‹ Jean-Jacques Rousseau dans la vallée de MontmorencyChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dislocation des cercles de Rousseau. — Mme d'Épinay à la Briche. — Mme d'Houdetot à Sannois. — Vente du château de Margency. — Mort de Mathas. — Mort du maréchal de Luxembourg. — Départ de Mme de Verdelin de Soisy. — Mort du curé de Groslay et de du Moulin. — Conversion en roture et vente de Montlouis. — Dernières étapes de la vie de Rousseau. — Rupture avec le genre humain. — Ermenonville.

En juin 1762, il restait à Rousseau seize années à vivre, qui se partagent en deux périodes égales et tranchées : l'une, « errante et tumultueuse » , passée en Suisse, en Angleterre, à Trye, dans diverses localités du centre de la France, etau cours de laquelle furent mises au jour la Réponse an mandement de l'archevêque de Paris, les Lettres écrites de la montagne, et composées presque entièrement les Confessions ; l'autre, quasi recluse dans la pauvre tour d'ivoire de la rue Plàtrière, inspiratrice de ces Dialogues et de ces Rêveries où la folie grandit à côté du génie, presque sans s'y mêler. La première de ces périodes se termine à Paris, au cours de juin 1770: la seconde, à Ermenonville, par la mort, le 2 juillet 1778. Supposez un Wagner dédoublé, et que le musicien, toujours supérieurement inspipiré, emprunte au poète des paroles parfois délirantes.

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L'année 1762 vit, en même temps que la sortie de Rousseau de la vallée de Montmorency, un commencement de dislocation des cercles où il avait fréquenté : ^Ime d'Épinay quitte alors la Chevrette pour la Briche; Mme d'Houdetot, Eaubonne pourSannois; Margency vend son château; le propriétaire de ^lonllouis meurt. Ce mouvement continue les années suivantes ; en 1764, mort du maréchal de Luxembourg; en 1765, départ de Mme de Verdelin de Soisy ; en 1767, mort du curé de Groslay; en 1770, mort du procureur fiscal, neveu et successeur de Mathas, et conversion en roture et vente de Montlouis. Repassons brièvement ces faits, dans l'ordre indiqué : c'est, après la pièce jouée, les acteurs et la scène qui changent.

<< Entre la Barre et Montmorency, dit Rousseau, je rencontrai ^le 9 juin 1762i dans un carrosse de remise quatre personnes qui me saluèrent en souriant. » C'étaient les huissiers chargés de l'arrêter, et qui n'en continuèrent pas moins leur route vei's la maison d'où ils le savaient parti. Lui, passant à la Croix-de-Deuil, a pu apercevoir les ombrages de la Chevrette et la silhouette de l'ancienne amie, installée là alors, dans des conditions si différentes du passé : pour quelques semaines et pour la dernière fois. Il ne pouvait ignorer la catastrophe dont Bachaumont consignait la nouvelle dans ses papiers, dès le 17 janvier 1762 : « Les Muses et les Arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs. » Entendez, d'une part, la Popelinière, •auquel Rousseau venait d'écrire fort gracieusement, la veille même de son dépari, pour le remercier de féUci-

talions qu'il en avait reçues; d'autre part, Lalive d'Épinay, que le nouvelliste louait d'avoir fait de sa maison « un Lycée, un Portique, une Académie » . Il confondait son rôle avec celui de sa femme, qui avait cependant cette mention spéciale : « Sa digne épouse a vu longtemps enchaîné à ses pieds le sauvage citoyen de Ge->nève. » Combien les temps étaient changés! Mme d'Épinayavaitlieu d'écrire dans ses Mémoires : « Tous ceux que je connais, ou que j'ai même connus de vue se sont fait inscrire [chez elle, après la révocation de son mari], excepté Mlle d'Eth, Duclos et Rousseau. »

Rousseau, dans sa course du 9 juin vers Paris, n'a pu manquer de jeter un regard sur la Briche, qui bordait le chemin, lieu si plein de souvenirs. Mmed'Épinay allait s'y installer à la mi-juillet, et la Chevrette s'emplir du bruit de nouveaux plaisirs : comédies données par un locataire, le fermier général Roullongne de Préninville, avec l'aide d'un ami et voisin, Dufort de Sainte Leu. Mais l'auteur des Confessions se tait là-dessus. Il ne s'est réseivé, à propos de Mme d'Epinay, que des occasions d'épancher une bile recuite. Plutôt qued'ayoir un remerciement à lui exprimer, il a feint de croire que c'était Grimm qui offrait, de sa médiocre bourse, une pension à la mèi-e Le Vasscur : celle-ci le consultait alors pour savoir si elle devait profiter d'un secours dont elle-même devinait bien l'origine, et, à cause de cela^ trouvait l'acceptation embarrassante (I).

