‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un mot de Rousseau. — Correspondance orageuse. — Orage de décembre. — Mme d'Houdetot écrira moins — Orage de janvier. — Mme d'Houdetot enverra chercher les lettres de Rousseau.— Pourquoi cacher leur commerce à M. d'Houdetot? — Crise morale et physique. — I)ispositions testamentaires. — Orage de mars. — Dernier échelon de la retraite de Mme d'Houdetot. — Rupture avec Saint-Lambert et I>iderot.

Rousseau perce souvent d'un regard lucide les nuages dont la passion et l'hypocondrie emplissent son cœur incertain. Ainsi les Confessiom résument-elles judicieusement la fin de ses lelations avec Mme d'Houdetot, en quelques lignes où l'on peut voir comme une préface particulière à ce cliapitre (1) : " Je sentais un refroidissement graduel dans les lettres de 3Ime d'Houdetot... Ne sachant à quoi m'eïi prendre de ce refroidissement dont elle ne convenait pas, mais sur lequel mon cœur ne prenait pas le change, j'étais inquiet de tout. Je savais qu'elle ménageait extrêmement sa belle-sœur et Grimm, à cause de leur liaison avec Saint-Lambert; je craignais leurs œuvres. Cette agitation rouvrit mes plaies, et rendit ma correspondance orageuse au point de l'en dégoûter tout à fait. » Tout cela est fort juste, sauf

(l) Confessions ; OEuvres, VIII, 354.

qu'il y a quelque inexactitude à dire que son agitation vint du refroidissement de l'amie. En réalité, si l'on se l>orne, comme le font sans doute les Confessions, à la période poslérieure à la réconciliation scellée par le dîner du 25 octobre, il est clair que le refroidissement de l'une fut consécutif à l'agitation de l'autre, et que les orages s'amassèrent spontanément dans une imagination malade. « Orageux » est d'ailleurs un mot de la langue usuelle de ce dernier, et qu'il s'applique souvent, comme il attribue la qualification de « loucbe » à la conduite des autres, comme il voit partout des u embûches » ou « la noirceur des mystères » . IN'a-t-il pas dit que sa liaison avec Mme de Vcrdelin, la plus douce, la plus paliente, la plus fervente de ses adoratrices, commença par être « orageuse » (2)? Ces deux exemples suffisent à confirmer les responsabilités de celui que j'ai appelé u l'assembleur de nuages n . Son vocabulaire, en nombre de cas, le juge.

Au fait, comptons les bourrasques déchaînées par lui dans les derniers temps de son intimité avec Mme d'IIoudetot. Elles en peuvent diviser le récit. Les dates précises sont : le 20 décembre 1757, les 5 janvier et 25 mars 1758. Trois scènes, si j'ose dire, en trois mois. Ce fut Mme d'IIoudetot qui, le 6 mai, donna le coup de grâce, avec des ménagements infinis, à une amitié mourante. Reprenons cette voie, en empruntant au dossier que possède son arrière-neveu des clartés nouvelles.

(l) Confessions; OEuvres, VIII, 380.

Le 17 décembre, le philosophe, après avoir expédié à Mme d'Épinay l'avis de son délo^jemenl, s'adonna à un long épanehement avec sa belle-sœur. Le début est un cri de délivrance (1) : «Enfin, je suis libre! Je puis reprendre le caractère de franchise et d'indépendance que m'a donné la nature. » Délivrance sans joie, car il en use aussitôt, et avec quelle abondance, pour se lancer dans des sujets de plainte anciens et nouveaux, pour récriminer contre la feinte et trompeuse amitié de Mme d'Épinay, contre la perfidie de Grimm, et pour faire son procès à Mme d'Houdetot elle-même. Entre temps, il se livre à une dissertation métaphysique sur l'amitié et la reconnaissance, où, étourdi par le désordre de ses pensées et par la sonorité de son langage, il déclare finalement ne plus rien comprendre. 11 en a à Mme d'Houdetot, parce qu'elle lui a écrit ces mots qu'il torture : " Je vous crois honnête, puisque vous êtes de mes amis. » Il l'exhorte amèrement à l'abandonner, comme tout le monde a fait : i' Parlons sans détour, mon amitié vous devient onéreuse... N'employez donc plus avec moi des bienséances et des procédés que je n'emploie avec personne, ne filez point une rupture insensible; mais faites-la sans détour... » Puis, habitué à osciller entre les extx-émités du sentiment, à écrire des lettres à péripéties, il est pris d'un retour de tendresse pour les intimités d'autrefois et il aboutit à un : « Adieu, Sophie! »

Sophie n'ayant pas répondu dans les quarante-huit

(1) BuFFE>oiB, IP lettre inédite, p. 204.

