‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 14 sur 30 · Î JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

Î JEAN-JACQUES ROUSSEAU

semaines, du 3 au 23 mars ; et lui-même s'est contenté de peu de lignes, inconnues, à la première date. Elle écrit (1) : « Ce jeudi 23 mars. — J'envoie, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. J'avais vu avec bien de la joie, par votre dernier billet [du 3], que vous étiez moins souffrant et plus tranquille que je ne croyais... J'attends, pour lire à mon ami cette Jttlie qui me plaît tant, que j'aie la première partie; il la faut lire de suite... Je ne vous envoie point votre argent, puisque vous ne le voulez pas... donnez-moi vos commissions. Comptez surtout sur mon amilié et n'en doutez jamais. >.• Toujours affectueuse, toujours avide de copie, pour elle-même et pour Saint-Lambert, qui est de retour. Et le même jour, réponse renvoyée par l'exprès (2) :

Ce jeudi 23 [mars] 1758. — Je suis bien aise que vons vous souveniez encore de moi, écrit le convalescent, d'un ton dolent et avec l'amerlunie qui n'est jamais loin de ses lèvres. Là [dans la forêt de Montmorency, où la verdure point déjà], je renouvelle connaissance avec un ancien ami que les aulres m'avaient foit négliger, et qui sûrement vaut mieux qu'eux !ous... Je vous avoue sans détour que m'etant cru tout à fait oublié, j'ai suspendu la copie de Julie. Je la vais reprendre... J'ai envoyé vos livres et ceux de votre ami chez M. le curé de Deuil; mais comme je n'ai point encore lu les Iles flottantes (Z), vous m'obligerez de me les reprêter;

(1) BUFFE.NOIB, p. 247.

(2) BuFFESoiR, 18^ lettre inédite, p. 248. Dernière lettre du dpssierde M. le comte Foy.

(3) Naufrage des Iles flottantes, par M. M*** (Vlorelly). Messine (Paris), 1753, 2 vol. in-i2

si même vous voulez m'en faire présent, je les accepterai de bon cœur... Je me réjouis tle votre ^anté, je vous félicite de vos plaisirs. Puissiez-vous connaître, un jour, ceux qui mènent au vrai bonheur! Adieu!

Le lecteur a vu vingt fois « la parfaite » accepter de son correspondant, sans broncher, des observations plus dures; il s'expliquera, cependant, qu'elle ait perdu patience, à recevoir ce trait qui la touchait à l'endroit sensible : » J'ai suspendu la copie de Julie. » Elle répondit, le lendemain sans doute, avec une sécheresse qui ne lui était pas coutumière et une sensible maladresse (1) :

Non seulement, mon clior citoyen, vous pouvez renvoyer chercher les lies Jlollantes, que je vous prie d'accepter, mais vous me ferez toujours beaucoup de plaisir de vous adresser à moi pour tout ce qui pourra vous être utile et agréable. Comptez toujours sur les sentiments d'une amitié qui ne s'étonne point des injures, qui pardonne les injustices, et qui plaint les fautes et les faiblesses, au progrès de laquelle vous avez élé le plus grand ob.-tacle, mais qui, telle qu'elle est, subsistera toujours pour vous, tel que vous soyez, excepté le crime et l'indignité, dont je ne vous croirai jamais capable. Croyez (]ue je vous ai toujours vu beaucoup meilleur que vous ne vous montrez (juelquefois vous-même. Je vous prie de reprendre vos copies, que je vous demande en grâce de ne plus quitter; s'il vous airivait tous les quinze jours une erreur j)areille à celle qui vous les a fait suspendre, elles n'avanceraient guère... Conservez la paix et la tranquillité de votre àme, vous savez que je l'ai toujours sincèrement

(J) STBECKp;iSEN-Moi:LTor, I, 410. — La lettre est vaguement datée : « Hiver 1758. »

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désiré; le plus {jrand bonheur est d'élre bien avec soi et d'en être content. Ayez soin aussi de voire santé; j'en enverrai toujours savoir des nouvelles avec le même intérêt et la même amitié.

