
Il ne doit pas paraître douteux, au résumé, que la fièvre ordinaire du philosoplie n'ait éprouvé une sensible rémission à partir de son succès musical à la fête du 15 septembre, rémission prolongée jusqu'à la fin de la troisième semaine d'octobre, par l'adoucissement éphémère de ses relations avec Grimm et par la lettre confiante et inespérée de Saint-Lambert. Tandis que le neurasthénique jouit de cette détente, quelle pâture l'auteur donne-t-il à sa pensée? Quels sont ces ouvrages dont il a communiqué l'ébauche à son amie? Elle dit (}ue i< l'un surtout doit être satisfaisant à faire pour lui )) .
C'est le même, sans doute, que celui auquel il songeait, écrivant à Mme d'Houdetot le 31 octobre : « Je fais de la morale et je pense à vous. » Il l'appelait u Lettres morales n dans une lettre du 28 janvier 1758 (1). Comment la première idée lui en vint-elle? Sans doute, aux heures amèrcs de sa convalescence, ruminait-il encore
(1) RnTKi», p. 110-111.
les souvenirs du printemps, et revenait-il à l'illusion déçue. Il reprit alors la plainte lyrique que nous connaissons, la pa^je de roman sous forme épislolaire où il avait épanché la désolation de son àme, au mois de juin : <i Viens, Sophie, que j'afflige ton ùme injuste... » Et il y fit une addition, deux peut-être, assez dissonantes, en ce qu'il y mêle les sentiments et les événements de l'arrière-saison : « La vallée que tu fuis pour me fuir [nul voyage en juin], le prochain retour de ton amant [rien de plus imprévu en juin que la mission secrète de Saint- Lambert], les intrigues de ton indigne sœur [date quelconque], l'hiver qui nous sépare [souci d'octobre, après allusion à deux faits de septembre], mes maux qui s'accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus, tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m'ôter tout espoir... » Ces derniers mots ont pour commentaire un passage déjà cité de la lettre du 1" octobre : « L'hiver approche, je m'affaiblis, je vais cesser de vous voir, et je n'espère plus revoir ni le printemps, ni ma patrie » ; et ces lignes delà lettre du 14 octobre : 11 Mes maux et la saison vont me confiner ici jusqu'au printemps, oîije prendrai mon parti, si je vis encore... » On me permettra de proposer enfin, comme dernière justification de ma thèse, cette observation de Rousseau : (I Deux fois tu me regardas en dansant. " Souvenir du 15 septembre ou du 9 octobre; juin ne fournit pas d'occasion de bal, que je sache.
Je ne vais pas aussi loin que M. Ritter, qui voit dans la première phrase transcrite et annotée plus haut la preuve suffisante que toute la lettre où elle figure doit
se dater d'octobre (1). Ce n'est qu'une phrase mêlée à une longue effusion, dont l'acuité tragique ne peut convenir qu'à une surprise de la douleur. La victime n'^aurait pas retrouvé pareil accent après quatre mois, tandis que nous avons vu le déchirement de son cœur apaisé au bout de quatre semaines. L'auteur, au surplus, n'a jamais donné le spectacle d'une telle comédie; on sait quel impulsif c'était, en tout sujet personnel. Peu à peu, cependant, son imagination fut pénétrée par des influences plus douces, et le calme d'un contentement passager laissa déposer au fond de son âme la lie qui l'avait troublée. Il revit, du passé, des images adoucies et limpides, et sa plume, bientôt ressaisie, se plut à transporter le sujet favori de ses souvenirs en plein idéal. Il composa une méditation, où il prit le contrepied de la fameuse lettre non envoyée, qu'il avait replacée sous SCS yeux. Dès le début, il marque tout à la fois le souvenir et le contraste; au lieu de : a Viens, Sophie, que j'afflige ton âme injuste » , il écrit : « Venez, ma chère et digne amie, écouter la voix de celui qui vous aime. » Mme d'Houdetot, qui ne craignait rien tant, pour elle comme pour lui, que les désordres d'une pensée inactive et déréglée, le confirma dans son dessein, et même lui traça un plan de façon très ferme, suivant
(1) Page 53. J'ai eu la mauvaise fortune, qu'il faut que j'avoue et que je regrette, de ne point amener M Ritter à mon sentiment. Mon honorable contradicteur tire argument de l'envoi de la lettre efï juin, contre une relouche en octobre. Mais elle ne fut pas envoyée : tout l'indique, et la question ne me semblait pas faire de doute après ce qu'en avait dit M. Lucien Brunel (voir p. 60).
JEA^'-JACQUES ROUSSEAU
ce que nous lisons dans la première lettre fort belle où il commença de le réaliser (l).
L'amie, dit-il, lui a demandé « des règles de morale à son usage » . C'est même une tâche qu'elle lui a imposée, des soins qu'elle exige, à la fois un travail agréable et le mieux selon son cœur qu'elle pût, — il répète le mot, — lui imposer. Malgré les <( leçons » qu'elle lui demande, il se gardera de « l'air d'un maître » ; il lui offrira moins des leçons sur les sujets proposés : « les devoirs, les vertus qui lui conviennent, les moyens de perfectionner un heureux naturel » , que, à tout prendre, une « profession de foi » ; un mot qui aura dans son œuvre une répercussion lointaine. Il l'a appelée quelquefois « la parfaite u ; il s'en souvient ici, et voudrait qu'elle le fût réellement, comme elle pouvait l'être, et qu'elle le parût à tout l'univers. Le philosophe, renonçant au rôle d'amoureux, peu convenable à son âge et à la vertu de l'ancienne idole, rentrera dans le courant de sa vocation : il parlera de morale à celle qu'il a failli en détourner jadis.
Son premier discours revient sur les personnes en présence et leurs relations, sur le passé qu'il interprète et peint avec des couleurs auxquelles l'éloignement prête déjà une grande illusion. Lui-même, d'abord, n'est plus le personnage qui, dans la lettre de juin, se croyait avili par le refus que lui opposait Sophie de se
(1) J'emprunte cette lettre à M. Ritter (p. 111-119), qui, d'après une copie faite à ]\euehâtel, l'avait publiée, en 1887, dans un recueil allemand, ainsi que les lettres cotées 5* et 6' dans la série de six qui forment l'ensemble des Lettres morales.
prêter plus longtemps aux manifestations, même platoniques, d'un amour non partagé. Il se défend d'avoir été jamais <i un vil séducteur » ; il se targue d'intégrité morale, pour n'avoir pas cherché à justifier ses égarements en leur donnant des noms honnêtes. Fuyant le sophisme et le mensonge, il a gardé l'honnêteté dans son cœur et l'a tenu ouvert aux vertus préférées de son amie. l*our prix de ce service, il lui en révélera qu'elle ne connaît peut-être pas encore. Il sera « l'ami fidèle » , amélioré par le rôle qu'il se donne. Pour elle, objet des faveurs du sort et de la nature, elle a : nom, fortune, famille naissante, époux « accueilli à la cour, estimé à la guerre, intelligent dans les affaires » . Jamais la figure de M. d'Houdetot ne fut plus embellie que par cette auréole fugitive. Mais sa femme a été dotée de biens plus précieux encore : « un esprit juste et pénétrant, un cœur droit et sensible, une âme éprise de l'amour du beau, un sentiment exquis pour le connaître... » Il faut citer avec plus de suite un véritable poème sur les origines de leur amitié :
Nous avons eu beau cesser de nous voir, nous ne cesserons pas de nous aimer...