(1) Mémoires de Mme d'Épinay, II, 438 : « Quant à nous, écrit Griuim, c'est bien assez d'être chargés de la vieille... lî' « Nous » indique peut-être un partage.

Huit ans après, en octobre 1770, M. d'Épinay ayant continué ses prodigalités, et Mme d'Épinay une dépense excessive, la châtelaine dut dire adieu à la Briche " sans miséricorde et sans retour » . C'est à ce momentlà que le philosophe, rentrant à Paris, y écrivit la fin de ses mémoires, et s'empressa d'en donner lecture entre autres à un petit cercle de ces seigneurs dont il méprisait peut-être la frivolité et la richesse, mais appréciait sûrement le goût, la culture et l'honneur. Il ne craignit pas d'accabler une femme malade, malheureuse, qui lui avait ouvert cet Ermitage où il avait « commencé de vivi-e " , et où elle lui éleva un monument, avec des paroles de paix qu'on y peut lire encore.

Passons à Mme d'Houdetot. Les registres paroissiaux du village mentionnent, en janvier 1759, le jardinier de la comtesse d'Houdetot; en janvier 1763, le jardinier de la comtesse de Mesgrigny. Celle-ci a pris, dans l'intervalle, la place de celle-là. En effet, le 20 juin 1761, Pierre Tricher et sa femme, que nous avons vus propriétaires du (îef (le Meaux, indivisément d'abord avec leur frère et beau-frère, puis seuls à partir de 1753, vendirent, moyennant 2 400 livres, à n dame Jeanne Lemau, épouse séparée de biens de M. Pierre de Mesgrigny, vicomte de Troyes en Champagne, demeurant à Paris, rue de la Vieille-Voirie, paroisse Saint-Laurent, l'usufruit de la petite maison, située à Eaubonne à côté de leur grande maison, sur la droite d'icelle [la maison louée jadis aux d'Houdetot]..., avec un petit jardin... séparé

du jardin de la grande maison par un mur, dans lequel il y a une porte de communication pour se promener dans le grand jardin » . Tolérance ancienne, continuée : l'usufruitière aura donc la jouissance en fait du bosquet illustré par la scène amoureuse dn 5 juin 1757. Elle est la femme de Pierre de Mesgrigny, un des quatre fils de François, seigneur de Souleau et de Saint-Pouange, ingénieur ordinaire des armées du roi ; la fille de Lemau de la laisse, auteur de la Carte générale de la monarchie française ; et, si l'on en croit une de ces petites notes, suspectes à la vérité, des dossiers bleus du Cabinet des titres, de condition inférieure et de vie décriée (1).

Bien que l'usufruit de la petite maison ait été vendu à Mme de Mesgrigny le 20 juin 17G1, on doit regarder comme certain que Mme d'Houdetot n'en fut pas délogée avant la fin de la belle saison, les baux de campagne ne prenant fin qu'au printemps ou à l'automne. Elle n'eut pas un instant, d'ailleurs, l'idée de quitter une vallée où l'attachaient de si lointains et heureux souvenirs; au printemps suivant, elle s'y était assuré un nouveau séjour, assez proche de l'ancien. Le 10 mars 17(32 — devant Dutartre, à Paris, — les d'Houdetot achetèrent, à Sannois, un petit domaine que leur cédèrent

