CHAPITRE X
Publication de « la Nouvelle Héloïse » . — Enthousiasmes féminins. — Rousseau fait sa cour au château. — Craintes de démériter. — Preuves contraires. — La mort de Turc. — Recherche aux Enfants-Trouvés. — Prétendu complot contre r « Emile ». — M. de Malesherbes à Montlouis. — Publication de r « Emile » et du " Contrat social » . — Calme précédant l'orage. — Adieux, fuite, regrets. — Le curé Muly.
La Julie, au retour de la Hollande où on l'imprima, avait failli être prise par les Anglais. « Plat chiffon » , disait alors Rousseau, mais dont le sort l'inquiéta plus qu'il ne l'avouait. Sous le titre de la Nouvelle Héloïse, il parut « au commencement du carnaval de 1761 », et, bientôt connu du monde entier, il compte parmi les succès dont l'auteur se targua, plus tard, dans cette phrase orgueilleuse : « Pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire, n'a eu des moments plus brillants que les miens. >» La cour et la ville, l'Académie et la librairie en furent remuées. Tout Paris aurait signé ce jugement de Mme de Luxembourg : « Votre Julie est le plus beau livre qu'il y ait au monde. >» La dauphine veut le lire aussitôt, et son amie la duchesse de Polignac écrit à Mme de Verdelin pour qu'elle lui obtienne de voir le portrait de l'héroïne. Personne ne croit avoir affaire à des êtres imaginaires. Le roman a
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cependant suffisamment voilé, pour les contempoiains, la part des réalités : les réminiscences de jeunesse et la figure de Mme d'IIoudetot. Voltaire compare Mme de Wolinar à Mme d'Épinay, dans une lettre à celle-ci où il lui déclare naturellement la préférer, et il veut savoir si les jardins de la Chevrette ne sont pas plus beaux que ceux d'Étange. La Suisse contemple avec quelque froideur d'abord le prestigieux reflet, dans ses lacs, des paysages qui en bordent la rive; mais la France se laisse aussitôt pénétrer à la sensibilité, emporter à l'exaltation d'un amoureux de ses femmes, d'un émule de ses philosophes, de l'avant-courrier d'une pléiade de poètes.
Lui songe à de nouvelles gloires; il poursuit l'impression du Contrat social et de VEmile, avec la fièvre qui est sa Muse ; non pas, cependant, sans s'attarder parfois à sa correspondance avec les amis connus ou inconnus, les amies surtout, de Julie. Il écrit dès le 18 janvier, à Moultou, au sujet du Contrat social : u Ce petit ouvrage n'est point encore connu du public, ni même de nos amis. Vous êtes le premier à qui j'en parle. » A Mme de Luxembourg, le 16 février : « Je vQus dois un remerciement... mais vous savez bien que je suis de ces ingrats [et la suite...] La publication de ma Julie m'a jeté dans un trouble que ne me donna jamais aucun de mes écrits. " Voyez, en effet, presque dans un seul mois, ses lettres à Mme de Créquy, à Mme d'Az***, à Mme C**% à M***, à d'Alembert, à un correspondant, de M. Panckoucke, à M. de ***, à Mme Bourrette. Ces lignes à Mme la duchesse de Mont-
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morency, du 21 février, sont intéressantes aussi : « J'étais bien sûr, Madame, que vous aimeriez la Julie, malgré ses défauts... Mais, en m'en faisant des remerciements. Madame, vous prévenez les miens et vous augmentez l'obligation. J'attends avec empressement le moment de vous faire ma cour à Montujorency, et de vous renouveler. Madame la duchesse... » On admirera comme il s'est plié, au moins dans sa correspondance, aux humilités nécessaires. Rien n'a plus parfaite grâce de courtisan que celte fin de la lettre du 16 février à Mme de Luxembourg : u Bonjour, Madame la maréchale, il faut absolument que vous embiassiez M. le maréchal de ma part. Pour vous, il faut se mettre à genoux en lisant la fin de vos lettres, les baiser et dire : « Que n'est-elle ici (1) ! "
Cependant, on ne peut pas s'endormir avec le terrible homme; un commencement d'orage gronde à chaque instant dans un ciel serein. A grands traits, je résumerai les deux courants tempétueux qui le ballottent dans la seconde moitié de 1761, malgré de si heureux adoucissements à sa condition, et font apparaître les écueils oîi sa raison échouera. C'est, au milieu de l'été, la crainte d'être battu en brèche auprès des chà-
(1) Cette lettre, datée : " ce jeudi 26 « , est imprimée dans la Correspondance entre " avril 1761 » et » le 19 mai 1761 « , Hotlant donc entre deux mois où il n'y a point de jeudi 26. Je la reporte au jeudi 26 février, parce que la date, de plus, s'accorde exactement avec l'intervalle de quinze jours, — ou, pour mieux dire, de deux semaines, d'ensemhle quatorze jours, — qui la sépare du 12 mars, tixé par la lettre du 16 février pour l'arrivée à Montmorency.