Rappelez-vous les beaux jours de cet été si charmant, si court, et si propre à laisser de lonjjs souvenirs. Rappelezvous les promenades solitaires que nous aimions à répeter sur ces coteau.x ombragés oii la plus petite vallée du monde étalait à nos yeux toutes les richesses de la nature, comme pour nous iléfjoûter des faux biens de l'opinion. Songez à ces entretiens délicieux où, dans l'effusion de nos âmes, la confidence de nos peines les soulageait mutuellement, et où vous versiez la paix de l'innocence sur les plus doux sen-
timents que le cœur de l'homme ait jauiais goûtés
Que nous seiiotis changés, et qu'il fauchait nous plaindre, si nous pouvions Jamais oublier des moments si chers, si nous pouvions cesser de nous rappeler avec plaisir l'un à l'autre, assis ensemble au pied d'un chêne, votre main dans la mienne, vos yeux attendris fixés sur les miens, et versant des larmes plus pures que la rosée du ciel. Sans doute, l'homme vil et corrompu pouvait interpréter de loin nos discours selon la bassesse de sou cœur; mais le témoin sans reproche, l'œil éternel qu'on ne trompe point, voyait peutêtre avec complaisance deux âmes paisibles s'encourager mutuellement a la vertu, ei nourrir |)ar un épanchement délicieux tous les plus purs senlimenls dont il les a pénétrés.
L'auteur termine en prévoyant le cas où ses Lettres morales seraient pul>liées; il charge Sophie de « sa gloire " .
Un souffle a passé là, précurseur de l'inspiration lamartinienne. Combien loin sommes-nous de l'interpellation douloureuse, de l'emportement tragique du printemps! La région des tempêtes est franchie, l'éther voisin; l'apaisement se fait sentir de hauteurs très supérieures au Mont-Olympe. II semble que, là aussi, « l'immense chaîne des Alpes couronne le paysage » . Le désespéré romanesque s'est tu; il laisse le poète se répandre dans l'espace serein et donner l'essor à de pures élévations morales. Plus tard, l'homme repi^endra contact avec la terre et l'histoire; l'amant malheureux retrouvera des griefs, des sévérités et des plaintes, et d'autres beaux accents pour émouvoir encore les passions humaines. Quel parti a-t-il su tirer d'un merveilleux instrument, et quelle variété d'épisodes, d'un
thème unique! Musique toujours inspirée, sur des paroles perpétuellement changeantes.
Mais je ne dépasse point, en ce moment, une date précise : le 21 octobre. Demain, l'agitation va ressaisir le malade et bouleverser sa destinée. Dans deux mois, il aura rompu avec Mme d'Ëpinay ; dans six, avec Mme d'Houdetot.
CHAPITRli VII
Projet de voyage de Mme d'Epinay à Geaève. — Lettre de Diderot. — Scène à la Chevrette. — Dîner à Eaubonne. — Adieux de Rousseau. — Ses lettres à Grimm et à Mme d'Epinay qu'il prétend grosse. — Réponse de Grimin. — Dëpart et réponse de Mme d'Epinay. — Rousseau dissuadé par Mme d'Houdetot de quitter l'Ermitage. — Rupture avec Mme d'Epinay.
Rousseau, pris, suivant la remarque de 31. Ritter, du « tic de la brouillerie violente » , ou au moins « inattendue, il va rompre non seulement avec Mme d'Epinay et Mme d'Houdetot, comme il a été annoncé, mais avec Grimm, Saint-Lambert et Diderot. Il tourne avec angoisse cette page de sa vie ; mais, le geste achevé, il ne s'attarde pas aux regrets. Il n'est pas homme à tenter de revenir en arrière ; il poursuit sa route, d'un cœur ferme,
A ce point des Confessions où nous en sommes, il passe (i à la grande révolution de sa destinée, dit-il, à la catastrophe qui a partagé sa vie en deux parties si différentes, et qui d'une bien légère cause a tiré de si terribles effets (1) ». La page correspondante des Mémoires offre ces lignes de Mme d'Epinay : " C'en est
(1) Page 363.
fait, je suis décidée à partir pour Genève [comme on va aujourd'lmi à Lausanne]... Je partirai dans huit jours... Peut-être qu'une fois arrivée sous les yeux de M. Troncliin [elle dit l'avoir consulté d'abord par correspondance]... Je fais part aujourd'hui de mon voyage à mes amis (1). » Elle envoya chercher en effet Rousseau, l'informa de son projet, et elle ajouta négligemment : " Et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas? » Lui ne prit pas la chose au sérieux ; il plaisanta de « ce cortège d'un malade pour un autre malade d , dans la saison où l'on entrait, « et il n'en fut plus question » . Il s'en égaya franchement le lendemain, à part soi, ayant appris « le secret » d'une grossesse de Mme d'Epinay « par Thérèse à qui Teissier, le maître d'hôtel, qui le savait de la femme de chambre, le révéla ». Il dit vouloir le taire, et il le laisse entendre; il reviendra perfidement sur cette ridicule histoire.
il Je partirai dans huit jours » , a dit Mme d'Epinay ; mais son voisin : « Elle était résolue à partir dans quinze jours. » Je penclie pour le premier délai qui fixe la communication ci-dessus (huit jours étant pris à l'ordinaire pour une semaine) au vendredi 21, c'est-àdire au jour de la l'encontre, dont nous avons parlé, de Mme d'Houdetot et de Rousseau à la Chevrette, et où Mme d'Ëpinay eut son monde groupé autour d'elle. Il semble bien d'ailleui's que les familiers qui nous intéressent n'eurent pas l'occasion de s'expliquer sur le voyage de Genève avant leur réunion du 25. Cette
(i) Page 341.