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heures, du sein bouillonnant de l'ami exaspéré d'attendre s'éleva inopinément, le 20 décembre, le premier orage annoncé. Une lettre anciennement publiée, — mais sous la date de janvier 1758, au lieu, croyé-je, du 19 ou 20 décembre 1757, — nous en apporte les échos furieux (1) :

Votre barbarie est inconcevable; elle n'csl pas «le vous. Ce silence est un raffinement de crnanfé qui n'a rien d'égal... Et vous aussi! et vous aussi, Sophie, vous me croyez un méchant! Ah, Dieu!... Mon arae est épuisée de douleurs et d'ennuis. Je |)orle dans un cœur innocent foutes les horreurs du crime; je ne fuis point les humiliations «pii conviennent à mon infortune; et, si j'espérais vous fléchir, j'irais, ne pouvant arriver juscju'à vous, vous attendre à votre sortie, me prosterner au-devant de vous, trop heureux d'être foulé aux pieds de vos chevaux, écrasé sous votre carrosse, et de vous arracher au moins un re^jret à un mort... Ah ! méprisezmoi, si vous le pouvez...

Ce sont de grands cris, voisins du délire, un modèle pour les romantiques. Le désespéré ne demande plus ni souvenir, ni lettres, inais seulement que l'amie permette qu'il continue à lui adresser celles où il lui parle d'elle-même, en lui tenant « le sacré langage de la vérité» ; allusion évidente aux Lettres morales.

Ce n'est pas la première fois que Mme d'Houdetot entendait pareil tapage ; elle garda assez de sang-froid pour abaisser singulièrement le ton de sa réponse. Voyez le calme début de la lettre du mardi 20 décembre : « Ce n'est point moi qui peux changer mon

(1) Correspondance.; OEuvres, X, 178.

amitié pour ceux que j'estime et dont je n'ai point à me plaindre. Ce n'est pas moi encore qu'on persuade d'abandonner un ami malheureux... » Cependant, elle imitera la franchise dont elle le loue. Elle supprimera tout conseil dans sa correspondance, et, son cœur et sa plume appartenant surtout à un autre, il se pourra que celte correspondance soit moins fréquente ou plus courte. Puis elle lui parle de sa sanlé, de son frère, des estampes dont celui-ci s'occupe pour Julie, du papier nécessaire pour la copie de cette œuvre. « Je me suis hâtée de vous répondre », dit-elle, et c'est ce qui m'a fait dater de la veille ou du jour même la lettre de Rousseau qui appelait celte réponse (1). On voit finalement qu'elle veut se soustraire, dans une certaine mesure, à l'éloquence torrentielle de cet impérieux et fantasque génie. Elle profitera bientôt d'une autre circonstance pour en mesurer les épanchements à son gré. « Votre lettre m'a rendu la vie " , écrit Rousseau, le 26 du même mois (2). Cependant, il prend le règlement de leur correspondance comme une diminution d'amitié, et il ne s'y soumet pas sans murmure. Il réserve ses doutes sur les questions de principes et sur l'amitié de Saint-Lambert; on ne doit pas s'attendre à ce qu'il lâche jamais toute occasion de dispute. Il entrera en explications quand on voudra sur le premier point, il en réclame tout de suite sur le second. A quoi

(J) BuFFKNoiR, p. 215-217. — M. Ritter a fait remarquer l'erreiir commise par cet auteur, en prenant la lettre ci-dessus pour une réponse à celle de Rousseau du 17.

