lEAN-.IACQDES HOUSSEAU
lion [1632]. Il a passé, |»ar la sœur du duc Henri [il, Gli.uloltc , dans la maison de Condé, qui a changé le nom de Montmorency en celui d'Engiiien [d'abord ■■ Anguien » J, et ce duché n'a d'autre château qu'une vieille tour [ruine relevée après 1368], où l'on tient les archives et où l'on reçoit les hommages des vassaux. Mais on voit, à Montmorency ou Enghien, une maison particulière bâtie par Croisât [lire Crozat], dit « le Pauvre » , laqne.le, ayant la magnificence des plus su|)erbes châteaux, en mérite et en porte le nom... M. le maréchal duc de IvUxembouig, fjui occupait alors cette maison, venait tous les ans dans ce pays, où jadis ses pères étaient les maîtres, passer en deux fois cinq ou six semaines (1), comme simple habitant, mais avec un éclat qui ne dégénérait pas de l'ancienne splendeur de sa maison.
La vogue était aux beaux écrivains, et, comme nous l'avons constaté au piintemps de 1756, il n'était pas de bonne maison qui ne se larguât d'avoir sa chapelle littéraire et son philosophe habitué. Au premier voyage qu'ils firent à Montmorency, en 1758, après rétablissement de Jean-Jacques dans leur voisinage, M. et Mme de Luxembourg tentèrent des travaux d'approche du côté de Montlouis. Ce serait une bonne fortune de s'attacher un personnage original et d'une renommée déjà sonore. A des compliments, à une invitation permanente envoyés par un valet de chambre, il répondit honnête-
(1) A Pâques et en juillet. La date de Pâques s'explique d'ellemême; je pense que le second séjour avait été tixé en juillet, à cause de la fête de Saint-Jacques patron du village, qui tomljait le 25. Il y avait là, sans doute, un reste d'observance d'une traditiort perpétuée par les descendants des anciens seigneurs, en l'absence des nouveaux, qui n'avaient aucune demeure à Montmorency.
meut, mais sans s'avancer. L'entremise de la comtesse de Bouffleis n'arrangea point les choses. L'année suivante, à Pâques de 1759, — donc aux environs du 15 avril, — on lui dépêcha le chevalier Lorenzi, de la cour de l'IsIe-Adam. toujours sans succès. Un beau jour enfin, il vit arriver, au moment où il s'y attendait le moins, le maréchal lui-même, suivi de cinq ou six personnes. C'était l'assaut; il se rendit. Il devint le vassal d'un Montmorency. Mais celui-ci, descendant lointain des auteurs de l'illustration du nom, possédait, de Façon intérimaire seulement, un chàleau (jui ne représentait qu'un petit Hef, et ne donnait un titre appréciable qu'à des bourgeois, expliquons cela.
Pierre Crozat, dit u le pauvre » par comparaison avec Antoine, son frère aîné, qui passait pour le plus riche particulier du royaume», avait acheté en 1702, des héritiers de Charles Le Brun, premier peintre du roi, une propriété sise à Montmorency, dite le fieF de Thionville, où ce dernier avait, sur ses plans. Fait élever une maison et tracer un parc d'environ treize hectares, alors en grande réputation (1). Crozat embellit le parc, édifia une maison plus considérable, à côté de celle de son prédécesseur, (ju'il conserva sous le nom de petit château. Il mourut en 17 40, laissant sa succession à deux de ses trois neveux, fils d'Antoine, et dont laine, dit le marquis du Châtel, se vit attribuer le fief de Thionville. Celui-ci, homme de mérite d'ailleurs, s'appliqua à
(1) Voir M. D*** [Dezali.ier u'AncK^^viLLK], Voyaqc pittoresque (les environs de Paris. Paris, ITi'î), in-12.