seconde entrevue, concertée le 21, avait d'abord été fixée au jeudi 27. La saison commençait à se gâter; Mme d'Houdetot devait venir à Eaubonne pour préparer sa rentrée à Paris. Et, presque aussitôt, elle dut avancer la date de ce rendez-vous (1) : « J'irai mardi [25], au lieu de jeudi, faire mes adieux à la vallée. » A quoi l'ami convié répond de la Chevrette, le 24, que Mme d'Épinay part le lendemain seulement dans la matinée (2) : u Gela m'empêchera, ajoute-t-il, chère comtesse, de pouvoir me rendre demain de bonne heure à Eaubonne, à moins que vous n'ayez la bonté de m'envoyer votre carrosse, entre onze heures et midi, m'attendre à la Croix-de-Deuil. » Rousseau écrit ce billet jusqu'au bout d'un ton fort dégagé, d'où l'on peut induire qu'il n'a pas encore été secoué par l'incident qui, ce jour même, le rejeta dans la région des tempêtes.
Il s'agit de cette lettre que Rousseau, suivant l'heure, qualifie d'indiscrète ou d'extravagante (3), — le premier mot est le bon, — et où l'exubérant Diderot vint inopinément gourmander l'ermite, parce qu'il n'accompagnait pas sa bienfaitrice, content ou mécontent d'elle, fût-il malade, dût-il même faire le voyage à pied. Et, comme réponse évidente à une confidence de son correspondant (4) : « Étes-vous surchargé, lui écrivait-il, du poids des obligations que vous lui avez? Voilà une
(1) BUFFENOIB, p. 149.
(2) Correspondance; OEuvres, X, 174.
(3) " Indiscrète ", Buffekoih, p. 176; « extravagante », Correspondance; OEuvres, X, 175.
(4) Confessions; OEuvres, VIII, 342; Mémoires, II, 366.
DANS LA VALLEE DE MONT MO KEN C Y lil
occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. I) Rousseau, dans la colère, dans l'éblouissement qu'il éprouve à la réception de ce message, le lit ou le laisse lire à Mme d'Epinay. D'où une scène racontée différemment par les deux acteurs, mais aboutissant à une péripétie que ceux même qui préfèrent, en ce point, les Confessions aux Mémoires sont forcés d'emprunter au récit de Mme d'Epinay, pour l'ajouter à celui de Rousseau. Celle-ci s'indigne fort justement que l'homme qui accepte son hospitalité l'ait accusée auprès de Diderot. Peu importe, d'ailleurs, que Grimm ait été le témoin de l'explicalion, ou qu'il n'en ait eu que le récit au retour d'une promenade dans le parc. On comprend également que Diderot ait pu se plaindre de la communication de sa lettre à la fois « à Grimm et à IMme d'Epinay (1) ». Rousseau, confondu par celle-ci, « tomba à ses genoux et lui demanda grâce » , jurant que « sa vie ne suffira pas pour réparer la mortelle injure » faite à une amie. On reconnaît là le geste et l'argument de la scène qui suivit « la journée des cinq billets ». Il y avait récidive ; l'offensée avait le droit d'être plus sévère. Rousseau, ({u'elle voulut un instant chasser et se contenta de renvoyer dans sa chambre, ne reparut que le lendemain matin 25, au moment où elle quittait la Chevrette. Il la pria de se charger pour Diderot d'une lettre, passablement entortillée et vide, et d'où il n'y a guère à retenir que la hantise qu'il commence d'avoir d'une ligue formée par ses amis contre lui. Puis il
(1) RiTTER, p. 62.
112 JEAN-JACQOES ROUSSEAU
demande à rester à l'Erinilage jusqu'au printemps; à quoi cette l'éponse, où perce un penchant au pardon : « Vous en êtes le maître. Monsieur, tant (jue vous vous. Y trouverez jjien. » Indul^jence inutile ; c'était la dernière conversation des deux personnages; ils n'auront plus que des rencontres de {{uerre, à distance, une plume hostile à la main.
En attendant, Rousseau se ressaisit. Il n'ouhlie pas, au départ, de prendre la lettre de Saint-Lamhert, pour lui servir de frein contre le glissement de l'amitié à l'amour; puis il s'en va, rassëi'éné, chercher le carrosse (ju'il avait demandé à la Groix-de-Deuil, et il roule vers la petite maison d'Eaubonne. Les entretiens échangés au cours de l'après-midi ont été, de la part des deux interlocuteurs, le sujetde longs commentaires. Les deux lettres de Mme d'IIoudetot des 2G octobre et 1" novembre, celles de Jean-Jacques des 29 et 31 octobre, et plusieurs pages des Confessions y sont consacrées (l).
a La journée me fut douce et charmante... » « Si, je me souviendrai du plus pur et du plus doux de mes jours! 1) s'écriera Rousseau. « Le souvenir n'en sortira jamais de mon cœur » , répliquera Mme d'IIoudetot, Ils s'enchantèrent l'un l'autre, joignant à la satisfaction de se voir celle de respecter les limites posées : celui-là ayant reçu un très sérieux avertissement, celle-ci à peine remise de l'alarme éprouvée à la suite de ses légèretés. Elle ne lui cacha pas qu'elle se séparait de lui pour longtemps.
(1) BrFFP^Nom, p. 152 c( 157; 3" et 4" lettres inédites, p. 150 et 156; Confessions ; OEuvics, \'III, 343-347.
n'ayant pas le désir de le recevoir à Paris. Eux-mêmes et leurs amis communs furent le sujet de leurs épanchernents, et l'on se gratifia à ce propos de conseils bons et mauvais, Saint-Lambert, incapable après une attaque de paralysie, de soutenir les fatigues d'une campagne, allait quitter le service et revenir vivre en paix auprès de son amie. Et Rousseau d'applaudir au resserrement de cette union, à une communauté de vie où on lui réserverait la place du meilleur ami. Il en plem^e de tendresse, et se laisse entraîner à dire à Mme d'Houdetot quel'amour pour Saint-Lambert était désormais n une de ses vertus » . LTn mot qui la ravit, la pénètre jusqu'aux moelles, qu'elle veut rappeler par lettre à son auteur, pour qu'il ne l'oublie pas. Ah! le bon billet! Le même philosophe avait écrit à Saint-Lambert, le 4 septembre : a Je blâme vos liens... Je ne vous laisserai jamais la sécurité de l'innocence dans votre état. " Le même philosophe se fera rappeler dès le 5 novembre, et encore le 7 (l), la palinodie du diner d'Eaubonne. Le même philosophe enfin s'écriera, dans le cinquième livre de V Emile : « De quel honneur [les femmes] peuvent-elles faire cas, après avoir renoncé à celui qui leur est propre! » Mais l'on sait de reste que, sur tous les sujets, il a eu les plus variables opinions.