(2) BuFFKMOiR, 12' lettre inédite, p. 218.

la réplique du 30 : « J'ai reçu, mon cliei' citoyen, votre lettre du 26. Vous y êtes encore injuste pour moi... » Elle cherche à esquiver la discussion sur les principes, en protestant qu'elle n'est en désaccord avec le philosophe que sur leur application. Elle lui souhaite plus de tranquillité pour l'année qui va s'ouvrir. Elle ne demandera pas à Saint-Lambert une explication « puérile » et sans utilité. Puis cette fin coutumière : « Je vous ferai porter du papier dans la semaine. Je vous exhorte à mettre quelque assiduité à vos copies : vous savez combien je suis pressée d'en jouir. » Une lettre de Rousseau du 31 décembre manque, dont le contenu se devine dans celle de sa correspondante du 4 janvier 1758 (1) : « Je reçois à l'instant votre lettre du 31 [donc avec bien du retard]. J'apprends que vous êtes malade. Je suis inquiète de vous, de toutes les manières. Au nom de Dieu, modérez-vous sur toutes choses... Rappelez votre raison... Modérez-vous sur vos copies comme sur le reste... Au lieu de toutes les protestations d'amitié que je reçois avec plaisir... ayez soin de votre raison et de votre santé... adressez-vous à mon amitié... »»

Là-dessus, la mauvaise humeur du malade, (jui grondait toujours sourdement, éclate de nouveau. Second orage : celui du 5 janvier (2).

Je continuais vos copies, Madame, quand j'ai été arrête' par une reflexion qu'il faut que je vous communique. Je com

(1) Streckeisen-Moultol', I, 400.

(2) BuFFENOin, 13' leUre inédite, p. 222.

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inenccrai par vous diie que le style é(|uivoque et louche de vos dernières lettres ne m'a point échappé. [On a éludé ses demandes d'explications.] Puis donc qu'au lieu de vous honorer de mon amilié, vous en avez honte, je la relire... Méprisez-moi, si vous pouvez, je ne m'en offenserai plus... Que vous avez changé!... Vous n'étiez pas comtesse alors... Je vois manifestement par vos lettres que la chose à laquelle vous donnez le plus grand prix dans le monde est l'argent... Le riche est l'unique dispensateur des bienfaits, à votre compte; et nous sommes privés, nous autres pauvres, du plaisir d'exercer jamais le plus doux acte de l'humanité .. Appliquons. Madame, ces principes aux copies que je fais pour vous... Voyant que nous ne saurions nous accorder en rien sur l'estimation des choses, et ne voulant pas aussi passer pour un ingrat envers vous, je suspends mon travail juscpi'a votre réponse : ou trouvez bon que j'aie le plaisir de vous oflrir mes copies, ou cherchez un autre copiste.

On voit que l'écrivain semble ajouter un paragraphe à sa lettre du 1 1 décembre, pourtant déjà si longue, et déverser ici le trop-plein de sa métaphysique sur la reconnaissance. Sa conclusion est que, pour ne pas être humilié, il humiliera les autres. Il sait le prix que Mme d'Houdetot attache à ses copies, il en fera l'instrument de ses rancunes; si je puis dire, il en jouera.

La bonne âme a fait trois réponses à cette lettre : les 7, 9 et 10 janvier. Dans la première (1), répliquante l'injure, et presque indignée, elle accepta la rupture d'une liaison à laquelle elle ne pouvait donner autant que son correspondant, et qui devenait trop orageuse ;

(1) Stheckeisen-Mocltov, I, 393. I>a date du 7 décembre est à changer évidemment en celle du 7 janvier.

DAINS LA VALLEE DE MOiN TM OREN C Y 141

un mot qu'elle lui emprunlait. Elle le verra d'ailleurs volontiers à l'occasion. Si l'on joint à cela qu'elle ne renonce pas à ses copies, et lui dit qu'elle les acc<'ptera avec plaisir, à la condition de les payer, on aura un état d'àme prévu. Prévu, sauf en ce qui concerne la durée de son l'essentiinent, car, dans la deuxième réponse déjà, il s'évapore (1) : elle renonce à se considérer comme offensée. Elle éprouve le besoin de rendre justice aux vertus de l'atrabilaire; elle rompra avec lui sans ai{jreur ni rancune, et lui gardera son estime. Un bon côté des choses, c'est qu'elle est seule mêlée à la querelle qui les sépare; ce qui établit une coupure avec le passé. Elle désire les copies d'un des livres qui lui ont (I fait le plus de plaisir, et où il y a le plus à profiter >i . Dans la troisième réponse (2) : i< J'ai bien peur, mon cher citoyen, de m'étre trop emportée... Les vôtres [vos lettres] m'avaient fait trembler, et m'avaient fait penser qu'il serait difficile de vivre en paix avec vous et sans craindre chaque jour quelque nouvel orage. » Elle ne peut se résoudre à abandonner un ami malheureux, lîref, elle se repent, et ne rougit pas de lui « demander pardon » . Mon cœur, ajoute-t-elle, « est invariable; il ne peut changer ce qu'il ressent pour vous, que vous ne l'y forciez vous-même » .