Rousseau riposta, le lendemain, du ton vibrant et irrité des plus mauvais jours (1) :

Ce samedi 25 mars 1758. — En attendant votre courrier, je commence par répondre à votre lettre de vendredi [la veille], venue par la poste... Expli(juons-nons... [Suit un mémoire dufensif et offensif, dont je noterai seulement les points principaux, les motifs de réplique qu'il met en relief lui-même]. Vous me dites que j'ai été le plus grand obstacle aux progrès de votre amitié... Vous me parlez de fautes, de faiblesses, d'un ton de reproche... Vous me dites que votre amitié, telle qu'elle est, subsistera toujours pour moi, tel que je sois, excepté le crime et l'indignité, dont vous ne me croirez jamais capable... Vous me dites que vous m'avez tou,ours vu beaucoup meilleur que je ne me suis montré... Que voulez-vous que je pense de vous et de vos lettres?...

Va, à son ordinaire, il eut le soupçon d'une ligue formée contre lui : « Voyez au moins quel rôle on vous fait jouer. » Enfin ces sommations et cet éclat :

Je vous demande de trois choses l'une : ou changez de style, ou justifiez le vôtre, ou cessez de m'écrire... Quant à Julie [il comprenait évidemment l'importance du grief], ne vous gênez point pour elle. Soit que vous m'écriviez ou non, vos copies ne se .'eront pas moins; et, si je les ai suspendues après un silence de trois semaines [du 3 au 23 mars], c'est que j'ai cru que, m'ayant tout à fait oublié, vou$ ne vous

(1) Correspondance ; OEuvres, X, 185.

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souciiez plus de rien qui vînt de moi. Adieu!... L'amitié que vous m'avez demandée et que je vous ai promise, je vous la garderai jusqu'au tombeau ^l'expression revient comme la dernière lueur d'un sentiment qui s'éteint]. Mais, si vous continuez à m'écrire de ce ton équivoque et soupçonneux que vous affectez avec moi, trouvez bon que je cesse de vous répondre; rien n'est moins regrettable qu'un commerce d'outra^jes : mon cœur et ma plume s'y refuseront toujours avec vous.

Troisième orage, le dernier auquel se soit exposée Mme d'IIoudetot. A cette missive des derniers jours de mars, elle répondit seulement dans les premiers jours de mai ; elle faillit bien, j'imagine, ne pas répondre. Elle se défendait prudemment d'une joute épistolaire, d'une discussion où elle se sentait d'avance roulée, noyée dans un déluge d'éloquence. Elle accomplit, cependant, le dernier mouvement d'une retraite qui comporta donc trois échelons. A la fin d'octobre déjà, elle avait averti le philosophe qu'elle ne voulait plus de ses visites à Paris; mais alors elle ne faisait que parer aux suites des imprudences et au i-etour des tribulations passées. On a noté expressément les mouvements accomplis depuis. Le 25 mai-s, elle se résout à couper le dernier pont, embarrassée seulement d'un exposé de motifs. Un fait nouveau le lui fournit heureusement, et, s'y bornant, elle se dispensa de répondre à la lettre du 25. Prenons ici, d'abord, le résumé des Confessions (1) :

Je retouchais et mettais au net la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, et je me disposais à la faire imprimer,

(1) Page 356.

quand, après un long silence [du 15 mars au 6 mai], j'en reçus une de Mme d'Houdelot qui me plongea dans une affliclion nouvelle, la plus sensible que j'eusse encore éprouvée. Elle m'apprenait dans cette lettre (liasse B, n° 34) (1) que ma passion pour elle était connue de tout Paris ; ({ue j'en avais parlé à des gens qui l'avaient rendue publique: que ces bruits, parvenus à son amant, avaient failli lui coûter la vie; qu'enfin il lui rendait justice, et que leur paix était faite; mais qu'elle lui devait, ainsi iju'a elle-même et au soin de sa réputation, de rompre avec moi tout commerce...