Les inspirations de Mme d'Houdetot, en revanche, lui seront plus immédiatement pernicieuses. Elle a le désir fort louable en soi d'accorder ses amis, de tout pacifier, et, il faut bien le dire, de se soustraire la pre-
(1) BuFFENOin, p. 171, 172.
iiiière aux effets d'une querelle où le souvenir de celle (lu printemps peut, à toute minute, être mêlé. Instruite par l'expérience, elle ne craint rien tant que les restes d'Immeur et l'éloquence terrible d'un amoureux mal fjuéri et sujet aux rechutes. Son influence se traduisit, dans le fait, par deux conseils fâcheux. Un mot de la lettre de Diderot, qu'il lui montra, dut la mettre sur des épines : « On vous soupçonnera, y disait-il à Rousseau, ou d'ingratitude ou d'un autre motif secret. » Elle plaida, tant en son nom qu'en celui de Saint- Lambert, pour le voyage de Genève ; mais les objections si valables de l'ermite, sa maladie, sa pauvreté, le souci de sa dignité, des devoirs assumés à son foyer ne pouvaient ne pas toucher un cœur de femme. Elle se rabattit sur le parti de les lui faire exposer à Grimm, pour éloigner, dit-elle franchement, l'injuste soupçon qu'elle pût avoir part à son refus. Et, par-dessus tout, qu'il ne quitte pas l'Ermitage! En ces deux points précisément, l'ami trouva des occasions de terrible achoppement (1).
Une lueur de bon sens éclairait tardivement l'auteur des Confessions quand il écrivit (2) : " Si j'eusse été dans mo« état naturel, après la proposition et le refus de ce voyage de Genève, je n'avais qu'à i-ester tranquille, et tout était dit. Mais j'en avais sottement fait une affaire... », et l'affaire continua. A peine ayant reçu le baiser d'adieu, que Mme d'Houdetot lui donna
(1) BcFFENOiR, p. 155, 159; Confessions ; Œuvres, p. 344.
(2) Pajje 345.
devant tous ses gens pour couper les ponts à l'amour, sa tête se remit à bouillonner. Saint-Lambert et leur amie s'étaut trouvés d'accord avec Diderot, il se confirma dans le soupçon qu'exprimait déjà sa réponse à ce dernier, et auquel, dans sa correspondance du 19 au 31, il revint six fois en douze jours : à savoir que ses entours avaient formé une <( ligue » contre lui (1). Cette crainte d'entreprise sur sa liberté, qui tournait à l'idée fixe, touchait au point faible son cerveau, et y causait une émotion avant-courrière du délire de la persécution. La lettre d'explications qu'il avait promis d'écrire à Grimm se changea en une diatribe prolixe et lourde, dont il a reconnu, le premier, le u ton chagrin » et même « les emportements puérils » , et qui aboutissait si étrangement à une offre de partir quand même (2). C'est bien l'homme : oml)rageux, emporté, indécis, dépensant toute son énergie dans la colère, n'en ayant plus pour choisir un parti et s'y tenir; la délibération le trouble, la détermination l'affole; volonté impuissante.
11 a écrit à Grimm, le 26, le lendemain du dîner d'Eaubonne. Deux jours après, le vendredi 28, il n'a pas de réponse ; ce qui lui cause un peu d'étonnement. Il écrit à Saint-Lambert une lettre qu'il envoie ouverte
(1) Voir ses lettres : à Grimm, du 19; à Diderot, du 25; à Saint-Lambert, du 28 ; à Mme d'Épinay, du 29 ; à Mme d'Houdetot, des 29 et 31. (Correspondance, p. 168; Confessions, p. 343; Correspondance, p. 173, 175; Buffknoir, p. 150, 156.)
(2) Mémoires, II, 377, 385.
.JEAN-JACQUES UOUSSEAU
à INlme d'IIoudelot, pour qu'elle y inetle l'adresse, et où il donne le plus de développement au sujet <jui le tient en émoi. Le lendemain matin :2i), point de réponse encore; une agitation le prend, qui se répand en écritures : lettre à Mme d'Épinay, pour lui demander de ses nouvelles et de celles de son fils dont la santé la force à relarder son voyage d'un jour, et où, parmi d'aigres douceurs, perce un certain regret de la mauvaise humeur exhalée à Grimm (1) ; lettre à Mme d'Houdetot, qui contient un vrai commencement de désaveu de la plainte injurieuse adressée par lui au " plus discret de ses amis (2) », ainsi qu'il appelle Grinnn. A ses deux correspondantes, aussi bien qu'à Saint-Lambert, il parle de la fameuse ligue et, — autres mots qu'il répète, — de « l'intrigue » et de u la tyrannie n dont il est la victime. Mais, tandis qu'il écrit à Mme d'Houdetot, de Grimm lui arrive un billet sec, hautain et ambigu, " réponse provisionnelle » , penset-il, et dont, ajuste titre, « il n'est pas content du tout ». Il y répliqua « comme il convenait » , c'est-àdire, je suppose, pour presser l'autre de lui dire s'il devait partir ou non. Il était bien temps!
J'ai cité déjà une lettre de Mme d'Houdetot du mercredi 26, qui, parvenue à Rousseau seulement le dimanche 30, donna lieu à une réplique de sa part le lendemain 31. Il n'y a pas lieu de s'y arrêter davantage.
(1) Mémoires, II, 373; Correspondance ; OE livres, X, 173. La Correspondance donne à cette lettre un long paragraphe de plus que les Mémoires.
(2) BcFFENOin, S"" lettre inédite, p. 150.
Grimm avait différé, puis écourté sa réponse, pensant s'en tenir là, et éviter une rupture et le bruit qu'on pouvait craindre du verbe étrangement sonore de son contradicteur. Poussé, comme on a vu, dans ses derniers retranchements, il ne voulut pas se donner l'air de tergiverser, et, le 1" novembre, un mardi, tandis que Mme d'Houdetot écrivait de son côté à l'Ermitage un long et vain éloge de la patience, il y envoya, par un exprès, la missive bien connue : u J'ai fait ce que j'ai pu pour éviter de répondre positivement à l'horrible apologie que vous in'avez adressée. Vous me poussez; je ne consulte plus que ce que je me dois à moi-même et ce que je dois à mes amis que vous outragez, n II est d'accord avec lui, au commencement, sur le fond des choses. Gomme toute personne de bon sens, il admet que Rousseau ne pouvait oublier ce qu'il devait à sa u situation », à sa « santé », à « ces femmes " qu'il avait entraînées dans sa retraite. Mais, après cela, son indignation est chaude contre ce qu'il appelle « la noirceur, la duplicité, le monstrueux système, les principes odieux )) , bref, l'ingratitude de l'aufeur de la lettre du 26 octobre. Il ne lui pardonnera, ne ni veut ie revoir, et il lui défend de « troubler son âme » à l'avenir. Comprenons : de saisir leurs amis communs de cette querelle, sous peine de le voir lui-même se servir de la lettre en question pour sa défense. Chacun garderait donc ses positions et le silence; pacte fort raisonnable, tacitement proposé ou, si l'on veut, imposé à l'adversaire. Celui-là seul a mérité qu'on lui refuse la qualification de galant homme qui l'a rompu le premier.