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donner de la noblesse à soi et aux siens : il fit de ses deux filles les duchesses de Gontaut-Biron et de Ghoiseul. A sa mort, le 31 mars 1750, sa Pdle aînée, déjà disparue, était représentée par le futur duc de Lauzun, âgé de trois ans; et sa fille cadette en avait treize. Ces mineurs ne pouvant, de longtemps, profiter personnellement d'un bien de campagne, on vendit le 6 mai, en leur nom, moyennant GO 000 livres, l'usufruit de « la grande maison généralement qualifiée château de Montmorency )) . Les acquéreurs signèrent : »< Montmorency- Luxembourg » et <( Madeleine-Angélique de Villerov, duchesse de iîoufflers » , se domiciliant, l'un rue Saint- Marc, l'autre rue d'Anjou au faubourg Sainl-IIonoré.
Personnages fort connus : le mari, petit-fils du « Tapissier de Notre-Dame » , veuf d'une Colbert de Seignelav, plus pourvu de richesses ({ue de talents; la femme, pleine de tact et d'esprit, arbitre, écoutée et redoutée, des élégances mondaines, souverainement élégante ellemême dans sa maturité, veuve de Joseph-Marie, duc de Boutflers. Us avaient eu, chacun, un fils et une fille. La maréchale les avait perdus tous deux : sa fille, à quinze ans, non mariée; son fils, Charles-Joseph, à vingt ans, en 1751, époux de Marie-Anne-Philippine- Thérèse de Montmorency, père d'Amélie, dont la garde devait être remise à son aïeule. Le maréchal, en 1759, avait encore ses deux enfants .: son fils marié à une Montmorency-Luxembourg, fille du prince de Tingry, et pèi'e lui-même d'un fils; sa fille princesse de Robecq, alliée donc de même à un Montmorency. Le château dont on vient de parler était tout à fait voisin du fiet
de M. Mathas, mais en contre-bas; et l'on ne pouvait accéder de l'un à l'autre que « par une montée très fatigante » , qui n'effraya pas « princes, duchesses et tout ce qu'il y avait de grand à la cour (1) " . Le philosophe parait tout heureux de donner le dénombrement du u pèlerinage » qui prit pour l)ut sa maisonnette.
C'était M. et Mme de Luxembourg; M. le duc de Villeroy [frère de la maréchale et beau-frère du maréchal aussi bien pour avoir épousé sa sœur]; M. le prince de Tingry [cousip germain du maréchal et beau-père de son fils]; yi. le marquis d'Armenlières [Louis de Gonflans, connriandant en second et lieutenant général au pays messin et qui fut l'aïeul de la charnmnte marquise de Goigny] ; Mme la duchesse de Montmorency [bellefille du maréchal] ; Mme la duchesse de lioufflers [bellefille de la maréchale] ; Mme la comtesse de Valentinois [une Grimaldi, petite-fille par sa mère d'une Villeroy] ; Mme la comtesse de Boutflers. Mais les Bouftlersne peuvent être présentées incidemment, entre parenthèses. Gelle-ci, « l'idole du Temple» et de l'Isle-Adam, ou tout simplement « l'idole d , était alliée au Bouftlers de Rouverel ; par là cousine au onzième degré de la duchesse, au douzième degré de la mar({uise, (fui était une Beauvau, alliée elle-même aux Llouftlers de Remiencourt. La comtesse et la marquise se distinguaient mieux par le nom de leur amant que par celui de leur mari, la première
(1) La distanne était d'environ 350 mètres de la porte de Montlouis au mur du parc de ce côté, et d'à peu près 300 mètres de ce mur au château; soit de 650 mètres d'un lojjis à l'autre. Le chemin est, en effet, de pente très roide.
176 JEAN-JACQUES KODSSEAU
étant au prince de Conti, la seconde au roi de Pologne; mode de classement défectueux pour laducliesse, qu'un quatrain de Tressan donnait, au moins dans sa jeunesse, à toute la cour. Elle et la comtesse avaient, à Montmorency età risle-Adam, defrétjuentes occasions de se rencontrer. La marquise, plus rare, était représentée, ici et là, par le spirituel chevalier son fils. L'hôte de Montlouis, pour y revenir, ne compte pas alors les visiteurs illustres qui devaient frapper à sa porle isolément, tels que M. de Malesherbes et le prince de Conti. Voilà l'ample justification du mot arraché à Grimm par le speclacle de la fortune advenue à Rousseau après sa sortie du monde de la Chevrette : « Il nous a remplacés, dit-il, par des gens de premier rang (l) » ; à quoi il aurait pu ajouter : ses très humbles admirateurs.