(1) Et non exemple de démêlés avec la justice. (Bibl. nat., Mss, vol. 445, dossier de Mksgbigny, p. 17.) — Lidiquons tout de suite que le Hef de Meaux fut vendu par les Tricher, le 22 septembre 1769, à Claude-Martin Goupy, entrepreneur des bâtiments du roi, et que celui-ci racheta de la comtesse de Mesgrigny, pour la somme qu'elle avait payée, l'usufruit de la susdite maison, le 11 septembre 1773. Elle en jouit donc, douze années, au prix des intérêt*, de 2 400 livres.

la veuve et les deux fils d'André de Lotte, brigadier des armées du roi, lieutenant-colonel des hussards de Berclieny, et qui avait appartenu : jusqu'en 1748, à la comtesse d'Argenton, première maîtresse du Régent, dont elle eut le chevalier d'Orléans; jusqu'en 1717, à Michel Dolimier, trésorier-payeur des gages et augmentations des secrétaires du roi. Description sommaire : cour principale, grand corps de logis avec deux pavillons couverts d'ardoise, orangerie, chapelle; deux autres cours juxtaposées, la cour des carrosses et la basse-cour. Derrière les bâtiments, grand jardin, parterre, potager avec distribution d'eau, bois de haute futaie. Le tout clos de murs donnant : par devant sur la route de Paris à Pontoise, par derrière sur une rue qui conduit à l'église. Séparée de cet enclos par la route, une prairie de quatorze arpents, qui complète le domaine, s'étend vis-à-vis, au lieu dit la Belle-Étoile. Le prix de vente fut de 35 000 livres, y compris le mobilier. M. d'Houdetot se préparait aussi bien, là, un lieu de retraite intermittent, ses campagnes devant se terminer avec la guerre de Sept ans, à la fin de 1762. Quant à Mme d'Houdetot, la voilà installée pour un demi-siècle.

Saint-Lambert, qui avait vendu sa charge, ne retenant que le stérile honneur de figurer dans la compagnie des gardes du corps du roi de Pologne, habitait, à Paris, l'hôtel de ses amis Beauvau ; à la campagne, la maison des d'Houdetot. Une lettre de Diderot, du 5 septembre 1762, nous apprend que Saint-Lambert s'y étant trouvé indisposé, on avait mandé de Paris le docteur Gatti, qui, après la consultation, avait laissé

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son malade et passé à la Briche, chez Mme d'Épiriay, où on le retint à diner, avec Damilaville, Raynal et l'auteur de la lettre. Dans quelques années, Saint-Lambert aura personnellement un logis champêtre à Eaubonne. Élégante et agréable retraite, à lui préparée par un ami, qui, précisément en 1762 (le 13 janvier), devenait seigneur du lieu : « Joseph-Florent Le Normand, écuyer, conseiller du roi, seigneur de Mézières, Bussy et autres lieux, commissaire ordinaire des guerres, demeurant à Paris, rue Bergère [ayant demeuré avant place Royale], avec dame Louise-Marie-Jeanne Duchesne, son épouse " , achetait, à la date susdite, la terre d'Eaubonne, de Pierre-Antoine Couet, trésorier-payeur des gages et autres charges assignées sur les fermes. Le nouveau seigneur, ami des arts, fort lié avec l'architecte Ledoux. lui demanda plus tard la construction, en ce lieu, de trois maisons bourgeoises qui subsistent encore, plus ou moins modifiées. 11 occupa l'une d'elles. Une autre était destinée à Saint-Lambert, aujourd'hui n" 8 rue de Soisy ; on a le tort de la confondre avec la troisième, la plus respectée dans son style néo-grec. Saint-Lambert, à qui fut consenti là un bail à vie, moyennant un loyer annuel de 650 livres, ne devait s'y installer que vers 1776 (1).

(1) Les première et troisième maisons, construites dans le parc du seigneur, font partie aujourd'hui de deux propriétés différentes, en lesquelles ce parc a été divisé par une route moderne dite « rue de la Gare » : l'une appartenant à Mme Goguel, l'autre à un établissement d'enfants arriérés. On les a connues, il y a trente ou quarante ans, sous les noms de propriété Allegri et de propriété Tarbé des Sablons. La maison de Saint-Lambert a été habitée, après lui, par Ilegnaud de Saint-Jean-d'Angély ; elle

Un témoin, — faul-il dire un ami? — a écrit, quelques années après, ces lignes sur l'intérieur de Sannois (1) :

