‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 13 sur 30 · U6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

U6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sera prête le lendemain; il l'enverra par le premier exprès, qu'il désire très sûr, parce que sans doute il ne fera pas imprimer cet ouvrage, et qu'il tirntd'autant plus au manuscrit. Kaut-il mettre au net le peu qui est fait des Lettres morales? Que son amie lui écrive, lui envoie même une feuille blanche pour qu'il voie son écriture sur l'adresse. Et ces derniers mots : « Quoi qu'il en soit, comptez sur ma discrétion. Je mourrai plutôt de douleur et d'ennui que de vous écrire sans votre permission expresse. »

La lettre suivante de Mme d'Houdetot est postérieure de quinze jours à celle qui précède, et prend soin, en son début, de justifier le régime nouveau (1) : « Paris, ce lundi 12 février 1758. — Je suis persuadée, mon cher citoyen, que vous me connaissez trop bien à présent, et que vous êtes trop sûr de mes sentiments pour en avoir sérieusement douté, parce que je ne vous en donne pas d'aussi fréquentes assurances. » Elle lui apprend de ses nouvelles, de celles de Saint-Lambert, lui prêche le calme, la confiance, réclame avec quelque impatience la seconde partie copiée de la Julie, même avant la première, dont elle dit se ressouvenir parfaitement; elle a un porteur sûr. Il lui faut enfin aborder le paragraphe capital, la réponse à l'objection de Rousseau contre le mystère où elle veut tenir ses relations avec lui, au regard de son mari : " Je vous dirai franchement la chose. » On va voir. Philosophe et bel esprit, ce sont deux titres qu'il a, déclare-t-elle, pour déplaire

(l) BrFFK>oiB. p. 240.

à M. d'IIoudetot. Puis ce chef-d'œuvre d'entortillage :

J'ai cru, sans rien me reproclier, pouvoir conserver et former une liaison d'innocente amitié avec un homme que j'estime et qui ne lui déplairait que par une très injuste prévention, et, comme la vie retirée que vous menez vous mettait hors de portée de vous trouver avec mon mari dans les, temps où je le vois beaucoup, qu'il ne vous plairait pas plus que vous ne lui plairiez, j'ai cru que je pouvais vous voir sans nul inconvénient, puisque vous ne le rencontreriez jamais, et que vous ne pourriez point être choqués de vous rencontrer,.. H [dHoudetot] peut penser que mon cœur est tendre et excuser en moi une faiblesse [Saint-Lambert]... mais la calomnie [affaire Rousseau] ne trouvera pas foi en lui contre moi. Voilà...

Que voilà une franchise obscure! Le lecteur est en état de deviner la vérité. M. d'IIoudetot, suivant uii mot de lui, connu et répété plus haut, ne demande à sa femme que « de la décence dans sa conduite » ; mais il' y lient. D'accord avec l'opinion du jour, il passe un premier amant; le soupçon d'un second pourrait lui échauffer la bile; il serait bien capable, à ce propos, de malmener les deux, Saint-Lambert lui-même. Que Rousseau donc se tienne coi à Montmorency, et, pendant le congé du mari, en prenne un lui-même.

Rousseau n'insista pas. Il était d'ailleurs sur le point de subir une atteinte plus grave de ses maux ordinaires : H Votre lettre, écrit-il à Mme d'IIoudetot le 18 février (I), est venue à propos : j'étais en peine, je

(1) BuFFKsoiR, 17<^ lettre inédite, p. 242. — Voilà une excep^'

suis plus incommodé depuis quelques jours, et, n'étant pas en état de travailler, les maux du corps et ceux de l'urne se font mieux sentir dans cette inaction. » Au sujet du corps, de hrèves indications : u Mon mal ne me permet guère de rester assis... Mon mal étant empiré, il a fallu tout suspendre. » Pour Tàme, elle saigne de toutes ses blessures, soupçons, déceptions, craintes de l'avenir, de l'abandon, de l'oubli : " J'apprends qu'on s'agite beaucoup pour me peindre comme un scélérat... Il me fàclie de ne me survivre dans le cœur de personne... Tous mes barbouillages commencés traîneraient après n)oi dans les mains des gens de justice qui s'empareront de mes guenilles, et je laisserai sans ressource et dans la misère la personne qui partagea ma pauvreté... Diderot, auquel j'ai écrit, ne m'a pas répondu... Il ne me reste que vous seule au monde, vous m'abandonnerez à votre tour; je connais trop les hommes pour ne pas m'y attendre... Adieu! je ne sais quel nom vous donner. » Ces mots de la même lettre sont à noter : « Voici la seconde partie de Julie. » Mais le geste tourne court, au dernier moment : « En voulant remettre le paquet à votre messager, il n'a jamais pu le faire entrer dans sa pocbe. » Il lui propose le messager ordinaire de Montmorency, ou enfin, si elle vou-

tion à la remarque faite plus haut (à moins que Mme d'Houdetot n'ait retardé, ce qui est fort invraiseiidjlable, l'expédition de sa lettre du 12 pendant six jours). Il est probable que Rousseau, malade le 12, a demandé le retour de l'exprès le 18 pour chercher sa réponse, et que Mme d Iloudetot le renvoie encore le 19, pour porter tout de suite à 1 ami un renseignement dont il a besoin.

lait <( destiner un après-midi pour aller prendre l'air dans son carrosse sur l'avenue de Saint-Denis » , de l'y joindre à l'heure indiquée, en supposant le beau temps, porteur du précieux paquet.