Gela est beau, en définitive, malgré le désir des copies et quelques sûretés prises, sur quoi je m'explique. A chaque orage, elle bat un peu en retraite. Après le

(1) BUFFESOIB, p. 225.

(2) Ibid., p. 230,

premier, on l'a vue, elle déclare que sa correspondance sera plus rare ou plus courte. Cette fois, — second échelon, — elle se réserve de doser aussi bien <;elle de Rousseau. Elle profite du prochain retour de son mari, qui, sans doute après sa nomination au grade de bri{j;adier le 1" janvier, a obtenu quelques mois de congé, pour demander au solitaire de ne plus lui écrire que par un exprès, (ju'elle enverra prendre de ses nouvelles, « tous les quinze jours, plus ou moins v .

Il lui écrit, de son côté, au moment qu'elle lui fait celte recommandation, le 10 janvier, jour de spontanées et mutuelles réparations (1) : « Il n'est jamais permis d'être malhonnête; ma lettre l'était, j'en suis justement puni. Je la désavouais même en l'écrivant. >» Encore un mot familier à l'irrésolu ; même éloquent, on a des phrases toutes faites. Et, dans ce qui suit, un reste d'agitation survit à la bourrasque : « Contente de trouver [dans ma lettre] le prétexte que vous cherchiez depuis longtemps en violant la foi de l'amitié, vous avez voulu mettre les procédés de votre côté, tandis que les sentiments étaient du mien. » Puis ce prompt retour aux exclamations d'autrefois : « Oui, Sophie, vous m'êtes plus chère que jamais... Ah! Sophie, Sophie! Si je pouvais perdre votre amitié sans douleur, je vous dirais moins d'injures [il les avoue] et vous outragerais davantage [au fond]... Au nom du ciel! laissez-moi oublier les indignités que je vous ai écrites au sujet des copies... »

Le 1 1 janvier, ayant reçu les excuses de Mme d'IIou-

(1) BrFFKNOin, 14^ lettre inédite, p. 227.

detot de la veille (1) : « Votre lettre m'a donné le plus pur, le plus vrai plaisir que j'aie goûté de ma vie. »> L'hymne est connu; c'est celui du 31 octobre : « Ah! je la garderai [votre lettre] ! Si je me souviendrai du plus pur et du plus doux de mes jours! » Je reprends la suite de l'autre : a Croyez-moi, chère Sophie, mon cœur est fait pour vous aimer, il en est digne, et vous serez toujours, après la vertu, ce qu'il aura de plus cher au monde. » Tyrannie des mots ! « .le me conforme entièrement à ce que vous exigez, je ne vous écrirai plus sans votre permission et seulement par la voie que vous indiquerez. Si vous gardez un long silence, je pourrai être en peine sur votre santé; mais, après la démarche ({ue vous venez de faire, je jure de ne l'être de ma vie sur votre amitié et d'emporter au tombeau celle que je vous ai vouée. — Adieu, ma chère et digne amie!... » Gomme nous sommes à trois mois environ de la date d'oùj'ai mesuré l'avenir de leur amitié, le lecteur voit <}u'il est à moitié parcouru, et que « jusqu'au tombeau» signifie trois mois encore. Leurs lettres, depuis lors, devraient toujours se présenter par couples de la même date : celle qu'apportait un exprès, et celle qu'il remportait. L'observation a l'intérêt qu'on verra.

Le dernier trimestre de l'amitié amoureuse de Jean- .Tacques, où les heurts ne manqueront pas plus qu'en aucun temps de sa vie, s'ouvrit à peu près le 15 janvier, quand il écrivait à Sophie, à moitié regagnée (2) :

(i) Bu^^K^OlB, 15' lettre inédite, p. 233.

