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suite (1); et la conduite réciproque de tous les trois, quand notre commerce eut cessé, peut servir d'exemple de la manière dont les honnêtes gens se séparent, quand il ne leur convient plus de se voir. » Il y a lieu de rappeler à ce propos ([ue, (juittant Mme d'Épinay et Mme d'IIoudetot le 25 octobre 1757, Rousseau disait que ses adieux à la première furent définitifs, et ses adieux à la seconde suivis de deux occasions de la revoir encore. Il nous a signalé ici l'une de ces rencontres, et non pas l'autre, qui fut peut-être postérieure à l'épocjue où s'arrêtent les Confessions.
Notons, en passant, que le comte d'Iioudetot, que nous avons vu nommer brigadier le l" janvier 1758, ne fut promu au commandement des gendarmes bourguignons qu'en août, et, sans doute, n'en avait-il pas encore pris possession quand il dînait à la Chevrette le 20 octobre. Quant à Saint-Lambert, on lui donnera, le 15 décembre, rang de mestre de camp de cavalerie : pur honneur, et qui ne pouvait avoir d'autre effet que de le mettre en meilleure situation pour la retraite.
En janvier 1759, Rousseau n'est pas plus riche, à peine mieux portant. Il se plaint cependant d'un ton moins amer; il trouve un bon côté à ses maux (2) : il Les faibles honoraires que m'ont rapportés mes écrits m'ont laissé le loisir d'être malade et de mettre un peu plus de graisse dans ma soupe; mais tout cela est épuisé, et je suis plus près de mes pièces que je ne l'ai
(i) Au moins tâcherai-je de le faire voir, car Rousseau nie parait avoir, en ce point, oublié sa promesse (2) ConesponilfiTue ; OEuvres, X, 201, 202.
jamais été ». Le 15 : « Je liais ces santés robustes, ces gens qui ont tant de forces et si peu de vie; il me semble que je n'ai vécu moi-même que depuis que je me sens demi-mort. » Sous l'heureuse impression du succès de sa Lettre à d'Alemhert, parue le 2 octobre précédent, il a assez de sérénité pour terminer la Julie, mettre la première main à V Emile, et se tracer le plan de sa plus belle campagne. Il va travailler, par intervalles, au Dictionnaire de musique; réduire à de moindres proportions, sous le nom de Contrat social, un ouvrage considérable et dépassant ses forces, qui devait être intitulé : Institutions politiques; recueillir enfin, à l'occasion, des notes qui lui serviront à écrire ses mémoires. C'était donc son œuvre presque enlière qu'il allait avoir sur le chantier : il en achevait, préparait ou rêvait quel<jue partie.
Puis, voici un nouveau plan d'existence, dont il bannira les prétendus bienfaiteurs, pour ne s'attacher que des connaissances agréables et qui ne l'obligent à rien. Il veut se former un cercle de bon et simple voisinage.
Les Confessions, écrites plus tard et présentant les choses en bloc, rappellent d'abord Loiseau de Mauléon, jeune avocat de trente ans, esprit incertain, l'omanesque, dont il s'était mal à propos engoué, et auquel il promit une carrière illustre, que celui-ci n'a pas remplie. Alexandre-Jérôme Loiseau de Mauléon, né en 1728, eut pour père Jean Loiseau, avocat au Parlement, agent d'affaires de la duchesse d'Orléans, et pour frère cadet Jean- Louis Loiseau de Bérenger, qui fut fermier général et périt avec ses collègues dans la
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journée du 8 mai 1794. Lui-même fut conseillermaitre en la Cliambre des comptes de Lorraine et procureur général du comte de Provence. La Correspondance littéraire a consacré une page curieuse à sa mort, arrivée en 1771, par suite d'un atnour contrarié : (I II venait, dit Rousseau, tous les ans. à un quart [lisez plutôt trois quarts] de lieue de l'Ermitage passer les vacances à Saint-Brice, dans le fief de Mauléon, où jadis avait logé le grand Bossuet. Voilà un fief dont une succession de pareils maîtres rendrait la noblesse difficile à soutenir. » Si l'auteur de <,*es lignes rapporte d'après la tradition, comme on peut croire, ce qu'il dit du séjour de Bossuet dans ce fief, il ajoute aux difficultés qu'éprouvent les récents biographes du grand évêque à expliquer ses rapports avec une personne de réputation peu recommandable, nommée Catherine Gary, demoiselle de Mauléon. Les deux frères Loiseau sollicitèrent et obtinrent des lettres d'anoblissement en mai 1764.