La seconde personne de la maison était le gros et grand vicomte d'Houdetot, affectueux, poli comme un homme qui n'est pas chez Un. Sa femme, qu'il traitait presque avec galanterie, faisait pour lui des infidélités à Saint-Lambert, qui en riait, et ces deux titulaires, logés, couchés porte à porte, vivaient ensemble dans une parfaite amitié (2)...

appartient aujourd'hui à M. Dûment. (Lefecve, le Tour de la Vallée, II, 145 et suiv. ; Le Prieur, Description d'une partie de la vallée de Montmorency, p. 3-5; Archives de Seine-et-Oise, Biens nationaux .J

(1) Souvenirs du baron de Frénillj. Paris, 1908, in-S", p. 233, 252. — Il a sur Mme d'Houdetot, âgée de soixante-neuf ans, il est vrai, ces mots cruels : « ... D'une laideur ignoble, une de ces voix que le peuple appelle de rogomme, et ce traître d'œil qui regardait de côté, quand il semblait vous regarder en face. « Il exagérait évidemment, ainsi qu'il faisait, prétendant qu'elle écrivait « comme une cuisinière » .

(2) Que l'on ne croie à nulle médisance. C'est la situation peinte avec des couleurs adoucies par l'aimable Mme de Vintimille (Buffexoir, p. 290). Un petit fait, pourtant, semble prouver que Saint-Lambert conservait quelque préséance intime. Le tils du jardinier de Mme d'Houdetot se mariant à Eaubonne, au ])as de l'acte de mariage signèrent (avec Le Normand de Mézières, seigneur du lieu, et Lévesque, tils des anciens seigneurs de Bury, allié aux Couet) Mme d'Houdetot et Saint-Lambert. On verra cidessous la reproduction de leurs signatures. (Archives d'Eaubonne.)

Sannois était littéralement une assez bonne maison de procureur au Ghâtelet, plantée sur la route de Rouen, dont un petit jardinet en terrasse le séparait. Cette terrasse se prolongeait ensuite en une grande allée de tilleuls, qui bordait un jardin, mi-anglais mi-français, de quelques arpents. La bonne Mme d'Houdetot... avait son miroir^ comme Mme de la Rriche au Marais. C'était une petite percée droite, que le peintre Hubert Robert avait imaginée et taillée lui-même dans le pelit bois du jardin, pour qu'on pût voir, du salon, tourner les ailes des moulins de Sannois au sommet de la montagne en face. Devant ce salon, se déroulait une pelouse qui se terminait a cent pas de là par un fort beau plant d'artichauts... On trouvait dans les tortillons du petit taillis nommé « le parc » une profusion de petits monuments. Voltaire y avait son buste en plâtre sur un Parnasse de pierres nieulières; je ne crois pas y avoir vu Rousseau.

Au moins élait-il représenté, sur la cheminée du salon de Mme d'Houdetot, par le manuscrit de la Nouvelle Héloise. L'auteur des Conjessions est resté, à son égard, dans la note juste de l'ancien ami. Il ne correspondit plus, mais il conserva avec elle un commerce de soins indirects, par l'intermédiaire de Mme de Verdelin, qui lui écrivait de Soisy, le 5 septembre 1763 : « M. de Saint-Lambert est ici depuis huit jours [à Sannois]. Il m'a demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Je leur ai porté votre gravuie [à lui et à Mme d'Houdetot] ; elle a été accueillie par la comtesse avec beaucoup de vivacité. Elle est enchantée de la maison [de Sannois] ; elle y a des amis [comprenez son ami], sa fille, qui n'est pas en bonne santé [l'autre est donc morte à moins de six ansl. »

