‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Montlouis et les Mathas. — Dîner à la Chevrette. — Pian de vie, travaux, relations. — Mme de Verdelin à Soisy. ■ — Le Montmorency-Luxembourg. — Rousseau au petit château.

— Féconde activité. — Concurrence de la maréchale avec Mme d'Houdetot. — Lettre de Stanislas pour Saint-Lambert.

— « Les Philosophes » de Palissot et la mort de la princesse de Robecq. — Amélie de Bouftiers. — Le prince de Conti,

— Derniers billets de Mme d'Houdetot.

La visite à Montlouis, que nous avons tlil différer pour ne pas rompre la trame des rapports de Rousseau avec Mme d'Houdetot, va nous ramener, un instant, de cinq mois en arrière : du 0 mai 1758 au G ou au 7 décembre 1757, qu'une lettre de Mme d'Epinay, du I", infligea à l'ermite l'affront d'un congé. A toute force, il se résolut de coucher dans les bois, et sur la neige dont la terre était alors couverte, plutôt que de ne pas rendre les clefs de l'Ermitage dans la huitaine. Sursaut tardif: u La fortune aida mon audace, dit-il. M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de mon embarras. Il me fit offrir une petite maison (ju'il avait à son jardin de Montlouis, à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le. marché fut bientôt fait... Je fis charrier mes effets à grand'peine et à grands frais : malgré la glace et la

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neiye, mon déménagemenL fut fait dans deux jours. » Le 15 décembre 1757, il quittait le toit de celle que tout Genève, au même moment, honorait pour l'hospitalité donnée à l'illustre fils de la cité, u Le marché fut bientôt fait », nous dit-(jn. Il y eut effectivement prix convenu; Rousseau en parle dans une lettre à Mme de Luxembourg, du 12 juin 17GI (1) : « Mon loyer n'était que de cinquante livres. » A propos de quoi, il fait observer que c'était à peine le prix d'une chambre à Paris. Il est vrai que la maison de Montlouis était en fort mauvais état, et que, avant dix-huit mois, de grosses réparations y seront nécessaires; mais le locataire n'aura pas lieu, finalement, de s'en plaindre.

Il nous présente M. Mathas comme u un bon homme » , et même " le meilleur homme du monde » , et en lequel il prit " toute confiance » . Ce petit magistrat, représentant du prince près le tribunal du bailliage, appartenait à une vieille famille de Montmorency, qui, d'une basse condition, s'était haussée, un jour, jusqu'à la situation administrative la plus éminente du lieu. Matbas, boucher en 1521, avait eu des descendants procureurs et tabellions. L'un deux, avant la fin du dix-septième siècle, ayant succédé à Louis Le Laboureur, personnage presque célèbi'e, se qualifia a conseiller ordinaire de S. A. S. Mgr le prince, bailli du duché et pairie d'Anguien, seigneur de Moisselles et de Montlouis » . Le seigneur suzerain n'avait pas cru devoir refuser à un bailli ce qu'il avait accordé à l'autre,

'(ij Correspoitfl<:nce ; OEuvres, X. 259.

chacun représentant une race de serviteurs dévoués. Gomme il avait fait Louis Le Laboureur seigneur de Chàteaumont, il fit, par lettres du 22 avril 1684, Jean- François Mathas, fils du bailli Jean, seigneur d'un fief de Montlouis, érigé en sa faveur (1). Notez que le fils de Jean fut maire perpétuel de Montmorency, un de ses petits-fils, écuyer, avocat au Parlement, procureur fiscal, et vous arriverez à un arrière-petit-fils, Jacques-Joseph, notre Mathas, pourvu en 1733 de la charge de son père. Ce brave honnne, qui n'avait pas d'enfants, s'était affectionné à un neveu, lîeaudoin-Gyprien Antoine, sieur du Moulin, fils de sa sœur Marie- Françoise, avocat au Parlement comme lui, et auquel il préparait la succession de sa charge. Nul, en attendant, n'était plus populaire dans le duché : ccjnstamment en contact avec les habitants, à propos des menues affaires d'administration et de police, il était le mandataire ordinaire du prince aux cérémonies de village. 11 assistait comme tel, et s'y qualifiant d'écuyer, aux poses de première pierre; il était parrain de cloches : à Ghauvry, à Soisy, en 1756 ; à Saint-Brice, en 1757 ; à Saint-Leu, à Villetaneuse, en 1760 ; à Groslay, en 1761.