Lisons d'abord, dans les Confessions, le résumé des suites de l'affaire (1) :
Après des siècles d'attente dans la cruellle incertitude où cet homme barbare m'avait plongé, j'appris au bout de huit ou dix jours que Mme d'Epinay était partie, et je reçus de lui une seconde lettre. Elle n'était que de sept à huit lignes, que je n'achevai pas de hre... C'était une rupture, mais dans des termes tels que la plus infernale haine les peut dicter, et qui même devenaient bêtes à force de vouloir être offensants... Il ne manquait à sa lettre, pour faire lire, que d'être lue avec plus de sang-froid. Sans la transcrire, sans même en achever la lecture, je la lui renvoyai sur-lechamp avec celle-ci : « Je me refusais à ma juste défiance, j'achève trop tard de vous connaître. Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de méditer; je vous la renvoie, elle n'est pas pour moi. Vous pouvez montrer la mienne à toute la terre et me haïr ouvertement; ce sera de votre part une fausseté de moins. »
A propos de ces lignes et de la suite, les contradictions s'élèvent d'elles-mêmes. « Des siècles d'attente! » L'auteur les borne presque aussitôt à huit ou dix jours, qu'il faut réduire encore à cinq : du 26 octobre au 1" novembre. La vision juste lui manque en tout : la lettre de Grimm, qu'il estime de « sept à huit lignes » , devait bien remplir deux à trois pages. Mais on est prévenu de ses éblouissements aux premiers mots d'une lettre qui l'émeut, et de l'impossibilité qu'il éprouve d'en achever la lecture. Les intervalles lucides reviennent, et alors il repasse les événements, et souvent il lui
(1) Page 347.
arrive de les juger sainement. C'est ainsi, j'imagine, que, rêvant sur le brouillon de sa lettre du 2G octobre, il vint à penser et à dire qu'il avait été contraint d'y <( battre la campagne » ; il remarquait avec justesse que, après avoir copieusement démontré l'impossibililé pour lui d'aller à Genève, il était absurde de finir par en faire la proposition, et qu'il avait ainsi ruiné à peu près son plaidoyer. Pour le remetti^e d'aplomb, il corsa un commérage d'antichambre, il prétendit n'avoir compromis sa cause que par respect pour Mme d'Épinay; par quoi il aurait tait valoir sa délicatesse, s'il ne s'en était départi au moment même où il s'en targuait. Mais alors, comment avoir renoncé à ce beau rôle dans les Confessioiis? Puis pourquoi celte phrase d'où nait une contradiction nouvelle? " M. d'Épinay s'étant fait le conducteur de sa femme dans ce voyage, le mien prenaitalors un coup d'œil tout différent. » — Ah, certes! Et il a l'air de ne pas voir qu'en voulant se tirer d'une absurdité, il tombe dans une autre.
Il n'y a pas lieu de se scandaliser, — comme ont fait Saint-Marc Girardin et Scherer, — au nom de Mme d'Épinay, qui avait si ostensiblement couru le risque d'une telle surprise, et dont l'honneur conjugal n'avait que peu à perdre à la divulgation d'une grossesse. Mais on peut être choqué d'un si parfait mépris de la discrétion et des vraisemblances. Quoi ! pour accoucher secrètement, la dame de la Chevrette serait partie accompagnée de quatre ou cinq domestiques, de Linant, de son fils et de son mari ! Partie pour Genève, où elle devait trouver l'intimité de Jully et de
la famille du docteur Troncliin, metti'e en branle la curiosité de la patrie de Jean-Jacques, et la plume de Voltaire, le correspondant de l'univers! Il n'y a guère de thèse plus déraisonnable. Et quelle imagination, de la part de certains commentateurs, d'expliquer le silence de l'état civil de Genève au chapitre des naissances, en transformant en fausse couche l'accident de Châtillon-de-Michaille! Fausse couche dont les suites, guéries du jour au lendemain, auraient à peine suspendu son voyage, et auraient été l'occasion pour M. d'Épinay de ces cris de joie et de tendresse : « Ah! ma chère maman! écrit-il à Mme d'Esclavelles, la chère et admirable femme!... Ah! ma chère maman, j'adore ma Louise connue le premier jour (1) !... » Et voilà, par parenthèse, l'homme que Mme d'Épinay ne se donnera jamais la peine de ressaisir! Elle est prisonnière à vie des lettres et des littérateurs.
Je reviens à ce passage des Confessions : « Il ne manquait à la letlre de Grimm pour faire rire que d'être lue avec plus de sang-froid. >» Mais de rien le pauvre Jean-Jacques n'était dépourvu davantage que de sang-froid; si bien qu'il fut accablé, le 1"" novembre, par le coup d'assommoir de l'ancien ami (2), et que le 2, il jour de deuil et d'affliction » , ne recevant pas
(1) Dernières Années, p. 7-8. — Et ce passage d'une lettre de Mme d'Epinay à Grinini, au même propos (Ibid., p. 2.7) : « Je vous en prie, dites-moi, mon ami, l'effet que mon accident a produit, particulièrement sur ma tille et sur tous nos amis... » Sur sa tille!... sur tous ses amis!
(2) Correspondance ; OEuvres, X, 176.
DANS LA VALLEE DE MONTMOllENCY 121
les nouvelles qu'il attendait de Mme d'Houdetot et de Diderot, il s'en crut abandonné, et poussa la plainte d'un animal blessé et perdu (1) :
Voilà la quatrième lettre que je vous écris sans réponse, disait-il à eelle-Ià. Ah! si vous continuez de vous taire, je vous aurai trop entendue... Grand Dieu! suis-je un scélérat? un scélérat, moi!... Mais il faut se taire et se laisser mépriser! Providence! Providence! Et lame ne serait pas immortelle!... Ah! si je suis un méchant, que tout le genre humain est vil!... Vous qui m'avez connu, dites-moi : Tu es un méchant. Et je me punis. L'agitation m'oppresse, je ne puis respirer.