Le pauvre solitaire, la première fois qu'il les reçut parmi ses pots cassés, outre la confusion de cette misère, eut peur pour son planclier, et il s'empressa de conduire la noble compagnie, malgré le froid, à son donjon u tout ouvert et sans cheminée » . Les Luxembourg en prirent occasion de lui offrir, pendant qu'on procéderait à des réparations urgentes, Thospilalité délicieuse du petit château. D'abord, il n'en put croire ses oredles. Il écrivit au maréchal, le 30 avril, une admirable lettre, où, en même temps qu'il le remerciait éventuellement, il lui demandait la confirmation de cette grâce (îî) ; puis, à la maréchale, le 15 mai, ces
(i) Correspondance lille'roire, V, 92, 106. (2) Correspondi.uce ; OEiivrcs, X, 210, 212.
lignes qui impliquent une installation du même jour, et le comble de la fierté et de la félicité : « Au petit château de Montmorency, le 15 mai 1759. — Madame, toute ma lettre est déjà dans cette date. Que cette date m'honore ! Que je l'écris de bon cœur! Je ne vous loue point, Madame, je ne vous remercie point [une formule à souligner]; mais j'habite votre maison. Chacun a son langage, j'ai tout dit dans le mien. » A quoi cette réplique immédiate (1) : a Les remerciements, Monsieur, ne sont pas faits pour vous; c'est de M. de Luxembourg et de moi que vous en devez recevoir... Ne craignez pas les importunités... Je désire infiniment, dans la suite, mériter une petite part de votre amitié. » Et la comtesse de Boufflers va immédiatement l'enchérir, envoyer Lorenzi à Montlouis, et inspirer au prince le désir d'y aller lui-même, de l'Isle-Adam.
L'habitant du petit château a peint comme il savait faire « l'extase » dans laquelle il a composé là le cinquième livre de V Emile : il a comparé son séjour enchanté au « paradis terrestre » , et, d'une façon plus humaine, à " la plus jolie des trois lies Borromées, appelée Isola bella, dans le lac Majeur » . Mais Mme de Luxembourg, on l'a vu, connaissait déjà le fort et le faible du personnage, et s'attendait à des réserves, à une première défense farouche de sa liberté. Elle avait aperçu dans l'âme de Jean-Jacques des lointains souvent traversés de lueurs menaçantes Et, en effet, il
(l) Voir la réponse du maréchal : Streckeisen-Moultot;, I, 459; et celle de la maréchale : Ihid., I, 429.
178 JEAN-JACQUES ROfJSSEAU
écrit au chevalier Lorenzi, le 21 mai, qu'il entend ne faire sa cour à personne, pas mênt)eà ses hôtes (1), qu'il conservera ses règles, son ton, ses manières; et aussi bien au maréchal, le 27, (ju'il ne peut lui sacrifier sa retraite, avec cette jolie excuse, d'ailleurs, que k les solitaires ont tous l'esprit romanesque (2) » . Mais on sait que ce bourru se prêtait aux circonstances, que cette barre de fer s'assouplissait, que ce philosophe se démentait. Le temps n'est pas loin où il demandera, en propres termes, à » faire sa cour » à peu près à toutes les dames du château, et où il écrira finalement à Mme de Boufflers (3) : «Je suis au maréchal; il peut disposer comme il lui plaît de son bien. »
Comment résister à une Madame de Luxembourg? Au voyage du juillet, il est admis, le matin, dans sa chambre, et là, en présence de son mari, tandis qu'elle est encore couihée, il lui « fait sa cour », premier exemple textuel de la contradiction annoncée, et en même temps, la lecture complète de la Julie, dont elle raffole. Dix fois le jour, elle embrasse son lecteur; elle est littéralement à ses genoux. Voyez ce qu'elle répond, en novembre, à sa lettre du 15, où il parlait d'aller se jeter à ses pieds, pour lui demander l'explication de son silence et le pardon éventuel d'une faute inconnue : (( Ce n'est point à vous, à vous jnettre à mes pieds; c'est à moi à me jeter aux vôtres. Est-il possible d'avoir tort avec vous?... .levons demande à deux genoux un
(1) Correspondance ; OEiivrea, X. 212.