(2) Ibicl., 16" lettre inédite, p. 234. — Ne faut-il pas reporter à l'avant-veille, soit au iZ janvier, une lettre «à Sophie » ,

En altentlant de vos nouvelles, je donne le change à mon impatience en commençant toujours à vous écrire. Je ne puis trop me hâter de vous confirmer les promesses que je vous ai faites... Non, Sophie, je ne me plaindrai plus de vous .. Vous me demandez pardon! Ah! j'aimerais mieux que vous m'eussiez dit : " Je vous pardonne. » J'en aurais cru mes fautes mieux oubliées, et j'aurais eu plus d'espoir de les réparer. [Un soupçon point a l'ordinaire.] 0 Sophie, ce retour si charmant est-il naturel? Est-il bien sincère?... Ayant à m'averlir de ne plus écrire, n'avez-vous point craint que la colère ne m'e.iipêcliàt de vous écouter et ne me fît continuer indiscrètement d'écrire malgré vos ordres?...

insérée dans la Correspondance (p. 191), sous la date certainement fausse du 13 juillet 17Ô8, et, d'ailleurs, sous réserve, de la part des éditeurs? Voici couiment se justitie mon hypothèse. Dans la lettre de Rousseau du iO janvier, qu on veuille remarquer ce passage : « Je ne renonce pas au plaisir de vous écrire; il est la seule consolation qui me reste; mais, comme vous êtes quitte avec les bienséances, et ne serez point obligée à me répondre, rien ne vous empêchera, si mes lettres vous déplaisent, de les jeter au feu. » Il y a lieu de croire que Rousseau, voulant se conformer à cette pensée, et « donner le change à son impatience » , comme il a dit dans la lettre du 15 qu'on va voir, se mit à l'œuvre dès le 13, écrivant : « Je commence une correspondance qui n'a point d'exemple et ne sera guère imitée [phrase replacée au début des Confessions^ ; mais, votre cœur n'ayant plus rien à dire au mien, j'aime mieux faire seul les frais d'un commerce qui ne serait qu'onéreux pour vous, et où vous n'auriez à mettre que des paroles. " La lettre achevée ne lui plut pas, sans doute; il la garda dans ses papiers, et il reprit la plume le 15, dans un dessein moins sévère. Le lecteur se souviendra sûrement d'une autre lettre « à Sophie « qui ne fut pas envoyée : Il Viens, Sophie, que j'afflige ton cœur injuste. » La destination "' à Sophie » , comme autrefois « à Iris » , n'indique-t-clie pas en général une composition restée en l'air? — Je confirme une solution proposée par M. Ritter sans allégation de motifs, ni contestation d'une date impossible (p. 87).

Vous me parlez de nos lettres comme d'un commerce qu'il faut cacher à voire mari. Pourquoi cela?... Si nos liaisons sont désapprouvées par votre mari, il y faut renoncer. Le mystère est indigne de tout ce que j'ai vu de vous, et je ne veux rien avoir à cacher dans ma conduite, non plus qu'au fond de mon cœur...

Cette protestation d'innocence, faite tant au nom de son amie qu'au sien par ce singulier émule d'IIippolyte, et en vue de ce Mont-Olympe où il s'en fallut de si peu que l'on ne trompât à la fois d'Iioudetot et Saint-Lambert, dut faire sourire Sophie, et nous aurons la preuve au moins qu'elle l'embarrassa fort.

Rousseau laissa dormir la lettre commenct'e, et ne l'acheva que le 28, en recevant celle de même date, de Mme d'Houdetot (1) : « Je ne puis, mon cher citoyen, rester plus longtemps sans vous demander de vos nouvelles... Le froid est rigoureux et votre habitation incommode... Mon mari est revenu en bonne santé et mes enfants se portent bien. . . Notre ami [Saint-Lambert] se porte mieux aussi... Avez-vous quelques nouvelles de Diderot? Vous m'aviez fait espérer une partie de la Julie pour la Kn de ce mois. . . Vous pouvez confier au porteur quelques cahiers, s'il y en a de copiés... » Et le solitaire d'ajouter cette fin à sa lettre inachevée : « Grâce au ciel, me voilà rassuré... Vous me parlez de Diderot; il dit qu'il m'aime, mais il m'oublie. , , Il fait bien de vous fuir avant de vous connaître, il serait trop tard après. » Tout le reste est consacré à la Julie. La deuxième partie

(1) BcFFENOm, p. 238.

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