Il grossissait tout, il s'affolait, comme d'habitude, dans les crises où ses coups de tête l'avaient jeté. Il n'était plus, ainsi qu'il s'en plaignait souvent, u en état de rien juger (2) " . Ni Mme d'Houdetot, ni Diderot ne songeaient alors à l'abandonner. Le 1" novembre, tandis qu'il écrivait à l'amie : « Je viens de recevoir de Grimm une lettre qui m'a fait frémir », elle-même lui préparait cette abondance de conseils inutiles auxquels nous avons fait allusion, lui prêchant surtout la défiance du premier mouvement et du soupçon de " tyrannie » . C'était sa réponse à la lettre du 29, et elle devait donner le lendemain, le 2, une réplique simultanée à celles du 31 octobre et du 1" novembre, qui lui parvinrent en même temps (3). Enfin cet engorgement des communications épistolaires cesse, où les auteurs s'embar-
(1) Bdffesoir, 5'^ letlre en partie inédite, p. 163.
(2) Ibid., p. 151 et 167.
(3) Cf. RiTTER, p. 71.
122 JEAN-JACQOES ROUSSEAU
Tassaient eux-mêmes. Mme d'Houdetot accuse réception à l'Ermitage, le 3 novembre (lettre faussement datée du 4), de quatre lettres (elle dit inexactement de trois); et à l'Ermitage parvient, le 4 aussi, le courrier en retard. Ce jour-là, tout le monde respire, car l'alarme a été chaude, grand Dieu! Au désordre des idées de Rousseau on peut comparer le trouble presque aussi extraordinaire de sa correspondante. On en jugera par deux citations.
Du 2 novembre (1) :
Vous me feriez frémir à mon tour si je ne connaissais la vivacité de vos premiers mouvements. Quelle est donc celle lettre de Grimm? Tâchez de me l'expliquer mieux. Surtout, calmez-vous, ne prenez un parti sur rien que vous ne soyez plus de sang-froid, et n'écrivez à personne; voila ce que je vous recommande au nom de lamitié...
Quels sont donc vos griefs contre vos amis?... Snis-je mêlée dans tout cela?...
Du 3 novembre (2) :
Vous me faites trembler d'autant plus que vous ne m'avez pas expliqué les causes de l'égarement où je vous vois... Je vous conjure de vous calmer, et surtout de n'écrire à personne dans l'état oii vous êtes. Confiez-moi toutes vos peines et tout ce que Griinm vous dit d'affligeant, et surtout n'écrivez a personne, pas même a mon ami. Calmez-vous... et surtout ne prenez aucun parti et n'écrivez à personne' dans l'état où je vous vois... Renvoyez-moi mon commis-
(1) SlRECKElSEN-MoULTOr, I, 361, 362.
(2) Ibid., I, 373.
DANS LA VALLÉE DE MOMMOllENCY 123
sionriaiie le plus tôt que vous pourrez, cm vous m'inquiétez cruellement. Calmez-vous... expliquez-moi tout... mais n écrivez à personne que vous ne soyez plus de sang-froid. Expliquez-moi vos griefs contre Grimm et contre tous ceux dont vous croyez avoir à vous plaindre, et dites-moi si je suis mêlée à tout cela.
Ces lettres crient l'angoisse personnelle de Sophie, sa peur folie des écarts de plume de l'ermite, et dt voir renaître les soupçons de Saint-Lambert, qu'elle a calmés, l'été passé, mais sans les éclaircir. Aussi, quel soulageuîent quand l'une apprend qu'elle est hors de la discussion, et l'autre, que ses amis ne s'y sont pas mêlés! De lui à elle, le 4 novembre (1) :
Elle arrive enfin cette lettre si mortellement attendue, je la tiens, je l'ouvre avec un tremblement convulsif : « Mon cher citoyen! » Ai-je bien lu? Ma vue se trouble, il faut relire : « Cher citoyen! » Ah! respirons! On ne renaît que peu à peu... « Cher citoyen! » Ah! ce mot écrase toute votre morale. Cependant, point de nouvelles de Diderot. Je lui ai écrit des injures; mais nous sommes accoutumés à nous en dire et à nous aimer. Il sait que je rachèterais de mon sang les chagrins que je lui donne... Adieu, mon aimable et chère amie! Ma plume ose donc écrire ce mot! ma bouche et mon cœur l'osent prononcer encore! 0 joie! ô fierté! Oh! mon Diderot... Ah! Saint-Lambert...
Mme d'Houdetot, qui a souffert moralement, et physiquement aussi, est moins lyrique dans sa réponse du 5 novembre (2) :
(i) BuFFE>oiR (lettre publiée dans Y Isogmpliie des hommes célèbres), p. 165.
(2) Ibid., p. 168.
i24 .lEAN-.l ACQUES ROUSSEAU
J'ai dilfere d'un jour à vous répondre, mon cher citoyen, parce que je vous savais plus tranquille et moins malade. J'ai été enfin forcée de me puryer avec une vraie médecine, qui m'a fait beaucoup de bien. A voir leffet (jii'elle m'a fait, je dois juger que je n'aurais pas beaucoup tardé à tomber malade sérieusement, si je l'avais retardée plus lonfjtemps. Vous venez d'essuyer un violent orage, mon ami; voyez que la promptitude de votre imagination et votre extrême vivacité, quand elles ne vous font pas faire des fautes, vous font au moins vous grossir vos malheurs. Travaillez, mon ami, à la calmer cette impétuosité qui vous est si contraire...
Rousseau s'est donc calmé, du moins autant qu'il lui est possible, et pour un temps qui n'est jamais très long; il s'est rendu aux exhortations de Mme d'Houdetot, sauf sur un point où se perpétuera un dissentiment, sinon une querelle. Je veux parler de son désir croissant de quitter l'Ermitage. Et, là-dessus, on ne peut que lui donner raison contre la thèse égoïste de son amie, qui admet sa rupture avec Mme d'Epinay, mais ajourne indéfiniment son départ de l'Ermitage. De crainte de quelque l)ruit dommageable à sa propre réputation, elle prend un insuffisant souci de l'honneur dont Jean-Jacques lui a remis la garde.