telains de Montmorency ; à la fin de l'automne, le soupçon d'un complot des jésuites contre V Emile.
u Au milieu de mes succès, dit-il, je me sentais déchoir à l'hôtel du Luxemhourg » . Il s'accuse alors de « balourdises " de toutes sortes envers les maîtres et leurs entours : contre le gré de la maréchale, il a donné le conseil à son mari, abattu par des deuils cruels, de se retirer de la cour; il a trouvé ressemblant, pour plaire à l'auteur, un très vilain portrait d'elle par l'abbé de Boufflers. Puis, ne s'est-il pas attiré, il ne sait comment, l'hostilité de ce même abbé dédaigneux et persifleur; de ce petit bel esprit qu'est Mme du Deffand; de Mlle de Lcspinasse, amie de Voltaire et de d'Alembert; du jeune marquis de Villeroy, aux airs éventés et railleurs (1)? Il craint surtout d'avoir blessé par ses critiques des auteurs tels que Mme de Boufflers et le président Ilénault (2). Le pauvre homme ressasse ses fautes et son guignon, et ne voit pas les motifs aveuglants qu'il a de se confier aux plus sûrs protecteurs qu'il ait rencoûtrés, à des modèles d'amis. On en jugera à propos de la mort de Turc, de la recherche des enfants de Rousseau, de l'impression de V Emile.
Turc est mort! C'est le chien de Jean-Jacques, qu'il appelait Duc autrefois. Le maître en informe ses amis,
ri) Il V a deux lettres de Mlle de Lcspinasse à Mme du Deffand, adressées : u à MonluiorencVj vendredi, neuf heures n , et " samedi, trois heures « . Eugène Asse, qui les donne (p. 311 et 313), ajoute : «juillet 1761 » . Je propose à mon tour les dates des 11 et 12 dudit mois, entre l'accouchement de Mme de Châtillon- et la mort de Turc.
(2) Corrcsponfli.ncf; Olûivres, XII, 183, 26 février 1770.
et condoléances de s'empresser. De la maréchale, 15 juillet (1) : « Quelle nouvelle!,.. Je partage votre douleurj j'en suis moi-même au désespoir. Ce pauvre Turc, quel dommage!... » Du maréchal, le 18 : « Mon Dieu, que je vous plains ! Vous avez perdu le pauvre Turc, vous avez été obligé de le faire tuer, et vous ne me mandez pas pourquoi. Je ne pense pas comme vous, et je trouve vos regrets bien raisonnables. » A quoi Rousseau se laissant bercer répond, le 20, par cet épanchement (2) : « Mon pauvre Turc n'était qu'un chien, mais il m'aimait : il était sensible [lui aussi!], désintéressé, d'un bon naturel. Hélas ! . . . » Pour comprendre ce qu'il y avait de touchant et de stoïque dans les condoléances si senties du maréchal sur la mort d'un chien, il faut considérer qu'il venait de perdre, le 22 mai, son fils; le 17 juin, son petit-fils, et avec eux l'orgueil de son nom; c'était la fin d'une race. Et le désastre ne prend pas, dans sa correspondance avec Rousseau, autant de place que la disparition de Turc. Il se restreint au champ des effusions sentimentales de l'hypocondriaque : « Je me porte bien, disait le père du duc de Montmorency, dans la lettre où il était question
(1) Strkckeisen-Moultou, I, 436, 473.
(2) Correspondance ; OEuvres, X, 229. — Cette lettre y est classée sous la date de « le lundi 20 juillet 1760 » . Nul doute qu'il ne faille changer 1760 en 1761 : 1" un lundi 20 juillet existe en 1761, et non en 1760; 2" les lettres précitées de M. et Mme de Luxembourg sur le mémo sujet sont datées de 1761; 3° la recherche des enfants naturels de Rousseau, dont il est question dans la lettre susdite, a eu lieu, d'après les Confessions et la Correspondance, en 1761.
d'abord du deuil du chien; mais j'ai toujours l'àme bien affectée. » Puis, le 23 juillet : « Toutes les nouvelles qui arrivent ne sont pas capables de me tirer de ma mélancolie. » Rien de plus, ni avant, ni après.