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A propos de Margency, je ne m'occuperai d'abord que de la vente de son château. Après quoi, sa destinée est, au moins pour le temps que j'ai à considérer, si intimement liée à celle de Mme de Yerdelin, que je renverrai aux pages où je parlerai de celle-ci le soin d'achever ce qui le concerne lui-même. Il avait beaucoup changé depuis le temps que nous avons cessé d'en parler, c'est-à-dire depuis le départ de Mme d'Épinay pour Genève. Rousseau, lorsqu'il passe en 1759 la revue de ses connaissances, cite : « M. de Margency, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, ancien membre de la coterie holbachique, qu'il avait quittée, dit-il, ainsi que moi, ancien ami de 3Ime d'Épinay, dont il s'était détaché ainsi que moi. » Et il ajoute : « Nous étions d'anciennes connaissances ; mais le voisinage et une certaine conformité d'expérience nous rapprochaient davantage. » Voilà les premiers et caractéristiques symptômes du changement que nous signalions plus haut, et qui, d'après 3Ime de Verdelin, venait d'un retour à la foi, dont elle se plaignit à plusieurs reprises, non sans amertume. Le détachement d'avec Mme d'Épinay s'opéra insensiblement, sans rupture nette, pendant le voyage de Genève (1). Il lui fit une visite, sans doute la dernière, au commencement de novembre 1759, un mois après son retour, et c'est à propos de quoi il écrivait à Rousseau, le 9 janvier suivant : u J'allai voir, il y a deux mois, votre ancienne infante, Mme d'Épinay. Je la trouvai parée comme la

{i'^ Mémoires, II, 415, 44.3.

fiancée du roi de Garbe... Il y a longtemps que le charme est rompu, n Ce n'était plus le galantin. Il donna à la Correspondance littéraire , qui avait accueilli la première en août 1754, sa dernière poésie, très fugitive, en septembre 1758 : vers pour une musette, dont Grimm avait composé la musique (1), Il quittait Grimm alors, et sans doute à la fois « la coterie holbachique » , et rompait « le charme » entre Margency et Genève.

L'année suivante, quel changement de bord! Il était dépêché vers Rousseau, muni d'instructions secrètes de M. de Malesherbes, pour lui proposer une place vacante dans le Journal des Savants. En 1700, après l'achat de Soisy par les Verdelin, il avait pai'lé de vendre Margency; mais il varia là-dessus, sans doute à cause du crève-cœur que ce projet fut pour son amie. Il l'abandonne, puis il y revient; si bien que celle-ci, lasse de ces tergiversations à propos d'un parti qui, dit-elle, " la tue )' , finit par lui proposer elle-même un acquéreur, peut-être celui avec lequel il traita. Le fait est que, le 19 avril 1762, dès avant le départ de Rousseau, il avait vendu sa terre à Nicolas-Claude Thévenin, payeur des rentes de l'Hôtel de Ville, et à Geneviève Martin, sa femme, demeurant ensemble rue Neuve- des-Petits- Champs, moyennant 63 000 livres, dont 3 000 pour le mobilier (2). Mme de Verdelin semble n'avoir vu en cela qu'un désir de rompre des relations que les nou-

(1) Correspondance littéraire, II, 278, 388, 474, 490; III, 9, 68, 260, 443; IV, 34.

(2) Archives du Musée Condé, BA-29.

veaux sentiments de piété de son amant condamnaient. Maig j'ajoute, comme indices nouveaux d'une diminution de la fortune de Margency, qu'il vendit sa charge de gentilhomme ordinaire de la chamhre du roi, la même année, et qu'il avait été, en quittant l'hôtel de son père, rue de la Sourdière, se reléguer au fauhourg Saint-Jacques (l).

Enfin, cette année 1762, où changea si étonnamment le théâtre de notre histoire, se termina par un événement qui n'émut que superficiellement la sensibilité de Rousseau, mais qui, s'il eût encore habité Montmorency, aurait pu troubler son séjour. Peut-être eût-il dû, comme Mmes d'IIoudetot et d'Épinay et M. de Margency, subir la crise d'un changement de demeure. Le bon Mathas, le propriétaire de Montlouis, vint à mourir. Son neveu, qui fut son légataire universel, aurait-il continué d'exercer envers le solitaire une hospitalité déguisée? Jean-Jacques écrivit à ce dernier, le 16 janvier 1763, une lettre de condoléances, où se mêlent un souvenir reconnaissant au défunt, des sollicitudes attendries pour le bosquet que lui-même avait planté, une réponse déférente à transmettre au curé de Montmorency, au sujet des alarmes qu'il avait mani-

(1) Dans l'acte de vente île sa terre (19 avril 1762), Margency se qualifie encore gentilhomme de la chambre du roi; mais il fï'est plus porté, en 1763, sur l'état des vingt-six officiers appelés à « jouir des privilèges de commensaux de la maison de Sa Majesté » pendant ladite année (Arch. nat., O' 820.)

