‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 19 sur 30 · lEAIN-JACOUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

lEAIN-JACOUES ROUSSEAU

a reçu : « Mon cœur, lui écrit la maréchale, est. tout plein de vous. »» Le succès est tel que Marc-Michel Rey, de son propre mouvement, en dehors des stipulations de son contrat, constitue une rente viagère de 300 livres à Thérèse. Enfin, le 22 mai, date non moins fameuse, M. de Luxembourg écrit à Rousseau (1) : « Nous attendons ce matin, avec la plus grande impatience. Duchesne, qui doit nous apporter VEchicaiion [Emile]... M. Duchesne arrive et m'apporte un exemplaire relié magnifiquement... » Et, le même jour évidemment, sous la date incomplète de mai 1762, un billet de la maréchale débute par cette exclamation joyeuse : « Enfin, le voilà donc ce livre si impatiemment attendu ! Duchesne me l'a apporté ce malin, relié en maroquin rouge superbe. « Elle fait la distribution demandée par l'a^jteur : au duc de Villeroy, à M. d'Armentières, à la duchesse de Montmorency, à Mme de Roufflers, au prince de Gondé, à Mme de Mirepoix, à Mme du Deffand. Puis, protestation accoutumée : « Je vous jure (jue personne au monde ne vous aime plus que moi. » Rousseau, d'ailleurs, n'oublie personne. Il demande à ses voisins de l'Oratoire de placer V Emile dans leur bibliothèque. Mme de Verdelin a sûrement son exem-' plaire, comme elle avait eu la Nouvelle Héloïse. Et voici une autre façon aimable de se souvenir de son voisinage. Dans le billet du maréchal du 22 mai, cette phrase répond évidemment à une demande de Rous-

(1) Voir, pour cette lettre et la suivante, Stbeckeise>-Moul- Tou, I, 477, 450.

seau : (( C'est avec un grand plaisir que je consens que Mme de Verdelin ait une clef de mon jardin. » La voilà donc qui obtient, pour se rendre chez le locataire de Montlouis, la faveur qu'elle-même avait accordée jadis à Mme d'IIoudetot, afin de lui faciliter, par la traversée du parc de Margency, ses courses au Mont-Olympe. Oublieux Rousseau, qui ne fait aucune réflexion làdessus!

Il profite d'une accalmie pour envoyer saluts, compliments, invitations même aux dames qui forment sa cour lointaine ; il se plaît, malgré tout, à encourager leur culte par la grâce de ses sourires épistolaires. Il accueille de deux d'entre elles le désir de visiter le sanctuaire qu'il habite; il admet leur « pèlerinage » à Montlouis. Il répond à Mme de Gréquy, « fin de mai " , c'està-dire, — pour préciser un peu plus cette indication de la Correspondance, — du mercredi 28 mai au dimanche 1" juin (1) : (( Quoi! vous voulez faire un pèlerinage à Montmorency ! Vous y viendrez visiter ces pauvres reliques genevoises, qui bientôt ne seront bonnes qu'à enchâsser. Que j'attends avec empressement ce pèlerinage d'une espèce nouvelle, où l'on ne vient pas chercher le miracle, mais le faire! » A Mme de la Tour- Franqueville, le mercredi 4 juin : u Hélas! ce n'est pas d'aujourd'hui que de jolies femmes viennent impunément insulter à ma misèi'e, et me faire à la fois de leurs visites un honneur et un affront... Non, je n'ai jamais redouté femme autant que vous... » La cinquantaine

(1) Page 332.

presque accomplie, il rêve encore de nouvelles fleurs pour son herbier sentimental. Aussi bien, peu délicatement et sans raison, mêle-t-il ici la gaillardise avec les allusions qui lui étaient habituelles à sa déplaisante infirmité. Si habituelles que Mme de Verdelin lui fait un jour l'amabilité de le " bien pourvoir de sondes » , et, sans plus d'embarras, il la remercie d'une intention qui fait à son cœur plus de bien (jue le remède à son corps (1). C'était miracle comme le « valet de ferme » dont parlait Mme de Boufflers, ou le « rétréci » , suivant le mot d'une consultation moderne sur son cas, affrontait parfois la délicatesse des grandes dames.

Courte accalmie, heures si rares ! Le trop grand succès de V Emile vient interrompre ces rendez-vous d'arrière-saison. L'auteur observe que « jamais ouvrage n'eut de si grands éloges particuliers, ni si peu d'approbation publique » . D'Alembert lui en écrit sans signer sa lettre; Mme de Boufflers lui réclame le renvoi de celle où elle l'en complimente; Duclos lui en parle seulement; le maréchal de Luxembourg, de laconique, devient, sur ce sujet, renfermé. Le mot de la situation est celui de M. de Blair, président au Grand Conseil, seigneur de Cernay et d'Ermont, rendant à M. Malhas l'exemplaire de V Emile que celui-ci lui avait prêté :

(1) Je fais un premier emprunt à l'intéressante collection des lettres de Rousseau à Mme de Verdelin, publiées par le journal l'Artiste, en 1840 (p. 148). Soixante-trois lettres avaient été remises pour cet objet à M. E. Bergougnioux, un des principaux rédacteurs de ce journal, par M. Emile de la Rouveraye, gendre de M. le comte Le Veneur de Tillières, petit-HIs par alliance de notre marquise.

« Voilà un beau livre, niais dont il sera parlé, dans peu de temps, plus qu'il ne serait à désirer pour l'auteur. » Les inquiétudes de Moultou ne se dissimulent pas. Mme de Gréquy avertit Jean-Jacques que des poursuites sont imminentes; enfin le curé de Deuil, que le Parlement est résolu à procéder avec la dernière sévérité.

