CHAPITRE VI
Hastenbeck. — D'Estrées et Grirum. — Crise entre Eaubonne et l'Ermitage. — Mme d'Epinay auprès de Mme d'Holbach. — Retour de Grimm. — Plainte de Uousseau à Saint-Lambert.
— Fête à la Chevrette. — M. d'Epinay conspue. — Un baptême à Eaul)onne. — La seconde tille de Mme d'Houdetot.
— Reprise de correspondance avec Rousseau. — Fête de M. d'Epinay. — Réconciliation de Rousseau avec Grimm. — Maladie et lettre de Saint-Lambert. — Rousseau apaisé. — Les « Lettres morales » .
La l)alaille d' Hastenbeck est du 26 juillet. Victoire peu décisive, comme on sait, remportée par le maréchal d'Estrées, sur les Anglais commandés par Cumberland (l). Les jolies récréations de la Glievrette en furent interrompues. Le gai Croismare tomba tout d'un coup dans l'angoisse, croyant son fils tué. Mme d'Epinay, elle-même, n'imagina-t-elle pas, privée de nouvelles pendant huit jours, de trembler pour le tendre ami qui n'avait lieu de s'escrimer là-bas que de la plume! Lui, de son côté, prend le verbe suffisant d'un vainqueur quand il écrit, le lendemain de la bataille : « Les ennemis sont bien battus. Madame, et
(1) Voir le comte Pajol, déjà cité, et les Mémoires de Besenval, édit. Berville et Barrière. Paris, J827, 2 vol, in-8% I, 41- 5*.
nous nous portons tous à nnerveille... » Tous ceux du même bureau, s'entend. Le 4 août, à dix heures du soir, l'abandonnée recevant quatre lettres à la fois, s'écrie : « Que vous êtes aimable de vous bien porter! » Le mot est de préciosité charmante; mais il a déjà servi à Grimm, dans une lettre du 23 ou 2 4 mai, réplique^ intentionnelle sans doute, par manière de flatterie (1). L'aimable homme a quinze lignes d'éloges pour Ghevert et pour un soldat blessé de cinq coups de feu; il est « dans le chaos » . Et il a « tant de choses à dire » à son amie! « Par où s'y prendre? » Et il revient, vous croiriez peut-être à la journée d'Hastenbeck et à l'homme aux cinq coups de feu. Non, à la journée des cinq billets, au « chapitre de Rousseau » . Mme d'Épinay lui en a soufflé l'obsession, qui alourdira tant la fin de ses Mémoires. Je passe les dits et redits pour arriver tout de suite au post-scriptum de cette lettre (du l" ou du 2 août) : « A dix heures du soir. — Depuis ma lettre écrite, j'ai presque la certitude de vous rejoindre à la fin de ce mois ou au commencement de l'autre. » La réserve de Grimm parait grande sur tous faits de guerre, même les plus notoires. Que s'était-il donc passé? Le maréchal d'Estrées venait sans doute de divulguer la dépêche que, d'après le marquis de Valfons, il avait en poche depuis le 30 juillet, à sept heures du soir (2). Il était rappelé et remplacé par le maréchal de Richelieu. On reproche en apparence au vainqueur
(1) Mémoires, II, 258, 335.
(2) Souvenirs, Paris, 1906. in-12, p. 279.
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d'Haslenbeck sa lenteur, son indécision, le manque de discipline de l'armée, auquel nous avons fait allusion (1); il succombe en réalité, et avant la nouvelle de son succès, à une intrigue ourdie par Pàris-Duverney, avec la complicité de iMaillebois et de Richelieu lui-même. Il quitta l'armée le 7, et se rendit à Aix-la- Chapelle, pour y prendre les eaux avant de revenir en France. Telle est l'explication que Mme d'Épinay réclamait, le dimanche 7 août, et qu'elle reçut peut-être et n'aurait pas insérée dans ses Mémoires.