A chaque incartade qu'il commet vis-à-vis de la maitresse de l'Ermitage, il sent mieux la fausseté de sa situation ; il s'en explique avec elle le lendemain de la journée des cinq billets. " 11 annonce hautement » le projet de retourner dans sa patrie (1), mais... « quand il serait lavé des horreurs qu'on lui impute » . Cette
(1) Mémoires, II, 327.
volonté malade se donnait un délai qui lui permit de s'endormir. Le 24 octobre, répétition de la scène, nouvelle offense à Mme d'Ëpinay, qui prononce de vagues paroles de renvoi; mais, au moment de son départ, elle accède, dans les termes que l'on a vus, à la demande d'une prolongation de séjour. Ici commence d'intervenir l'influence attentive de Mme d'IIoudetot. Quand Rousseau lui déclare, quelques heures plus tard, sa résolution de quitter l'Ermitage, « elle s'y oppose -vivement, et par des raisons toutes-puissantes sur son cœur » . Le lendemain du diner d'Eaubonne, cependant, il reparle du même sujet, dans sa longue lettre à Grimm. La réponse qu'il en reçut fut un nouveau coup d'aiguillon, u Je vais déloger de l'Ermitage » , écrit-il à Mme d'Houdetot le 1" novembre. Adjurations, combien troublées, de celle-ci, le 2, le 3, « de ne prendre parti sur rien » en attendant qu'elle sache de quoi il s'agit, et puisse le guider. Et lui passe outre, la prévient, le 4, qu'il s'est pourvu d'un autre logis, et qu'il va " traîner sa paillasse à Montmorency, au milieu des crottes, dans le trou qu'il a pris pour y passer l'hiver » . — " J'ai une grâce à vous demander » , lui réplique la conseillère, et, le 5, le 7, par deux fois dans chaque lettre, elle le supplie de renoncer à partir, et même, s'il a déménagé, de rentrer dans sa maisonnette. Quant à la chandire louée, elle trouvera qui la reprenne. Elle lui en reparlera le 10, le 13; elle lui en fera écrire par Diderot; elle en écrira elle-même à sa belle-sœur. Bref, c'est un assaut. Lui se défend, comme toujours, longuement; puis, malgré l'excellente argumentation de sa
réplique du jeudi 10 novembre (1), il faiblit, à son ordinaire, dans sa conclusion, promettant de rester si Mme d'Épinay, à laquelle il a fait écrire pour une question de meubles, joint à sa réponse c une lettre honnête » qui Ty engage, ou, à toute force, si Mme d'iioudetot écrit à Genève qu'elle l'y a contraint, « sous peine de disgrâce » .
En attendant des nouvelles de ce côté, qui n'arriveront qu'à deux semaines de là, il convient de mentionner quelques missives d'assez méchante humeur, échangées entre nos deux personnages : les unes, des 13, 15 et 18, émanant de Mme d'Iloudetot (2); les autres de Rousseau, des 15 et 17 (3). Refrain de Mme d'Iloudetot : « Tenez-vous tranquille... occupez-vous. » Dernière lettre de Rousseau : « Vous le voulez, j'obéirai, je resterai jusqu'au printemps à l'Ermitage, à moins qu'on ne m'en chasse avant ce temps-là ; de quoi je ne voudrais nullement répondre. Cependant j'atteste votre bonne foi, souvenez-vous des conditions que j'ai mises à ce délai ; songez que mon honneur serait compromis, et quel devoir c'est pour vous de les remplir, n Nou- A'eau fléchissement de volonté : il est vraisemblable que Mme d'Houdetot est finalement constituée juge du
(1) BcFFENOiB, 6*^ lettre inédite, p. 174, 178.
(2) Les trois lettres dont il s'agit sont : la première, mentionnée dans la lettre de Rousseau du 17; les deux autres, données par BcFFE.voiB, p. 179 et 184.
(3) Des deux lettres de Rousseau, la première est inconnue, et s'induit du rapprochement de la suivante avec celle de Mme d'Houdetot du 15; la seconde est transcrite dans BvffesoiB, 7* lettre inédite, p. 181.
meilleui' parti à prendre pour ce cerveau vacillant. Il reste.
Enfin, de Genève, le silence est rompu. Une lettre de Mme d'Épinay arriva, — le 23, à ce qu'il semble, — qui n'était guère du Ion demandé (1) : « Genève, 12 novembre 1757, — Je n'ai reçu votre lettre du 29 [octobre] qu'à mon arrivée ici, c'est-à-dire le 9... » J'interromps la citation pour rappeler au lecteur que la lettre du 29 octobre est celle qui commençait par ces mots : « J'apprends, Madame, que votre départ est différé et votre fils malade. » Rousseau lui écrivait ainsi, la veille de ce départ, dans l'attente énervée de la réponse de Grimm à sa lettre, à « l'horrible apologie » du 20. Mme d'Épinay la reçut-elle à Pans le 30 octobre, ou à Genève le 9 novembie? Question obscure. La lettre précitée de Mme d'Épinay la résout dans un sens; une lettre de Rousseau, qu'on trouvera plus loin, la résout dans un autre. Les Mémoires, par une inadvertance singulière, donnent le pour et le contre (2). Peu importe. J'achève la lettre de Mme d'Épinay : « J'ai eu peine à croire qu'elle fût de vous et qu'elle fût pour moi ; elle n'est pas d'un homme qui, la veille de -mon départ, me jurait qu'il n'aurait pas assez de sa vie pour réparer les outrages qu'il m'avait faits (3)... Vous me faites pitié; si vous êtes de sang-froid, votre con-
(1) Stheckeisen-Moultov, L 348.
(2) BuFFKNOin, 9^ lettre inédite, p. 190; Mémoires, p. 375, 378, 382.
(3) Voilà une contirmation bien formelle du réchàes Mémoires touchant la scène du 23 octobre.