Ou'etait-ce que Montlouis? Le bailli Jean l'expose dans sa requête de 1684, à fin de conversion du lieu en fief. Il venait d'acheter, de divers particuliers, « plusieurs maisons dont il a composé une grande maison,

(1) Voir Confessions; OEuvres, VIII, 36:3, 378; IX, 20, 22; Archives du Musée Contlé, les registres du Conseil du prince de ('.onde.

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consistant en plusieurs corps de logis, cours, jardins, et fermée de trois rues, l'une conduisant du rarrofour des Charrettes à la porte de Ba{;ues, l'autre coupant ladite première rue à la poterne, et l'autre coupant en triangle, de l'une desdites rues à l'autre, appelée la rue de TEscorcherie » . Cette dernière s'appelle aujourd'Imi rue de ^Montlouis, et les deux autres, rueJ.-.l. Rousseau et rue de la Grille (autrefois de la Grilloire). Le nom et les limites du lieu-dit n'ont pas varié. C'est, de notre temps encore, grossièrement, un triangle situé au nord de l'aneienne motte féodale, voisin de la place des Nouvelles-Écoles, sur la pente du fond de Clairvaux, dont l'Ermitage couronne, dans la direction du nordest, l'autre versant. Sa surface, partagée entre plusieurs occupants, laissait à l'habitation du philosophe environ 15 ares, un peu plus du tiers du triangle susdit. L'agrément principal en était une petite plate-forme, plantée de tilleuls devant la maison, et qu'une étroite allée joignait à un cabinet, i-esle d'une tour carrée appelée ambitieusement « le donjon » . LVnsemble formait une terrasse, en situation ic plus élevée que celle du château, et dont la vue était du moins aussi belle». Elle offrait, « pour terme du point de vue " , Saint-Gratien et son château, jadi° u retraite du vertueux Gatinat d .

De l'année 1758, où l'on touchait (juand le nouveau locataire de Montlouis s'y installa, un grand nombre de faits nous sont déjà connus, entre autres le malaise physique et « la langueur » , comme il dit plusieurs fois, qui lui inspirèrent de particulières craintes d'une mort prochaine. Cependant, il n'était point incapable de tra-

vail et incine d'un bel ef-forl. « Pendant un liiver assez rude, au mois de février... dit-il, j'allais tous les jours passer deux heures le matin et autant l'après-dinëe, dans un donjon tout ouvert... Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, je composai, dans l'espace de trois semaines, une Lettre à (T Alemberl sur les spectacles... C'est ici, car [a. Julie n'était pas à moitié faite, le premier de mes écrits où j'aie trouvé des charmes dans le travail. » Et plus loin : « Je retouchais et mettais au net cette lettre, quand, après un long silence, j'en reçus une de Mme d'iloudetot, qui me |>longea dans une affliction nouvelle, la plus sensil)le (jue j'eusse éprouvée. » C'était celle du G mai, déjà connue, et qui mit fin aux rapports d'intimité de Rousseau avec la comtesse, et consomma sa brouille absolue avec Diderot. Je rappelle l'idée singulière qu'd eut de signifier cette rupture urhi et orbi, par une citation outrageante de V Ecclcsiastujue, insérée sous forme de note dans sa Lettre à d'Alembert.