Ia's Confessions glissent sur le mois d'août; il n'y est guère question que de la tristesse de l'auteur. Il trouve, après le départ de Saint-Lambert, Mme d'Houdetot fort changée à son égard. Elle lui redemande ses lettres, en l'assurant qu'elle a brûlé celles qu'elle ayait reçues de lui. Il fut marri de rendre les unes, et ne put croire à la destruction des autres : « Non, dit-il, on ne met pas au feu de pareilles lettres (2). » Mais il est assuré d'ailleurs qu'on n'en abusera pas, car il a pris soin d'y tutoyer l'idole, et paré ainsi, en pleine ivresse, au risque des indiscrétions et des moqueries. Est-il vrai que, après cela, Mme d'Houdetot voulut mettre fin aux épanchements épistolaires de son ancien compagnon, et que, suivant le rapport de Thérèse à Mme d'Épinay, elle lui signifia " qu'elle n'écrirait de lettres ni n'en recevrait d'autres à l'avenir (3) " ? Gela est assez naturel, après la restitution qu'elle lui avait réclamée. Elle
(1) Mémoires de Besenval, /oc. cit.
(2) Confes.ùoii.'i; OEuvres, VIII, 332.
(3) Mémoires, 11,-340,
acheva de l'offenser d'une autre façon, que Rousseau exposa plus tard à Saint-Lambert, dans une plainte extraordinaire : « Elle me reçoit froidement, dit-il, elle me parle à peine, même de vous, elle trouve cent prétextes pour m'éviter. » Il est probable qu'il fuit luimême bientôt les occasions d'un pareil accueil. « Il faut absolument que je vive seul » , avait-il dit.
La philosophie ne préserva pas Rousseau d'un tel chagrin qu'il en tomba malade; il se traîna à la Chevrette le 4 août, et « la seconde nuit qu'il y fut, il pensa mourir » . Il parlait, ouvertement cette fois, de se donner la mort, « Mais vous feriez fort bien, répondit très vivement la cliàtelaine, si vous ne vous sentez pas le courage d'être vertueux. » Combien de professeurs de morale en ce temps-là, et quels professeurs ! Cependant, elle passe bientôt de l'indifférence à la pitié pour le malheureux, et le traite moins mal. Elle se rattrape sur Mme d'Iloudetol, qui lui demande d'écrire à Saint- Lambert pour plaider la cause de son amour. C'est donc <; ([u'il voudrait se débarrasser d'elle " . Et la bonne sœur ajoute : « J'ai répondu comme je devais, et je ne me mêlerai en aucune façon de tout ce tripotage. ') Elle a pourtant écrit ses Mémoires après le temps où elle avait demandé à peu près le même " tripotage ') à Diderot, pour raviver l'amour pâlissant du « tendre ami » . Et puis, croyez aux protestations de tendresse qu'elle a mêlées à de si rudes coups de bec.
Mme d'Epinay va s'installer à Paris le mardi 9 août, pour assister la baronne d'Holbach dans les couches qu'elle attend. Elle la connaissait bien peu pour lui
rendre un tel service. Elle quitte la Chevrette, (jui cessera, quelques jours, d'être la région des tempêtes; le matin de son départ, elle a renvoyé à sa montagne l'assembleur de nuages, un peu moins soucieux. — Ab ! voilà du dévouement! — Laissez qu'elle s'explique (1) : « Personne ne venait plus me voir; le Syndic allait me quitter, Rousseau retournait dans sa solitude, j'allais me ti'ouver exactement seule [avec une mère et deux enfants], et j'ai préféré venir à Paris rendre service à mes amis et mamuser auprès d'eux [voilà le mot lâché] . » Histoire de changer d'air une semaine ou deux. Le 11, elle écrit à Rousseau (2) : «i Je vous ai laissé trop souffrant pour n'être pas fort inquiète de votre état. Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher ami... » Et lui de répondre le lendemain (3) : « Je suis, ma chère amie, toujours malade et chagrin [en commençant d'écrire, mais voyez le ton de la fin]... Revenez vite à la Chevrette, sitôt que vous aurez fait ce petit garçon; c'est une chose terrible que, depuis que les femmes se mêlent de faire des enfants, elles ne savent pas encore accoucher toutes seules. " Puis, le 16 : »< Voilà, Madame, de la musique de malade; c'est tout dire. Je vous prie de donner, le plus tôt qu'il se pourra, cette partition à M. d'Épinay... Vous m'aviez dit (jue vous reviendriez le lendemain de la Notre-Dame, c'est-à-dire aujourd'hui [et pour terminer, encore une pointe de gaieté familière]... Bonjour, la mère aux ours; vous
(1) Mémohes, II, 345, 346.
(2) STRECKEISEN-MoCLTOr, I, 340.