(t).Ihid., p. 213.
(3) llnd., VIII, 374; Correxpondance ; OEuvres, X, 233, 234..
petit mot, pour ma tranquillité. » Tous les deux age^ nouilles ! Il est rare île surprendre Jean-Jacques dans une situation de comédie (1). On l'associe, d'ailleurs, aux joies et aux deuils de la famille; il se déclare autorisé par « son amitié » à envoyer à M. de Luxembourg ses félicitations, quand le fils de ce dernier obtient la survivance de la charge de capitaine des gardes, et ses condoléances, à la mort de la duchesse de Villeroy, sœur du maréchal (2). On lui offre bientôt l'hospitalité au village et à la ville, d'une façon permanente. Réinstallé à Montlouis dans la première quinzaine d'août, il conserve une clef du parc et la faculté de revenir passer deux ou trois jours au petit château, comme à sa maison de campagne, quand il lui plaira de revoir Visola bella, et de déjeuner sous un péristyle délicieux.
Outre ces deux logements, dit-il, j'en eus bientôt un troisième à l'hôtel de Luxembourg, dont les maîtres me pressèrent si fort d'aller les y voir quelquefois, que J'y consentis, malgré mon aversion pour Paris, où je n'avais été, depuis ma retraite à l'Ermitage, que les deux seules fois dont j'ai parlé (3); encore n'y allais-je que les jours conve-
(1) Confessions; OEuvies, p. 219; Strkckkisen-Moulïou, I,
(2) Correspondance ; OEuvres, X, 216, 221. — Une lettre' sur, le premier sujet est d'août, une autre, sur le second, de dér ceiiibre.
(3) Une fois, vers la tin de janvier 1757, pour voir Gauffecourt; une autre fois, le 5 juillet de la même année, pour voir Diderot. Nous avons parlé de chacun de ces voyages en Jetir temps. Rousseau avait donc passé deu.v années sans retournet à Paris.
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mis, uniquement pour souper et m'en retourner le lendemain matin, j'entrais et je soi tais par le jardin qui donnait sur le boulevard ; de sorte que je pouvais dire, avec la plus exacte vérité, que je n'avais pas mis le pied sm- le pavé de Paris.
Voilà un homme embarrassé, et qui ne veut évidemment pas qu'on dise qu'il s'est laissé réconcilier, par l'attrait d'une riche demeure, avec la ville contre laquelle il a lancé l'apostrophe célèbre : « Paris, ville de bruit, de tumée et de boue! » Et il emploie, pour se défendre, un argument d'une subtilité un peu ridicule qu'on voit, et même une excuse d'une fausseté qu'on ne voit pas. L'hôtel de Luxembourg, ancien hôtel du financier Ri vie et du contà'ôleur général Desmaretz, avait son entrée rue Saint-Marc, un jardin derrière, en parlie sur l'emplacement du passage des Panoramas, avec une porte sur le boulevard (1). Abordant l'hôtel par cette issue, et ne faisant que traverser, pour y pénétrer, la levée de terre du boulevard et un jardin, le voyageur pouvait dire strictement qu'il entrait dans la ville sans mettre le pied sur son pavé. Mais le beau raisonnement! Et puis, ce qu'on n'aperçoit pas à la simple lecture, c'est la fausseté qu'il a de parler d'une pression que ses hôtes de Montmorency auraient exercée sur lui pour avoir sa visite à Paris. Une lettre du maréchal, datée de Paris, 16 août 1759, y contredit nettement (2) : « Que ne puis-je habiter toujours Montmo-
(1) PiGAMOL DK LA FoucK, Description hist(»i(fiip de Itt ville de Paris, édition de 1765, III, 153. Cf. le plan de la page 34.
(2) Strkckeisk.n-Moultoi-, I, 461.
rency, tant que vous y êtes!... Mais je vous verrai ici, vous me l'avez dit, et, quelque désir que j'en eusse, je n'aurais jamais osé vous le proposer. L'amitié ne doit jamais exiger de complaisance... » Et voilà un pénible échafaudage de phrases qui s'écroule.