duite m'effraye. Il n'est pas naturel de passer sa vie à soupçonner et à injurier ses amis. Il y a dans tout cela des choses incompréhensibles. Ce que je puisvous dire encore, c'est que vous abusez de la patience que m'a donnée jusqu'à présent mon amitié pour vous. » Quatre lettres, échangées en cinq semaines, consommèrent entre nos {jens la rupture de rapports singulièrement ébranlés depuis la mi-juillet. En deux engagements (29 octobre- 12 novembre et 23 novembre-4 décembre), les adversaires se sont fait des blessures par où a fui le reste de leur amitié. Les quatre billets étaient connus; la correspondance de Rousseau, récemment publiée, permet de les mieux enchaîner. Une lettre de celui-ci, non datée, mais dont les dernières lignes permettent de fixer l'origine, avec toute vraisemblance, au 23 lîovendjre, se termine en effet ainsi : (I M. d'Épinay est de retour... Je viens de recevoir un billet de Mme d'Épinay; je vous enverrai le billet et ma réponse. » M. d'Épinay élait parti le 16 de Genève, et la réplique de Rousseau au billet de sa femme parait avoir été écrite sans désemparer, et au moment où il en annonçait la prochaine communication à son amie; j'ai supposé le 23. La réponse de Mme d'Houdetot limiterait d'ailleurs l'intervalle au 26. Elle lui suggère cette prudence, qui montre la constante direction de ses pensées : « Je ne vous conseille pas de parler à votre ami [Saint-Lambert] des sujets de plainte que vous avez contre Mme d'Épinay, qui me concernent. Vous voyez qu'il pense comme moi pour éviter l'éclat d'une rupture. Si, par hasard, on vous en avait imposé sur ce
qui la regarde, mon clier citoyen, je suis plus compromise que vous... » Elle ne redoute rien tant qu'une explication, qui pourrait être malveillante d'un côte, vive de l'autre, entre sa belle-sœur et Saint-Lambert; Saint- Lambert dont, par parenthèse, elle se désole de voir le retour à Paris retardé non plus seulement jusqu'après le traitement d'Aix-la-Chapelle, mais peut-être de tout l'hiver (l). Elle continue d'engager Rousseau à réprimer sa terrible humeur, à se contenir, à tiavailler. Elle lui a donné, comme on sait, un sujet d'occupation, une copie à faire de sa Julie, qu'il a dû commencer le 23 (2). Toutes les femmes en raffoleront; elle-même y prend l'intérêt qu'on imagine, et elle a le souci de subvenir à la gène du copiste : elle lui fait mainte offre
(1) Pendant ce temps, la correspondance de Grimm avec Mme d'Epinay s'en égaie : « Autre extravagance [de la comtesse d'Houdctot]; je ne sais si je vous ai mandé que le marquis de Saint-Lambert passait son hiver à Aix-la-Chapelle. Ce qui déplait souverainement à la comtesse. Eh bien! elle a écrit lettre sur lettre au prince de Soubise, ami de Saint-Lambert, qu'elle ne connaît pas, et à Mme de ***, pour les engager à déterminer Saint-I..ambert de venir passer cet hi»er à Paris. Ce qui a surtout choqué Mme de ***, c'est qu'elle l'a chargée d'y déterminer le prince : c est une indiscrétion de lui supposer un certain crédit. » Puis la glose : l'angélique créature est bonne et aimable, mais elle finira par se perdre par ses étourderies. « Le public, qui juge sévèrement, ne voit pas seulement en elle une mauvaise tète, mais une femme sans pudeur et sans modestie. » Grimm est difficile, ayant comme terme de comparaison la pudeur et la modestie de Mme d'Epinay. (Mcmoires, H, 441.)
(2) BtjFFEnoir, p. 188. Cette copie succède à une autre, faite par amitié, dont il se défend de recevoir le prix (p. 183); il est probable que celle de la Julie lui avait été commandée au diner du 25 octobre.
délicate d'affranchir son génie d'embarras passagers. Par lettre du 30 novembre. Rousseau informe enfin Mme d'IIoudetot de sa réplique du 23 à Mme d'Epinay, et il le fait en termes intéressanls (1) :
Voilà, ma clière amie, le billet de Mme d'Épinay et ma réponse. Je donnerais tout au monde pour en être encore à donter, comme vous; mais malheureusement cela m'est impossible. D'ailleurs, ma lettre [du 25 octobre, à Grimm] lui a été montrée, l'infâme réponse qui m'a été faite par celui-ci [le 1'"^ novembre] a été conceitée avec elle ; elle avait reçu avant son départ le billet [du 29] qu'elle prétend n'avoir reçu qu'à Genève, elle s'est donné le temps de méditer sa réponse, et a demeuré trois jours à Genève avant de la faire, j'ignore à quel dessein. En parlant des réparations que j'ai dit lui devoir [aveu des paroles connues], elle ne dit pas (jue j'ai toujours .ijouté [ « toujours » ne vise-t-il pas les scènes si pareilles du 13 juillet et du 24 octobre?] : « En cas que mes soupçons fussent mal fondés. " Et ils ne sont que trop justifiés.
Je reproduis maintenant la répli(jue du 23 novembre, oîi, comme il arrive dans la plupart des lettres passionnées de Jean-Jacques, la fin gauchit. Clle est ici d'une bizarrerie incroyable; la sollicitation y succède à l'arrogance :
Si l'on mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enfiti j'ai pris mon parti. L'amitié est éteinte entre nous, Madame; mais celle qui n'est plus garde encore des droits que je sais respectei-. Je n'ai point oublié vos bontés pour moi, et vous pouvez compter de ma part sur toute la reconnaissance qu'on peut avoir potn- quelqu'un qu'on ne doit [)lus aimer. Toute autre explication serait inutile,
(1) BuFFK.NOiR, 9" letn-e inédite, p. 190.
j'ai pour moi ma conscience et vous renvoie à la vôfre. J'ai voulu quitter l'Ermitage, et je le devais. Mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps; et, puisque mes amis le veulent, j'y resterai jusqu'au printemps, si vous y consentez (1).
Il ajoute, avec une véritable inconscience, dans ses Confessions : « Cette lettre écrite et partie, je ne pensai plus qu'à me tranquilliser à l'Ermitage, en y soignant ma santé. » C'est un sentiment que, pour cette fois, Mme d'IIoudetot n'encourage point. Passablement piquée du retard de la consultation qu'on lui demande, elle écrit le 2 décembre (2) : « Je vois avec chagrin que vous avez écrit à Mme d'Épinay une lettre où vous paraissez déterminé à rompre avec elle. Si vous m'eussiez consultée avant de l'écrire, je ne vous l'eusse point conseillée. » C'est, bel et bien, la rupture affichée. Et pourquoi se brouiller tout à coup avec une amie de dix ans? « Au reste, poursuit-elle, trouvez bon que je ne vous donne plus de conseils... Je me bornerai seulement [entendez M. Jourdain!] à vous dire, si vous le voulez, ce que je pense sur ce que vous voulez faire, et, d'après cela, je vous répète [sans attendre donc la permission] que je crois que vous faites fort bien de rester à l'Ermilage. .. » Puis, quatre jours après, le 6 décembre, répondant à une lettre de Rousseau, de
(1) J'ai transcrit le texte des Confessions (p. 348). Les Mémoires (p. 411) le reproduisent identiquement, sauf que « j'ai pour moi » est reniplacé par « j'ai pour juge » , dans la phrase finale du premier paragraphe. Dans la Correspondance (p. 177) tout le second paragraphe est omis.
(2) BuFFKNom, p. 194.