(3) Correspondance ; OEuvres, X, 162.
avez grand tort de n'être pas ici, car j'ai le museau tout frais tondu. " Les relations entre les deux correspondants ont repris au moins un ton amical. Mme d'Épinay, qui, suivant un reproche de Grimm lui-même, est toujours préoccupée de l'opinion des autres, exagère ses sévérités quand elle écrit à cet ami, au sujet du philosophe qu'elle sait qu'il ne peut souffrir.
Mme d'Holbach accoucha d'un garçon, (jui reçut le baptême le 22 août (I). Mais Mme d'Épinay, qui avait pris un gros rhume, fut empêchée de regagner aussitôt la campagne. Elle écrivait de Paris, le 26 : a Tout le monde veut que le maréchal [d'Kstrées] arrive le 10... Quoi! je vous reverrai dans (juinze jours ! d J'ai lieu de croire du 2 septembre la leKre qui est datée par elle « d'Épinay, fin d'août ou commencement de septembre » , bien qu'il soit question d'une lettre que Rousseau a écrite à Saint-I^ambert le 4. Puis, Grimm revient le jeudi 8 ou le vendredi 9. Mme d'Épinay lui écrit à Paris une dernière lettre, après son retour, comme elle avait fait la première, avant son départ. L'ivresse n'a fait qu'augmenter. Voilà nos gens rejoints...
C'est au tour des Mémoires d'être fort écourtés. Sept à huit pages seulement (355-363) sont consacrées à l'intervalle du 16 septembre au 22 octobre, et presque résumées dans les phrases par où débutent la reprise du journal de Mme d'Epinay et une lettre à M. de Lisieux. Le 16 septembre : « Ma santé m'alarme et m'empêche de jouir depuis huit jours du plus grand des biens,
• (1) RiTïEn, p. 57.
celui de revoir M. Grimm au milieu de nous. » — Le 22 octobre : « C'en est fait, Monsieur, je suis décidée à partir pour Genève... Je partirai dans huit jours. » Il n'est question, entre temps, que du redoublement de souffrance qui l'obligera d'aller se confier aux soins du docteur Tronchin ; à quoi joignez cependant la négociation d'une paix boiteuse entre Grimm et Rousseau (un peu avancée ici), et le récit d'une visite de M. d'Epinay. Les Confessions (p. 333-340) sont moins précipitées et offrent plus d'intérêt; l'auteur, après avoir parlé de succès musicaux qu'il eut à la Chevrette, s'étend longuement sur sa querelle avec celui qu'il traite de faux ami, et repasse les points communs de leur histoire. Du premier épisode, voici tout le nécessaire : u La douleur que me causa le refroidissement de Mme d'Houdetot et la certitude de ne l'avoir pas mérité me firent prendre le singulier | combien singulier! parti de m'en plaindre à Saint-Lambert même. En attendant l'effet de la lettre que je lui écrivis à ce sujet, je me jetai dans les distractions que j'aurais dû chercher plus tôt. Il y eut des fêtes à la Chevrette pour lesquelles je fis de la musique. Le plaisir de me faire honneur auprès de Mme d'Houdetot d'un talent qu'elle aimait excita ma verve... » La lettre à Saint-Lambert, dont parle l'auteur, est du 4 septembre; il eut du loisir à en attendre l'effet, car elle ne parvint que le 10 octobre au destinataire, qui y fit une réponse non moins imprévue que la lettre même.
(I II y eut des fêtes à la Chevrette >> . Des fêtes, ajouterai-je, à deux occasions et à deux dates, que les Confes'
sions ne disling^uent guère : dédicace de la chapelle de la Chevrette et fête personnelle de M. d'Épinay. On fit sans doute coïncider avec la fête de la Barre, le 1 5 septembre, la dédicace, inexpliquée, d'une chapelle construite par Montauron, et où Lalive de Jully s'était marié en 1749. Rousseau, pour la cérémonie, composa un motet dont il parle longuement et avec vanité. La fête de M. d'Épinay, qui s'appelait Denis, se place donc au 9 octobre; à propos de quoi, une pièce fut représentée, moitié drame, moitié pantomime, dont Rousseau avait donné l'idée à Mme d'Epinay, auteur des paroles, et dont lui-même fit la musique. Mme d'Épinay n'a pas soufflé mot de tout cela, sans doute pour ne pas jeter une note d'une gaieté discordante parmi le gémissement des Mémoires en cette période.