Quant à la maréchale, la Boufflcrs de jadis était devenue, au temps de son second mari, une Montmorency, en harmonie avec la rectitude et la bonté du maréchal, partageant son admiration et sa faiblesse pour riiôte du petit château. Je rappellerai, si l'on veut, qu'elle avait la cinquantaine quand fleurit en elle cette perfection morale. Elle épuisait, dans sa correspondance avec ce favori, les formules extrêmes de la tendresse. En juin : « Adieu, le plus aimable de tous les hommes et le plus aimé » ; en août : « Je vous embrasse mille fois, du plus tendre de mon cœur » ; en septembre : « Il n'y a plus de moment de ma vie où je ne vous regrette, ne vous désire et ne vous aime (l). » Si ce n'est de l'amour, c'est de l'idolâtrie. Tant y a qu'elle prêta l'oreille à la confidence que Rousseau osa lui faire, vers le 12 juin, de l'abandon de cinq enfants (2). L'aveu fut provoqué par une crise semblable à celle de mars 1758, la crainte d'une mort prochaine, qui laisserait Thérèse à l'abandon. La protection de Mme d'Iloudetot est devenue incertaine; il pousse un cri qui éveille dans la profondeur de sa conscience des échos inconnus. Il souhaiterait que ses amis de Montmorency prissent soin du sort de sa compagne, et s'occupassent
(1) Streckeisen-Moultou, I, 444, 445. — Citations prises presque au hasard.
(2) Correspondance; OEiivres, X, 229, 258, 263.
même de rechercher l'aîné des enfants que, de concert avec Tliérèse et à leurs communs i-egrets, il a mis aux Enfants -Trouvés. C'était " dans Thiver de 1746 à 17 47 ou à peu près » , pour ce qui concerne l'ainé, dans les langes duquel il a placé une marque. Pour les quatre autres, ni signe de reconnaissance ni souvenir quelconde de la date de leur venue au monde. La Roche, riiomme de confiance de la maréchale, fut employé, comme on sait, à une enquête qui n'aboutit pas. Le père s'en consola prestement (1). Après s'être écrié : « Il est trop tard! il est trop tard! » il ajoutait : « J'ai reçu dans cette occasion [madame la maréchale] la preuve la plus chère et la plus touchante de votre amitié; ce précieux souvenir me tiendra lieu de tout, et mon cœur est trop plein de vous pour sentir le vide de ce qui' me manque. » Une telle communion de pensée, de telles protestations se peuvent-elles oublier? N'est-ce pas un nuage à jamais chassé du ciel que la crainte de perdre la faveur d'une telle amie? Il a tous les empressements
(1) La question de la paternité de Rousseau a été fort débattue. J'inclinerais à croire, pour mon compte, qu'il a eu un enfant, et non point cinq. Son aveu à ce sujet est enHé par une vantardise répondant à l'accusation d'impuissance à laquelle il comprenait que ses perpétuelles et explicites doléances avaient pu donner lieu. Pour fortifier sa contradiction, au lieu dun enfant, il s'en est donné cinq. Mais quoi, il n'a qu'une date à alléguer en tout cela! Thérèse ne se souvient pas de l'époque de ses accouchements; ni sa mère, ni personne, de grossesses qui ont dû remplir l'intervalle de 1747 à 1755! Quelle criante invraisemblance! M. Jules Lemaitre semble avoir retrouvé la trace d'un enfant, ce que ^l. Edouard Rod conteste; le père n'en réclame qu'un à Mme de Luxembourg. Rien des autres qu'une affirmation.
auprès d'elle : il cherche à la revoir dans l'intervalle de ses séjours à Montmorency, par exemple quand elle change de chevaux à Saint-Brice, à moitié chemin de risle-Adam; il va l'y attendre le lundi 18 [mai] et le dimanche [25] octobre (1). Cependant, cet homme, éternel tourment de soi-même et de qui l'approche, n'écrivait-il pas, trois semaines après (1" septembre) : « A Dieu ne plaise [madame la maréchale] que je ne vous coûte jamais le quart des inquiétudes et des peines (|ue vous m'avez fait souffrir depuis deux mois! » Deux mois! Y compris donc le 10 août? Entende qui pourra. Mais voici le souffle de tempête qui s'éleva dans son âme, à l'entrée de Thiver, et contre lequel il eut recours encore à l'inlassable dévouement de la même femme. Il s'agissait, cette fois, de sauver non plus un fils de sa chambrière, mais l'enfant le plus célèbre de sa pensée, et dont le nom devait éclipser celui des Montmorency au berceau même de leur gloire : Emile. Un avant-coureur de la bourrasque se manifeste dans les lettres au libraire Duchesne des 30 octobre et 8 novembre : « 11 est clair, Monsieur, que mon livre [VEmile^ est accroché sans que je puisse in'imaginer à quoi, et il n'est pas moins clair que ce n'est jamais de vous que je saurai la vérité sur ce point. « Les 16, 20
(1) Conespoiulance ; OKuvres, X, 263, 274. — Je complète la preiiiièi'c date en y ajoutant « mai » , n'y ayant pas d'autie u lundi 18 11 en 1761 ; je change dans la seconde « 26 " en «25 " , de même sur les indications de l'almanach. Le relais de Saint- Brice (route de Beauvais) est demeuré très fréquenté jusqu'à la création des chemins de fer; il a fourni le lieu d'une scène à Balzac, dims Un Déiul di us la vie.