L'année ne doit point se passer sans ramener le souvenir de Mme d'Houdetot. Mme de Luxembourg, qui avait connu la copie de la Julie que faisait pour celle-ci son ancien ami, voulut en avoir une « dans les mêmes conditions » , et elle montra même à ce sujet quelque impatience. Rousseau y répondit, le 1 1 octobre : « Vos copies ne sont point encore commencées, mais elles vont l'être; il faut suivre en tout l'ordre et la justice. Quelqu'un, vous le savez, est en date avant vous. Ce quelqu'un me presse, et il faut bien tenir ma parole, puisque vous ne voulez pas que je dise les raisons que j'aurais de la retirer. » C'est là une indication claire de la continuation de ses rapports avec sa première cliente, entretenus non point par visites, car il faut se rappeler à ce sujet une observation antérieure du copiste; non point par lettres, qu'on aurait retrouvées, les unes, comtne les précédentes, aux mains du comte Foy, et les autres dans le dossier de Neufchàtel, où nous aurons encore à en emprunter deux. Il faut conclure donc à une intervention officieuse, que, pour des motifs qu'on appréciera plus loin, je crois avoir été celle de Mme de Verdelin. Ajoutons enfin au récit des choses de 1759 un petit événement concernant Saint- Lambert. Sa santé, son peu de fortune l'obligèrent à la sollicitation d'une pension de retraite, où son grand
ami le roi Stanislas intervint, en dictant, — car il était presque aveugle, — la lettre suivante : « 24 février 1 759. — Comme vous êtes, mon cher chancelier, le canal, pour suppléer à la faiblesse de ma vue, de ma correspondance avec M. le maréchal de Belle-Isle, je vous prie de lui envoyer le mémoire ci-joint. S'il ne connaît pas M. de Saint-Lambert, et s'il s'en l'apporte à moi, je puis l'assurer qu'il rendra justice à son mérite et à ses services en lui accordant sa protection. » Le mémoire dont il s'agit a été analysé au début de cette étude. Le 4 mars, le maréclial de Belle-Isle annonce au susdit chancelier que le roi accorde à Saint-Lambert une pension de six cents livres, « en considération de la protection particulière dont Sa Majesté Polonaise honore cet officier (1) » . Le roi fera mieux plus tard.
En 1760, l'activité littéraire de Rousseau, — quia quarante-huit ans, — touche à son apogée : il achève la Julie, et la fait imprimer; il acliève V Emile et laissera, cette fois, le soin des rapports avec les éditeurs à Mme de Luxembourg, qui a voulu s'en charger. Le bel écrivain conjpose, le pauvre diable copie (2) :
Je vous oubhe donc, Madame la maréchale?... lui écrit-il le 15 janvier. Vous savez que je fais pour Mme d'Houdetot une copie pareille à la vôtre. Elle avait grande envie d'avoir cette copie, et moi grande envie de lui faire plaisir. Cependant, il y a trois ans que cette copie est commencée, et elle n'est pas finie ; il n'y a pas encore deux mois que la vôtre est commencée, et vous aurez la première partie dans
(1) Archives du Ministère de la Guerre. (%) Correspondance ; OEuvres, X, 221.
huit jours. En contimianl de la même manière, vous aurez le tout en moins d'un an. Comparer et concluez... Madame, il faut être lent à donner son estime, afin de n'être pas si prompt à la retirer.