De même que Diderot prit en gré, dans le même temps, le curé de Deuil, qu'on recevait à la Chevrette, « un des meilleurs esprits, disait-il, qu'il y eût bien loin », Rousseau témoigna une estime et une amitié particulières au curé de Groslay, M'' Antoine Maltor, « licencié en droit de la Faculté de Paris » comme son coufrère : solide qualité de desservants. Celui-ci, plus fait, à entendre le philosophe, pour être u homme d'Etat )) , ou au moins chef de diocèse, que curé de village, était un ancien secrétaire du comte du Luc, auquel J.-B. Rousseau dédia l'une de ses plus belles
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LA MARaUISE DE VRRDELIN (Portrait présumé — Musée d' Ahnçon)
odes. Après la mort de son patron, il eut de l'arche vêque de Paris, Mgr de Vinlimille, frère cadet du comte, la cure deGroslay comme retraite. Ce n'était pas d'ailleurs, il s'en faut, la seule robe ecclésiastique que fréquentât Rousseau. Il avait commerce intime avec plusieurs oratoriens de Montmorency, entre autres les Pères Bertliier, Alamany, Mandard, avec son pasleur paroissial, enfin avec deux habitants d'une maison contiguë à Montlouis ; prêtres déguisés ceux-là, à ce qu'il soupçonnait, jansénistes mystérieux, que Thérèse, qui s'y connaissait, appelait « les commères n , parce qu'ils se mêlaient et glosaient de tout. Reste à citer, pour achever le cercle de la campagne, des gens que nous connaissons : Mme Dupin de Ghenonceaux, qui, laissant sa belle-mère à Glichy, avait loué une petite maison à Deuil, peut-être le fief du Pin (on sait l'aide que pouvait apporter un calembour à l'établissement d'une noblesse), puis Margency, Mme de Verdelin, les Mathas, de la Roche, l'homme d'aflaires du château.
Faisons nouvel accueil à Mme de Verdelin, que nous allons revoir en situation si différente, ayant plus d'estime pour Rousseau que pour le jadis sémillant Syndic. Son mari avait, après la belle saison de 1758, définitivement quitté le château de Margency, et, à la fin de la même année, acheté une maison à Soisy. Elle, installée là l'été suivant, se mit en tête de gagner ses entrées à Montlouis. u Elle vint me voir plusieurs fois, dit Rousseau, sans me trouver; et, voyant que je ne lui rendais pas sa visite, elle s'avisa, pour m'y forcer, de m'envoyer des pots de fleurs pour ma terrasse. Il fallut bien
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l'aller remercier; c'en fut assez. Nous voilà liés. Cette liaison commença par être orageuse, comme toutes celles que je faisais malgré moi. » J'ai déjà Fait allusion à ces dernières lignes à propos des relations de l'auteur avec Mme d'Houdetot. Nouvelle preuve que les liaisons, même cultivées par lui avec le plus de faveur, traversaient fatalement des crises d'où elles sortaient au moins désemparées. Les lettres existantes de Mme de Verdelin rendent inexplicable (ju'ii n'ait pas conservé un très reconnaissant souvenir d'une amitié qu'il avait fini par payer de la plus juste réciprocité. Cette femme avait de l'esprit, avec un fonds charmant d'ingénuité, un cœur simple et tendre, se donnant sans détour et sans retour; elle méritait mieux que la page où le rédacteur des Confessions, revenant avec aigreur sur les sentiments d'autrefois, nous aurait gâté cette aimable figure, si elle n'était réapparue dans sa propre correspondance. Qu'on lise seulement sa réponse à la lettre grossière que Rousseau a reproduite : le butor invite lui-même à juger, par là, « de l'incroyable modération de ce cœur de feitime » .
« Ni une insurgée du sexe, ni une émancipée » , a dit Sainte-Beuve; et encore : « Ni dévote, ni philosophe (1). » Qu'on me permette d'ajouter : plus dévote que philosophe, et voici pour quelle raison. A peine l'acquisition faite de la maison de Soisy dont nous avons parlé, une requête fut présentée au prince de Condé, par les nouveaux propriétaires, à l'effet l'obte-
(1) Nouveaux Lundis, IX, 413.
nir la permission de construire une chapelle, qui, adossée à un salon, devait faire saillie sur la voie publique (1) ; permission accordée par décision du Conseil du prince le 18 janvier 1759. Je n'ignore pas que, plus tard, Mme de Verdelin, alors veuve, sollicitée, sans assez d'ardeur à son gré, de couronner les vœux attiédis de Margency, écrivait : « Il y a dix ans [en 1750], je n'avais que la rivalité de Mme d'Épinay. Elle me faisait moins peur que celle de sainte Thérèse et de tant d'autres, avec qui je n'ai pas l'avantage d'être en société intime. » Mais, sans doute, comme Mme d'Épinay s'adressantà gens du même bord, la future pensionnaire de Pentemont forçait-elle la note du détachement philosophique.
Quoi qu'il en soit, le dessein de Jean-Jacques de se borner à une intimité étroite et paisible, bientôt troublé du fait de Mme de Verdelin, n'allait pas tarder à céder au tourbillon mondain d'un très illustre voisinage. 11 était dans la destinée de cet homme, ennemi déclaré des grands, de se laisser constamment enrôler parmi leur suite. Rapprochement étrange des deux paris : fascination des uns par le talent, de l'autre par l'action réflexe de l'admiration qu'il inspire. Relisons quelques lignes des Confessions :
Montmorency, cet ancien et beau patrimoine de l'illustre maison de ce nom, ne lui appartient plus depuis la confisca-
(1) Archives de Cliantiliv : « Vu au Conseil le placet présenté par M. de Verdelin, nouvel acquéreur de Mme de Montbelliard... » Je n'ai pu savoir si ce dernier nom est celui de la famille d'un collaborateur dd Buffon.