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festées pour la catholicilé de Thérèse en pays protestant. Premier sujet de cette missive (1) : le 22 décembre 1762, Mathas terminait ainsi une lettre à M. Joly, secrétaire des commandements du prince de Condé : « Je vous souhaite meilleure santé que la mienne; je suis dans les mains de M. Bouvart, médecin. Je ne puis plus me tenir debout. Si vous vouliez expédier les provisions pour mon neveu, vous me feriez plaisir, n'étant plus en état de travailler. " Il dictait en effet, à son neveu du Moulin, les lignes précédentes. Celui-ci, le 1" janvier 1763 mandait au même Joly : « J'ai eu l'honneur de vous faire informer hier, par M. Duchesne, frère de la sœur de l'Ilôtel-Dieu d'Anguien, de la perte que je venais de faire, mon oncle venant de mourir... Demain se fait l'enterrement. » Le Conseil du prince nomma procureur fiscal, le 13 janvier, « M. Baudoin-Cyprien Antoine, sieur du Moulin, déjà pourvu de l'office de prévôt-juge d'Écouen. »

Voyons les événements annoncés au delà de 1762, et, rapidement parmi leur suite, la fin de la carrière de Rousseau même.

Sa correspondance avec les châtelains de Montmorency n'eut guère d'activité pendant plus d'une année. Le maréchal, d'une façon un peu intermittente, lui témoigne jusqu'au bout la même simplicité cordiale, le même zèle touchant à le servir. Ainsi, dans sa dernière

(1) Archives du Musée Conclé, BA-22.

lettre, du 12 septembre 1763 : « Je suis dans mon tort, mon cher ami, mais mon rœur n'y a aucune part. " De la marëcliale, il ne subsiste que quatre lettres en deux années, mais d'un accent toujours pareil à ce mot de tendresse du 27 juin 1762 : « Je commence à sentir la douleur de votre absence. » Elle laisse d'ordinaire la plume à son mari, auquel il est visible que leur correspondant commun aime mieux avoir affaire, et, d'ailleurs en dernier lieu, elle n'a pas de réponse à une lettre du 26 avril 1763.

Les trois premières lettres du fugitif au maréchal mêlent aux actions de grâces bon nombre de commissions; il lui remet à trancher entre autres la question de l'envoi de Thérèse, s'exprimant à ce sujet avec un détachement qu'on n'aurait pas attendu. Ce ne sont plus les cris : " 0 amitié, rapport des cœurs, etc. » Les deux lettres suivantes, des 20 et 28 janvier 1763, sont les belles descriptions, bien connues, du pays qu'il habite (1). Après celle du 23 avril, où il demande une enquête sur le gentilhomme hongrois, son voisin, en (jui son délire ordinaire le porte à voir un espion, il écrit encore ti'ois lettres inconnues, auxquelles le duc répond les 4 juillet, 9 et 12 septembre (2). Puis il ne reçoit plus rien. Déjà il s'était plaint d'un précédent retard dans une lettre à Mme de Verdelin du 27 mars :

(1) Et où voici l'adresse qu'il donne : ■< A Motiers-Travers, comté de Neuchâtel, par Pontarlier. " Il y était arrivé le 10 juillet 1762, et il y passa, jusqu'au 8 septembre 1765, trois ana et deux mois.

(2) L'Artiste, p. 52.