et 21 novembre, cette première impatience a l'air de se calmer, et l'auteur se propose même de payer une amende à l'imprimeur, pour la mauvaise querelle qu'il lui a cherchée. Cependant, les délais s'accroissent encore; sa mauvaise humeur s'excite de nouveau. Son mal ordinaire, après quelque rémission au cours de Tété, où " il avait engraissé » , prend une forme plus aiguë; il accuse les eaux du village, qui ne sont, en effet, ni abondantes, ni bonnes. Tout s'assombrit à ses yeux, même l'horizon politique de la France; il voit sa « constitution déclinante " et la monarchie bientôt « aux abois » . Et au milieu de tout cela, pourquoi l'impression de V Emile est-elle suspendue?
Il parait avoir retrouvé, en écrivant les Confessions, le souvenir exact de son désarroi mental, le commencement d'hallucination qui point dans les ombres dont son cerveau s'emplit : « Mon penchant naturel est d'avoir peur des ténèbres : je redoute et je hais leur air noir... L'aspect du monstre le plus hideux m'effrayerait peu, ce me semble; mais, si j'entrevois de nuit une figure sous un drap blanc, j'aurai peur. Voilà donc mon imagination, qu'allumait ce long silence, occupée à me tracer des fantômes. » Plus loin : <; Je restais dans l'incertitude... j'écrivais lettres sur lettres à Guy [l'associé de Duchesne], à M. de Malesherbes, à Mme de Luxembourg... je me troublais entièrement, je délirais. >' Ajoutez qu'il écrivait aussi à Mme Dupin de Chenonceaux, à Mme de Verdelin et à d'autres. " Je me figurai que les jésuites... s'étaient emparés de mon ouvrage, que,... prévoyant ma mort prochaine,... ils voulaient
retarder l'impression jusqu'alors, dans le dessein de tronquer, d'altérer mon ouvrage. » Il ne comprenait pas, plus tard, comment il en vint à »< tout calquer sur cette folie » , et comment « cette extravagance ne l'acheva pas ». Mais Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes veillaient sur le livre et sur l'auteur. L'une alla relancer l'imprimeur, l'autre vint à Montmorency calmer l'halluciné. Et tout finit encore une fois, provisoirement» par des regrets éloquents et de l)elles implorations. A la maréchale, le 24 décembre : « Je ne vous demande pas ma grâce parce qu'elle m'est due, mais parce qu'il est digne de vous de me l'accorder. » A 3L de Malesherbes, le 22 : « On ne demande point de pardon à mon âge, parce qu'on n'en mérite plus; mais. Monsieur, je ne prends aucun intérêt à celui qui vient d'usurper et déshonorer mon nom. Je l'abandonne à votre juste indignation, mais il est mort, pour ne plus renaître; daignez x-endre votre estime à celui qui vous écrit maintenant... » Dédoublement semi-lucide, de sa personnalité; dernier écho de la crise qui s'éloigne. Rousseau a commencé à se faire juge de Jean- Jacques. Les Confessions glissent sur les cinq premiers mois de 1702. Janvier appartient pour ainsi dire à 3L de Malesherbes. C'est alors que lui furent adressées les quatre lettres si connues et si dignes de l'être, et qui ne laissent pas de Irahir, pourtant, une intelligence en perdition. Les rêves des temps heureux ne semblent pas, en effet, moins funestes à l'éci-ivain que l'angoisse des songes effrayants. De même qu'on a vu des craintes démesurées peupler de fantômes ses heures obscures,
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de même un excès de jouissance se manifeste dans son abandon aux impressions de la nature agreste. Il a l'ivresse des promenades solitaires : ce n'est que «délire continuel, étourdissante extase, une sorte de volupté » . Ces termes disproportionnés révèlent une surabondance d'émotions dont la douceur l'énervé. Il retrouvera sur le lac de Bienne ces ravissements où sa sensibilité achève de se déranger. Sa raison, avec sa barque, s'en va à la dérive.