Et lui demeure dans une sérénité que rien n'altère, jusqu'à ce qu'un prince du sanjj prenne la peine de le pousser hors de France. En attendant, il se confie en deux phrases, qu'il répèle à tout venant : «Jean-Jacques n'a point appris à se cacher » ; et surtout : « J'aii'endu gloire à Dieu, j'ai parlé pour le bien des hommes (1). >» Les Confessions ajoutent ce trait : « Le 8 juin, veille du décret, je fis ma promenade ordinaire avec deux professeurs oratoriens, le Père Alamany et le Père Mandard. Nous portâmes aux Champeaux [lieu-dit au nord de l'Ermitage, qui touche au fort actuel de Montmorency, et d'où l'on jouit d'une J>elle vue] un petit goûter que nous mangeâmes de grand appétit. Nous avions oublié des verres; nous y suppléâmes par des chalumeaux de seigle, avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille... Je n'ai jamais été de ma vie si gai. » Une nuit dramatique suivit. Il rêvait au Lévite d'Éphraïm quand La Roche vint l'éveiller, lui apportant une lettre du prince de Conti et une autre de la maréchale. La première lui annonçait le décret de prise de corps pour le lendemain, à sept heures du matin, et éventuellement l'arrestation. Mme de Luxem-

(1) Pages 334-336 de la Correspondance.

bourg écrivait : « Il me semble que vous n'avez pas uu instant à perdre pour apporter tous vos papiers, et vous mettre vous-même à couvert. Au nom de Dieu, venez : c'est la plus grande preuve d'amitié... » Il accourut, sans pouvoir jeter un dernier coup d'œil sur Montlouis, qu'il abandonnait pour jamais.

En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il montra la fragilité de ses sentiments affectifs, ce qu'il a appelé lui-même u sa naturelle ingratitude » . Après les preuves d'incroyable tendresse que lui avait prodiguées la maréchale, et que j'ai citées abondamment pour éclairer le fond des cœurs, qu'est-ce qui pouvait l'inciter au moindre doute sur celui d'une incomparable amie? Cet homme n'a que l'excuse d'aberration quand il déclare qu'il fit alors « le sacrifice de sa gloire » à la sûreté de Mme de Luxembourg et qu'il eut lieu d'être choqué de l'indifférence avec laquelle elle l'accepta. Oui, il n'a consenti à fuir, parait-il, ({ue pour éviter, s'il était jeté en prison, de la compromettre par défaut de présence d'esprit, d'adresse ou de fermeté! La bienfaitrice a manqué de reconnaissance. Mais tout ce qu'on a lu, tout ce qu'on lira d'elle crie contre une telle interprétation de ses sentiments.

Le château fut au proscrit un asile provisoire, et d'où la sollicitude anxieuse de ses hôtes ne lui permit pas de s'écarter un instant, pour aller prendre congé de personne. Il passa la plus grande partie de la journée du 9 juin à commencer un tri de papiers avec le maréchal,, qui promit de l'achever personnellement, dans la même chambre, où personne ne pourrait pénétrer.

Puis il fallut partir. Les scènes d'adieu sont notées avec complaisance; d'abord, les embrassements de Thérèse : « 0 amitié, rapport des cœurs, habitude, intimité! » Puis les embrassements des maréchales duchesses de Luxembourg et de Mirepoix, et de la comtesse de Boufflers, dont l'objet prétend discerner les sentiments et les nuances : tristesse, attendrissement, emphase. L'ancien coureur d'aventures n'en a pas rencontré de plus extraordinaire. Des cœurs féminins d'altière noblesse se penchaient vers son humilité, et lui donnaient rang parmi les héros de l'histoire et de la fiction : cet arrière-neveu d'Alain Ghartier ne compterat-il pas à la fois parmi les aïeux de Ruy-Blas? L'embrassement du maréchal, « pâle comme un mort » , fut " long et muet » , comme un dernier adieu.

Rousseau fut infiniment sensible à l'émotion aristocratique qui salua son départ de la vallée de Montmorency. 11 est certain aussi que l'éloignement à cette heure des braves gens avec lesquels il avait le plus de « rapport de cœur, d'habitude, d'intimité » , lui laissa de viCs regrets. Il les exprima, par lettre, à Thérèse, le 17 juin, où, n'ayant pris pied à Yverdun que depuis trois jours, il écrivit en même temps au prince de Conti, au maréchal de Luxembourg et à la maréchale. Il disait à sa gouvernante :

Je vous prie de témoigner à MM. Mathas et du Moulin, à Mme de Verdelin [qu'il range donc parmi ces familiers], à MM. Alamany et Mandard, à M. et Mme de la Roche, et géne'ralement à toutes les personnes qui vous paraîtront s'intéresser à moi, combien il m'en a coûté pour quitter si

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brusquement tous tues amis et un pays où j'étais bien voulu. Ne manquez pas aussi de voir, de ma part, M. le curé, et de lui marquer avec quelle édification j'ai toujours admiré son zèle et toute sa conduite, et combien j'ai regretté de m'éloigner d'un pasteur si respectable, dont l'exemple me faisait du bien. '

Le bon prêtre, célébré ici d'une façon anonyme, était natui'eliement un oratorien : le Père Louis-Denis Muly, qui tenait la cure de Montmorency depuis 1737, devait passer supérieur général de l'Oratoire en 1773, et mourir en 1779, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Il avait bien mérité cependant d'être nommé dans les Confessions, à côté de ses confrères de Groslay et de Deuil. La Bibliothèque nationale possède un portrait de lui. Le Père Cotte le remplaça dans sa cure.

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