« Il ne me reste que vous seule en France et quelqu'un qui n'est pas encore jugé, mais qui ne tardera pas à l'être [M. de Montmorency]. » Cette fois, les délais se prolongent au delà de toute prévision; nouvelle expression de sa peine à la même confidente, le 25 décembre : « Tout l'hôtel de Luxembourg garde avec moi le plus morne silence; ce qui, je vous l'avoue, m'étonne et me navre de la part de M. le maréchal... » Mais celui-ci, gravement touché en janvier 1761- de la maladie qui l'emporta en mai, ne devait plus écrire. Si bien que Rousseau laisse déborder, le 21 avril, inquiétude et amertume : Permettez que je vous supplie de me faire écriie un mot... Je sais qu'il faudrait toujours savoir se retirer avant que d'être importun, et qu'on y est obligé, du moins quand on sent qu'on l'est devenu. »

Le maréchal meurt, le 18 mai. Condoléances du même accent, le 5 juin, à sa veuve. De celle-ci, le 10 juin : « J'avais cru, dans mon malheur, n'avoir d'autres consolations que vous; au lieu de cela, il faut que je me justifie, et, ce qu'il y a de plus affreux et de plus navrant, c'est de justifier M. de Luxembourg, qui vous aimait, vous estimait, et qui ne comptait pas avoir de meilleur ami au monde que vous... » On sait, par une lettre de Rousseau à Mme de Verdelin, qu'il voulut bien tenir pour sincère ce qu'il appelle le retour de Mme de Luxembourg. La paix précaire scellée par ce mot si souvent répété de la maréchale : « Soyez sûr que je vous aimerai toujours du plus tendre de mon cœur )) , ne porta pour ainsi dire aucun fruit. Il n'est pas sûr qu'il Talla voir, dans la seconde quinzaine de

décembre 1765, qu'il passa à Paris se rendant à Londres. Il faut arriver à l'été de 1767 pour rencontrer un nouvel échange de lettres, qui, de la part de l'hôte provisoire du prince de Gonti, n'eut pas d'autre objet que de s'informer s'il lui serait permis de demeurer plus longtemps à Trye. Et ce fut la fin. Le malheureux revient à sa froideur, à ses suspicions : « Mme la maréchale de Luxembourg me hait, écrit-il le 26 février 1770, elle a raison (1). »

Mme de Verdelin, à la différence de Mme d'Houdetot, qui avait fini par être lasse du mauvais caractère de cet homme, attendit d'en avoir son congé. Au temps de l'Ermitage, on lui demandait quelque réciprocité d'égards; au temps de Montlouis et après, la permission de rester à ses pieds. L'ensorcellement était complet. Vers le milieu de mars 1763, Mme de Verdelin, malade, se fit transporter à Soisy. A la suite d'une longue convalescence, le premier essai qu'elle tenta de ses forces, le 12 juin, fut une promenade à Montmorency et à Groslay. Elle écrivit le même jour à Tabsent, pour l'informer de ce qui le touchait le plus dans ces villages. C'était : à Montmorency, les tilleuls et les fleurs de son ancienne terrasse; à Groslay, le curé; à Soisy, enfin, la chatte pour qui les partants y avaient demandé l'hospitalité. Un mot charmant qu'elle dit au sujet de la i< Doyenne » s'applique si bien, à la fois, à

(1) Correspondance ; OEuvrcs, XII, iS^Î.

son "maître, qu'on y croirait voir une de ces épigrammes dont celui-ci se plaignait, d'ailleurs sans cause : u Elle ne m'aime pas mieux... Elle souffre l'amitié, et c'est tout. » Lui, en effet, eut beaucoup de peine à dépasser les limites où se tenait la chatte, et, après un long accès de tendresse, il revint en deçà, dans la désagréable page des Confessions déjà citée.

Le marquis de Verdelin, un mari peu aimable, peu aimé, mourut le 27 décembre, a Tout ce que put faire» Rousseau, répondant le 28 janvier 1764 à l'avis qu'il avait reçu de sa veuve, fut, en propres termes, " de ne pas la féliciter » . Puis ces questions (I) : « Gai'dez-vous Soisy?... Restez-vous à l'hôtel d'Aubeterre?... » Non; elle devait changer tout ce cadre de vie, soit par raison d'économie, soit pour fuir le souvenir ou la crainte d'un amour a qui l'humilie » . On sait les perplexités de la mère de famille, quand Margency, semblant refroidi et obéir à un devoir plus qu'à un penchant, lui parla de secondes noces : ne nuirait-elle pas à l'avenir de trois filles, sans une véritable satisfaction pour son cœur? Son père, duquel elle avait accepté le premier mari que l'on sait, n'agréait pas le second. Rousseau, pris comme directeur, opina finalement en faveur du prétendant, pour lequel il avait estime et sympathie. En octobre 17()4, à la mort du comte de Bouftlers, la même question se posa entre sa veuve et le prince de Conti. Mme de Verdelin semblait s'exciter elle-même

(1) Lettre publiée à la fois dans la Conesponflance (OEuvro XI, 115) et dans l'Artiste (p. 84).