On sait que le seigneur du lieu était fidèle à la fêle du 15 septembre, où il tenait son rôle, et qu'il célébrait toujoms par quelque réception; nous en avons le récit, en deux années différentes, des plumes habiles de Rousseau et de Diderot. Nul doute qu'il n'assista à celle de 1757, pour laquelle il avait demandé le motet que l'ermite lui envoya par IMme d'Épnay, le IG août; il îe remit donc lui-même aux artistes chargés de l'exécution, un mois auparavant. M. d'Épinay vint assurément l'entendre, et cependant les Mémoires ne relatent qu'un épisode de son séjour, sans doule l'épisode final, singulièrement étranger à la fête, et écrit de l'encre dont l'auteur des Mémoires usait d'ordinaire à son égard (1).
(1) Mémoire.'^, II, 358, 359.
JEAN-JACQDES ROLSSEAU
(juelle scène, je ne sais s'il faut dire risible ou lamentable! Grimm est là i< chez lui » (Diderot le dira ingénument), et aussi bien Croismare, un des amis ordinairement " à demeure u . Qui est embarrassé de son personnage? — M. d'Épinay, assure impudemment sa femme, honteux de vivre depuis plus d'un mois " dans 1 ignorance de ce qui se passait chez lui >' . Personne n'est chez soi, dans celte pétaudière. Cependant, celui qui paye n'a pas apporlé d'argent, et le train qu'on y mène est cher. On le cerne au moment du départ, et la châtelaine lui lance tout son monde dans les jambes : sa mère, qui réclame un billet ; Grimm, qui apporte la plume et l'écritoire pour le rédiger, et accepte d'aller le présenter le lendemain; Linant, gardien des issues; Croismare, qui se gausse. Et le pauvre diable de seigneur, si peu maître, enveloppé, traijué, se rendant, signe le billet et sort bafoué par ces gens qu'il nouriit, par des parasites dont l'un couche dans son lit. Il n'a pas au creur un sursaut; à la main, une cravache. Il aurait peur, sans doute, ayant fait maison nette, d'être obligé d'y rester.
Rousseau a dit, à propos du motet qu'il donna dans cette circonstance, que sa verve fut excitée par le plaisir de se faire honneur auprès de Mme d'Houdetot d'un art qu'elle aimait. Donc ils se revirent alors, et quelques billets seront échangés après celte rencontre, d'un ton amical, mais, à la vérité, sensiblement réservé et circonspect.
Mme d'Épinay place aussitôt après le retour de Grimm l'accord précaire qu'elle établit entre le philo-
DAINS LA VALLEE DE M O N T M ( ) Il EN C Y 91
sophe et lui. Sans doute y songea-t-elle dès lors, embarrassée de l'altitude réciproque des deux hommes qui étaient sa compagnie intime et assidue, l'un passant partout le premier, sans plus faire attention à l'autre que s'il n'existait pas. Les Mémoires s'étendent peu sur le sujet, tandis que le procès de Grimm est instruit fort au long dans les Confessions. Le personnage sacrifié se révolte, se résout à une rupture, prévenant Mme d'Épinay, qui fait un grand et élo(juent ef ort épistolairepour l'empêcher d'éclater (1). Rousseau reprochait à Grimm, outre sa morgue, de l'avoir décrié comme copiste, sans souci de lui enlever son gagne-pain, sans autre but que de le réduire à l'infériorité par la misère. Il se laisse persuader qu'il a eu tort d'articuler ce grief déshonorant, et surtout d'en entretenir tous ses amis, sauf l'intéressé lui-même; il fera donc les premiers pas. Cependant, la chose traîne jusqu'aux premiers jours d'octobre. Les affaires de Grimm l'attiraient souvent à Paris, comme on voit dans la scène du 15 septembre, et même il y dut faire, à la fin du mois, un séjour prolongé, où Mme d'Épinay le suivit.
Mme d'Houdetot, après la fête de la mi-septembre, s'absenta pour le reste du mois. Nous en avons la preuve dans deux lettres échangées entre elle et Rousseau, le 29 septembre et le l" octobre : « (3n dit que vous êtes à la campagne fort loin d'ici », lui écrivait son correspondant. Sans doute alla-t-elle dans une des terres de Normandie que nous avons dénombrées. Un
(1) SrnKCKEisE.N-MouLTOu, I, 343.