Montesquieu avait agi de même, en rendant publique sa querelle avec le Père de Tournemine. Mais « il n'y a «ju'heur et malheur " dans ce monde : ce qui avait été admiré chez Montesquieu ne réussit point à son imitateur. Saint-Lambert, entre autres, répondit à l'envoi de la Lettre en la retournant à son auteur, avec un billet fort rude. Rousseau répliqua, à son tour, avec vivacité, se refusant à continuer les copies de Mme d'IIoudetot. On voit qu'il usait de l'argument, tantôt avec générosité, tantôt avec colère, et, la plupart du temps, cette fois encore, avec succès. Quinze jours

après, M, d'Épinay, prenant de tout autre Façon l'Iioinmage de la môme œuvre, remerciait avec empressement récrivain par une aimable lettre d'invitation à dîner : lettre du jeudi 26 octobre, invitation à diuer à la Glievretle pour le dimanche suivant, 29.

Les convives annoncés devaient être M. et Mme Dupin, Mme d'JIoudetot, Saint-Lambert et Francueil; tous yens qui, à Tcslime du maître, seraient enchantés de se retrouver avec un familier du château. Celui-ci balança pour accepter, par crainte de se donner en spectacle, dans un cercle où fi^jurait l'objet de sentiments réceniment dévoilés, et nullement, comme on pourrait croire, par scrupule de rentrer dans une maison d'où la femme l'avait chassé, avec la seule grâce du mari, il portait certaines fiertés à un point excessif, il en ignorait d'autres. 11 finit par voir quelque avantage à rép )ndre, par le bruit que ferait ce diner, à ceux qui le prétendaient i^ouillé avec M. d'Épinay. II put se targuer, en effet, par suite de celte circonstance et d'un cadeau de gravures que lui fit Jully plus lard (l), que ni M. d'Épinay, ni son frère n'avaient épousé la querelle de leur femme et belle-sœur. Et il n'est pas douteux, en effet, (jue ^L d'Epinay avait eu connaissance et un peu d étonnement de la lettre de Rousseau à Grimm, du lendemain du fameux diner d'adieu, 20 octobre 1757, soit exactement d'un an

(1) Voir une lettre de Rousseau à M. de Lalive [de Jully , du 7 octobre il^Q (Correspondance ; OEuvres, X, 23i.) : « Venez, Monsieur, quand il vous plaira, voir nia retraite ornée de vos bienfaits. »

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avant l'invitation à «liner dont nous parlons. Il en avait communiqué une copie à Fiancueil; à propros de quoi celui-ci reprocha vertement à l'ancien secrétaire des Dupin la vilenie de sa plainte touchant les indigestions gagnées à la tahle de Mme d'I'^pinay. Quoi qu'il en soit, le solitaire se laissa ramener à cette môme tahle dans le carrosse de M. d'iipinay (1).

Il eut hien quelque surprise et quelcjue ennui, d'ahord, de la présence de deux personnes qu'il ne s'attendait pas à y rencontrer : M. d'IIoudetot, qu'il n'avait jamais vu, et sa sœur Mme de IJlainville, qui, pleine- de rancune encore des promenades forestières où elle avait été commise à la garde du mulet, s'en vengea par plus d'un trait. Mais l'accueil de Mme d'IIoudetot et de Saint-Lamhert le dédommagea amplement. On imagine hien sur quelles hases une réconciliation s'était tacitement opérée avec eux; on le verra, au surplus, expliqué tout à l'heure. Ils furent tout à fait aimahles et à leur aise. Mme d'Houdetot soutint admirahlement son personnage, entre un mari inattentif, un amant en verve et un amoureux déconfit. Ce dernier seul eut de la peine à se composer un visage. Voici comment il conclut au sujet de l'épisode : « Les copies de Mme d'IIoudetot, (ju'elle m'engagea de reprendre, mes ouvrages que je continuai de lui envoyer quand ils paraissaient, m'attirèrent encore de sa part, de temps à autre, quelques messages et hillets indifférents, mais ohligeants. Elle fit même plus, comme on verra dans la

(i) STnECKEisKN-MoiJi/rou, II, 271.

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