Avec Mme de Luxembourjj, il est facilement gauche, irritable, ou au moins sur le qui-vive; les lettres se suivent et ne se ressemblent pas. Avec son mari, au({uel il sait plus de bonté que d'esprit, il a un commerce très uni ; il lui écrit le 2 février : « Comptez-vous les mois, Monsieur le maréchal? Pour moi, je compte les jours... J'attends avec impatience le voyage de Pâques, pour célébrer un anniversaire qui me sera toujours cher ( 1 ) . . . » \'A cette égalité d'humeur avec le mari tend à maintenir le solitaire dans des sentiments plus justes envers la femme, pour laquelle il trace ces lignes, le 5 mars (2) : « Je vous sers lentement et mal, Madame la maréchale ; il ne faut pas me le reprocher, il faut m'en plaindre... Je viens de recevoir, par un exprès que vous avez eu la bonté de m'envoyer, une lettre de mon libraire de Hollande, sans que je sache comment elle vous est parvenue. Je suppose que c'est par M. de Malcsherbes... Vous savez que je ne vous remercie plus de rien, ni vous, Madame, ni M. le maréchal. Vous méritez l'un et l'autre que je ne vous dise rien de plus, et que je vous laisse interpréter ce silence. Les beaux jours approchent... I) Et, le lendemain, s'adressant à ce singulier directeur de la librairie qui faisait imprimer en IIol-
(1) Correspoudanae ; Oliuvre.t, X, 223. — Pâques, en 1760, fut le 6 avril.
184 JEAN-JACQUES RODSSEAU
lande les auteurs suspects au gouvernement du roi : « Comblé depuis longtemps, Monsieur, de vos bontés, j'en profitais en silence [première communication épistolaire], bien sûr que vous n'auriez pu m'en croire digne, si vous m'y eussiez cru peu sensiijle, et bien plus sûr encoi'e que vous aimiez mieux mériter des remerciements que d'en recevoir... » Le hasard rapproche deux passages, entre vingt, qui montrent comment Rousseau, qui tenait la reconnaissance pour un sentiment inférieur, la voulait pour le moins affranchie de l'humiliation des remerciements.
En mai, il est fortuitement mêlé à une querelle de Diderot et de Palissot, où était intéressée la princesse de Robecq, et à propos de quoi Morellet, intervenant d'une façon offensante pour elle, se fit embastiller. Le libraire Duchesne envoya à Rousseau la pièce des Pliilosoplies, où l'auteur l'avait ménagé, tandis qu'il maltraitait fort Diderot. Celui-là, prenant l'attitude et presque le langage de Saint-Lambert à la réception de la Lettre sn?- les spectacles, répondit à l'envoyeur: « 21 mai. — Je n'accepte pointcet horrible présent... » Morellet fut rendu à la liberté, grâce aux démarches de Mme de Luxembourg, que Rousseau mit en mouvement sur la sollicitation de d'Alembert. Suite des Vhilosophes presque plus intéressante que la pièce (1).
(i) La Commune de Paris, dans sa séance du 17 septembre 1793, refusa un certificat de civisme à Palissot, pour avoir injurié llousseau dans les Philosophes. Confusion qui aurait pu coûter cher à l'auteur, et dont il conjura les suites par de plates excuses.
Mais, tandis qu'on s'agitait pour sa gloire, la princesse de llobecq soutenait à peine une mourante vie. Voyez une lettre de Rousseau au père (peut-être du 7 juin, faussement datée du 7 octobre en tout cas, puisque la malade mourut le 4 juillet) : condoléances anticipées, moins pleines de cœur que d'esprit, et où l'ami mêle, sans désemparer, de belles raisons de se consoler. Rien, d'ailleurs, dans la correspondance conservée du maréchal, ne fait allusion au deuil de cette année, pas plus qu'à celui de la précédente.
En juillet, la lecture de la Julie étant terminée, l'auteur se rabattit auprès de la cliâtelaine, avec moins de succès, à ce qu'il croit, sur V Emile. Et cependant elle sollicita la mission de faire imprimer l'ouvrage, espérant en tirer meilleur parti que lui. u Elle avait amené à ce voyage [pour la première fois] sa petite-fille, Mlle de Roufflers [la future duchesse de Lauzun]. Elle s'appelait Amélie. C'était une charmante personne... Rien de plus tendre et de plus cbaste que les sentiments qu'elle inspirait. » Rien de plus choquant aussi, on doit le comprendre, (|u'une telle remarque, à propos d'une enfant qui non seulement n'avait pas onze ans, comme le dit Rousseau, mais qui même n'en avait que neuf, étant née le 5 mai 1751. Mais il fallait pallier, suivant ses termes, « l'incroyable bêlise » qu'il avait faite de l'embrasser deux fois dans la même journée. Ce voyage fut un peu écourté. La maréchale dut quitter Montmorency avant la mi-juillet, pour aller à Versailles, en même temps que son mari partait pour la Normandie, dont il était gouverneur.