Mme d Iloudetot, le lendemain (1), qui était le dimanche 19, chercha à réconloiter l'affligé. Particulièrement, elle veut l'affranchir de soupçons contre ellemême et contre Diderot, et de l'inquiétude que ses amis ne veillent pas sur sa mémoire et sur sa coinpagne. Quant à la copie, voici le meilleur moyen de transmission : <( Je compte aller à Kauhonne, avec mon mari, un jour de cette semaine; j'aurais pensé à vous voir, si cela eût été possible; mais cela ne se poun^a pas à cause de ma compagnie, mais je vous enverrai un de mes gens à qui vous pourrez remettre en sûreté la Julie, -i

Puis rien du 19 février au 23 mars, si l'on s'en rapportait à ^I. Buffenoir, qu'il est nécessaire de suivre pas à pas, dans les six mois où s'espace la correspondance dont il a été l'éditeur. Mais déjà Streckeisen-Moultou fournit une lettie de Mme d'IIoudetot, pour couper ce silence invraisemblable, lettre du 3 mars, où ces mots : <i J'ai lu vos copies » prouvent que la Julie a été remise d la destinataire, et qu'il faut donc intercaler encore entre le 19 février et le 3 mars deux lettres qu'on n'a pas su jusqu'à présent placer à leur date. Voici l'ordre des événements : le mercredi 22 février, Mme d'IIoudetot a fait à Eaubonne la visite annoncée par sa lettre du dimanche 19, " pour un jour de cette semaine n. De

(J) Bi KFKNOin, p. 245.

là, elle a envoyé, comme elle avait dit, un de ses gens cliercher la Julie. Le messager est porteur d'un billet que MM. Buffenoir et Ritter datent inexactement, l'un d'octobre 1757, l'autre d'avril 1758 (1) : « J'envoie avec inquiétude, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles,.. Que votre imagination ne mette pas au nombre de vos peines celle d'être oublié et abandonné de moi. . Croyez qu'il m'en coûte d'être si près de vous [à Eaubonne] et de ne pas vous voir,,. Je vous prie de remettre ce que vous avez de copié de la Julie à celui qui vous remettra ce billet : il est extrêmement sûr et vous pouvez la lui confier. — Ce mercredi matin, » Séance tenante, Rousseau donne son manuscrit à l'envoyé avec la missive que l'on trouve rangée dans la Correspondance sous une date incomplète et fausse (2). (( Montmorency, 1760, — Je suis sensible à l'intérêt que vous prenez à mon état .,, Je ne suis pas mieux.,. J'ignore si chaque lettre que je reçois de vous et chaque lettre que je vous écris ne sera pas la dernière. Adieu! voilà la Julie; je travaille à la première partie, mais lentement, selon mes forces,.. Adieu! encore un coup. J'attends de vos nouvelles, c'est mon seul plaisir en ce monde. » Il n'est pas un mot de ces deux billets déclassés qui ne cadre naturellement avec le temps, les lieux et les circonstances oîi je les fais figurer : ils furent certainement échangés entre Eaubonne et Montmorency, le 22 février 1758.

(1) Buffenoir, p. 147; Ritteh, p. 59 et 83.

(2) Correspondance ; OEuvres, X, 224,

Les nouvelles de Rousseau continuent à s'aggraver; d'où les sollicitudes exprimées par Mme d'Houdelut le 3 mars ( 1 ) :

J'apprends que vous êtes plus dangereusement maliule, mon cher citoyen... Au nom de Dieu! ne rejetez pas les secours qui pourraient vous être nécessaires. J'envoie exprès savoir de vos nouvelles, faites-m'en donner... J'ai envoyé chez votre ami [Diderot]. Vous le verrez sans doute, s'il peut aller... J'ai lu vos copies avec un extrême plai^i^... Si vous aviez quelques papiers que vous fussiez en peine qui demeurassent chez vous, faites- 1rs remettre au curé de Deuil avec une enveloppe à mon adresse, et le priez de les garder jusqu'à ce que vous ou moi les envoyions chercher... Adieu! un mot de votre état. Soyez assuré que le curé est honnête homme et fera ce que vous lui direz (2).

Mme d'IIoudetot, en se proposant, pour ainsi dire, comme exécutrice testamentaire, se place instinctivement dans l'ordre des préoccupations du pauvre malade, qui lui-même broie du noir, songe à sa fin, comme le prouve l'acte passé le 8 mars (et dérobé depuis), chez un notaire de Montmorency. Il reconnaît à Thérèse, par donation déguisée, la propriété de son petit mobilier et une créance de 1 950 livres pour treize années de gages impayés.

Rien de Mme d'Houdetot au philosophe pendant trois

(1) Strkckeiskn-Moulïou, I, 350.

(2) Ce curé de Deuil, « honnête homme » , est l'abhé Jeanf rnnçois Martin, que Mme d'Epinay et son cercle, surtout Diderot, tenaient en particulière estime. Il a son portrait parmi les Carmontelle de Chantilly. Il quitta Deuil pour Groslay en 1767. J'en ai parlé dans la Chevrette et Mme d' Epinay . -

Page 1