Les lettres à M. de Malesherbes, dont l'auteur sentit comme le destinataire l'admirable virtuosité, et lui réclama plus tard la restitution, sont des 4, 12, 26 et 28 janvier. Dans la suivante, du 8 février, il reprend contact avec les événements, et ne traite plus que de questions d'imprimerie. Entre les deux dernières, — donc en plein cœur de l'hiver, — se place la visite que l'illustre et imprudent magistrat, touché de sa confiance, de ses tourments et de son génie, fit à l'homme de Montlouis. Lui aussi, à considérer de loin l'enchaînement des effets et des causes, était engagé dans la voie mortelle. Il patronnait les encyclopédistes, corrigeait les épreuves du Contrat social et de VÉmile, suivait les cours de botanique du Jardin du Roi; il allait, par le chemin du retour à la nature, — un instant de conserve avec Mme Roland, — à la place de la Révolulion. En attendant, il venait revoir, dans la vallée de Montmorency, des parages qui devaient lui être familiers. Son cousin, issu de germain, « Lamoignon-Montrevault » , ancien président à mortier du parlement de Paris, époux de Marie-Renée de Catinat, tenait, au nom
de cette petite-nièce du maréchal, la seigneurie de Saint-Graticn et le château que Rousseau apercevait à l'horizon de sa terrasse.
Février se poursuit à travers de nombreuses difficultés et maint recours à l'autre divinité protectrice : difficultés, les unes inhérentes à la nature de l'ouvrage, les autres naissant de l'impression de VEmile en partie double. Les questions sont complexes, et les volontés pratiques de l'écrivain sans force : « Négociez cette affaire avec Mme la maréchale » , dit-il plus d'une fois. Il continue à recevoir, en effet, de M. et Mme de Luxembourg les mêmes témoignages constants d'intérêt et d'amitié. Qu'on se reporte à l'échange des lettres des 13 et 18 février, d'une part, des 18 et 19, de l'autre (1). De la maréchale : « Samedi [13] février 1762. — Je pars dans ce moment pour Villeroy... Je vous aime de tout mon cœur. 11 n'y a rien que je ne sois prête à donner pour vous rendre à la santé : c'est un des plus grands malheurs de ma vie qu'elle ne soit pas meilleure. M. de Luxembourg et moi nous vous cherchons un chien. » Du maréchal, le 18 : <( Il y a encore six semaines à passer [avant le voyage de Pâques], et je les trouverai bien longues (2). Je vous cherche un chien... Mme de Luxembourg, je vous assure, ne s'endort pas sur les affaires qui concernent votre livre; elle me charge de vous dire cent mille choses. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout
(1) .Strkck.p:isen-Moultou, I, 448, 475; Correspondance; OEuvres, X, 313, 314.
(2) Pâques tombait, cette année, le 11 avril.
mon cœur. » De Rousseau, le 18 : « Vous êtes, madame la maréchale, comme la divinité qui ne parle aux mortels que par les soins de sa providence et les dons de sa libéralité... [le bel élève de Bossuet!]. Du même, le 19 : « Je vois, madame la maréchale, que vous ne vous lassez point de prendre soin de mon malheureux livre... Vous me marquez, et M. le maréchal me marque aussi, que vous me cherchez un chien... Ce n'est pas un autre chien qu'il me faut; c'est un autre Turc... Il y a longtemps que je n'ai plus de moments heureux de la part des hommes que ceux qui me viennent de vous. »
Mars est tout aux imprimeurs. Cinq lettres sur sept sont adressées à Duchesne. Cependant, voici que Pâques approche, et le séjour des châtelains. A la lettre que leur écrit, le 25, leur correspondant, vite affolé d'un petit retard, ceux-là répondent le 27 et le 28. La maréchale (1) : <( Je me fais un plaisir, le plus grand qu'on puisse avoir, d'aller jeudi [l" avril] à Montmorency. Je vous aime, nous vous aimons à la folie... Duchesne n'attend plus que les estampes. Le livre paraîtra au plus tard dans quinze jours... » Le maréchal : « Je n'ai fait qu'aller et venir depuis un mois; mais je ne suis pas moins occupé du plaisir de vous voir. Ce sera donc jeudi. Que je voudrais vous trouver dans l'état que je désire ! »
Le 4 avril, date mémorable, le Contrat social paraît. Le maréchal remercie l'auteur de l'exemplaire qu'il en
(1) Correspondance ; OEiivres, X, 318; Streckeisen-Moultoc, I, 449, 476.