1<6 .lEAIN-JACQUES ROUSSEAU
L'hôte «le Monllouis, au mois d'oclobi-e, fut extrêmement sensible à deux visites du prince de Conti, et à une partie d't-checs que daijjna faire avec lui dans son donjon l'illustre personnage. Un premier envoi de gibier de l'IsIe-d'Adam le toucha; au second, comme il dit plus tard dans un intervalle lucide, il se fâcha « avec la rusticité d'un mal-appris " . Il exhala à la comtesse de Bouftlers, qu'il fut alors tout près d'aimer, son mécontentement d'une politesse princière, à la fois gracieuse et banale (1). Dans une .lettre de la veille (6 octobre), il racontait précisément à Mme de Luxembourg, avec jubilation, la visite qu'il avait reçue du prince de Gonti, et il parlait, sans la moindre trace de susceptibilité, des perdreaux que lui avait fait envoyer le maréchal. Puis il ajoutait, invariable ici dans son sentiment et sa formule (2) : (1 Vous savez, Madame, que je ne vous remercie plus de rien. » Je cite entin : « Votre copie n'est pas encore achevée ; vous ne sauriez croire combien je suis détourné dans cette saison. Mais cependant, Madame, vous aurez la sixième partie avant le L5, ou j'aurai manqué de parole à Mme d'Houdetot, et je tik'he de n'en manquer à personne. » Il résulte de la lettre au chevalier de Lorenzi, du 3 novembre (3), qu'un paquet — vraisemblablement le paquet des copies — a été adressé à Mme de Luxembourg le 16 du moia précédent. Envoi pareil avait donc dû être fait à Mme d'Houdetot un peu avant le 16 octobre,
(Vjf Correspondance ; OEuvres, X, 233.
(2) Ihid., p. 231.
(3) Ibid., p. 236.
DANS LA VAi.LliE DE M O N T M 0 P. EN C Y 187
ce qui date de la même époque, environ, le billet de celle-ci publié sous le simple millésime de 1760. Je le transcris, en le faisant suivre immédiatement d'un second billet de la comtesse, qui marque, semblet-il, la fin de ses relations épistolaires avec Jeàn-Jacques (l) :
Mme d'Houdelot accepte avec remerciements et sensibilité l'exemplaire de la Julie que M. Rousseau a bien voulu lui destiner. Elle était digne de cette distinction de sa part, par le cas qu'elle fait de l'ouvrafje et celui qu'elle fera toujours de l'auteur. Elle le remercie encore de celui qu'elle va lui copier [?]; elle va l'attendre avec impatience, comme tout ce qui vient de lui. Elle lui fait mille sincères conq)liments. Si M. Rousseau avait besoin de quelques livres, ou s'il avait quelques commissions à faite à Paris, Mme d'Houdetot le prie de vouloir bien compter sur tout ce dont elle peut disposer; il lui fera un très grand plaisir d'en user.
Puis, le 8 décembre 1760 :
Plusieurs voyages et quelques affaires ont empêché Mme d'Houdetot d'écrire plus tôt à M. Rousseau, et de le prier de vouloir bien lui faire la copie du Traité de Céducnlion, par parties; elle le remercie bien de sa complaisance. Elle est aussi chargée de tous les remerciements et de tous les compliments de M. de Saint-Lambert, pour celle que M. Rousseau a consenti que l'on communiquât au roi de Pologne. ..
Rousseau se refusa, sans doute, à faire cette copie, parce que V Emile s'imprimait. Ainsi qu'il l'avait
(1) Stbegkeise.n-Moultod, l, 41S.
188 J.-J. ROUSSEAU DANS LA VALLKE DE MOMMORENCY
annoncé, à propos du diner à la Chevrette d'octobre 1758, Mme d'IIoudetot épuisait en « billets indifférents, mais obligeants » les restes d'une amitié sans renouveau. Un jour, cependant, cela a été dit encore et nous le vérifierons à sa date, « elle fit plus » .