Il convient, pour la suite, d'emprunter le texte même de la lettre de Mme d'Houdetot :

Vous pouvez être tranquille sur la niarnère dont nous pensons de vous, mon amant et moi. Dans les premiers moments qu'il a appris votre pas.sion et ce qu'elle vous avait fait faire, il a cessé de voir en vous la vertu qu'il y cherchait et qu'il y croyait trouver. Depuis, il vous plaint plus de votre faiblesse qu'il ne vous la reproche, et l'un et l'autre nous sommes fort éloignés de nous unir aux gens qui veulent vous noircir; nous osons et nous oserons toujours parler de vous avec estime. Au reste, vous sentez que vous me devez de n'avoir la-dessus ni confidences, ni explications, et qu'il faut laisser oublier parfaitement et votre passion et les peines qu'elles m'a faites. Tout ce que vous devez est de rester tranquille, vu que mon repos est rétabli, que mon innocence, que vous pourriez votdoir défendre, est reconnue, que nous ne pensons pas mal de vous, et que nous n'en laisserons pas dire. J'enverrai savoir de vos nouvelles avec intérêt, et soyez persuadé que, malgré le parti où ma réputa-

(1} SrRECKKisKN-MouLTor, I, 411. Elle était datée d" «Eaubonne, 6 mai J 758 » .

lion, le soin de mon bonheur et de mon repos m'obligent, je ne cesserai jamais de m'inléresser à vous.

Si vous voulez continuer |)our moi les cojnes de Julie, je vous en serai obligée; sinon, je vous renverrai celles que j'ai déjà, mais quil est juste de vous payer. Adieu!

Avec quelles précautions elle dit toutes ces choses, et comme elle flatte le philosophe pour le calmer! C'est qu'elle le connaît à fond, et qu'elle redoute la fougue de l'irascible, les familiarités de l'amoureux, les transports désordonnés de son génie. Surtout, qu'il n'aille pas la compromettre par quelque nouvelle maladresse, sous prétexte de la défendre! La même adjuration monotone revient : « Restez tranquille! » Car Saint-Lambert, en somme, ne sait pas tout, même après une seconde explication ; il ne le saura peut-être pas avant la publication des Confessions. Il vient d'apprendre par une indiscrétion involontaire de Diderot, — qui l'en croyait instruit par Rousseau même, — l'amour de celui-ci pour Mme d'Houdetot; mais il ignore le vif de ces rendezvous, de ces promenades, où certaines libertés obtinrent un commencement d'abandon, et surtout le contenu des lettres que « l'angélique » s'était fait restituer en juillet, et qui devaient prouver sûrement qu'au moins s'était-elle laissé aimer. Elle a toujours peur des souvenirs de son ancien compagnon et des éclats de sa franchise. Mais aussi bien ne cesse-t-elle pas de l'admirer, d'être passionnément intéressée par l'histoire de Julie, et de vouloir apprendre la première comment, sans la démasquer, il haussera la figure de Sophie dans l'idéal. Bref, en plein naufrage

de leur amitié^ elle ne lâche pas ses fameuses copies.

On sait le dernier mot de l'auteur des Confessions sur l'incident : « Résolu à rompre avec Diderot, je ne délibérai plus que sur la manièi'e. » J'ai laissé de côté toute cette querelle avec Diderot, dont il reçut une dernière visite, à la fin de son séjour à l'Ermitage. Il est entendu, d'ailleurs, d'après ce qui précède, que Saint- Lambert s'associe à l'éloignement de son amie. Ainsi se termine la série des ruptures annoncées, et s'accomplit un changement de tableau.

Il faut aller voir Montlouis, que nous ne connaissons pas encore.

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