226 JEAN-JACQDES ROUSSEAU

à un parti héroïque lorsqu'elle écrivait, le 8 janvier 17G5 (1) : « On dit que Mme de Boutflers épousera le prince de Conti, il serait, je crois, beau et sage (le le refuser. » Étrange rapprochement entre la destinée de ces deux Femmes, conseillées, chacune dans une crise pareille, par un philosophe, Hume ou Rousseau, et qui devaient mourir dans la même province, disparues, ignorées.

J'explique les changements sur lesquels Mme de Verdelin était interrogée après la mort de son mari. Elle passa presque aussitôt de la rue de Vivienne, qu'elle habitait, à l'hôtel de sa parente et amie la maréchale d'Aubeterre, rueSaint-IMarc (2). Installation provisoire : dès le 9 février, elle a pris la résolution de quitter le toit d'une personne qu'elle « aime fort » , mais dont elle II n'aime pas le genre de vie ». Le 3 septembre, elle loue un appartement, pour ses filles et pour elle, à l'abbaye de Pentemont. Rousseau lui écrit là, le 6 octobre, prématurément (3); retardé par des ouvriers « qui n'en finissent pas » , elle ne s'établit dans « son couvent » qu'à la fin de novembre. Quant à la maison de Soisy, il avait été déjà question de la vendre du vivant de M. de Verdelin (mars 1763). L'affaire, reprise,

(1) Strecreisen-Moultot:, II, 524. — Cf. Saiste-Becve, Nouveaux Lundis, IV, 163, 237.

(2) Lefeuve, les Anviennes Maisons de Paris, IV, 636. — Les d'Aubeterre y sont désignés sous le nom de « la famille d'Esparbès » . La vallée de Montmorency les a connus au château d'Épinay (non pas celui des d'Epinay), de 1781 à 1796. (Auguste Rev, le Château d' Kpinay-sur-Seine .J

(3) L'Artiste, p. 101.

se changea en une cession d'usufruit à la comtesse d'Estrades (mai 1765) (1).

En 1763, s'étaient établis des rapports franchement et réciproquement affectueux entre Mme de A'^erdelin et celui qu'elle continuait d'appeler son « voisin » . Il lui faisait des déclarations comme celle-ci (2) :

Cent fois le jour, je pense avec attendrissement que, depuis le moment de noire connaissance, vos soins, vos bontés, votre amitié n'ont pas sonfFert un moment de relâche ou d'attiédissement, que vous avez toujours été la même envers moi, dans ma bonne et mauvaise humeur, dans ma bonne et ma mauvaise fortune, que vous m'avez toujours montré une égalité d'àmc qui devrait faire l'étude du sage, et cette bienveillance inaltérable que tous les amis promettent et qu'on ne trouve dans aucun. Votre amitié. Madame, est éprouvée et la mienne mérite de l'être. Voilà maintenant de quoi j'ai le cœur plein et ce que je voulais vous dire : j'ai plus a me louer qu'à me plaindre d'une adversité qui m'a mis en état de vous parler ainsi.

On voit de quelle hauteur tombera plus tard cette exceptionnelle amie. D'une cinquantaine de lettres qu'elle lui écrivit après son départ de Montmorency, un peu plus de vingt sont datées de 1765. Elle y témoigne

(1) La comtesse d'Estrades, pour le dire en passant, avait été dame d'atours des Filles de France, et, quoique alliée à Mme de Ponipadour par son mari, congédiée et même un instant exilée, pour avoir parlé de la favorite en termes très vifs. Voir aux dossiers bleus du Cabinet des titres (vol. 257) : « Charles-Jean d'Estrades, né le 21 janvier 1709, dit le comte d'Estrades, enseigne au régiment des gardes. » Son père, Godefroy-Louis, lieutenant général, avait épousé une Le Normand.

(2) Celle-ci datée de Motiers, 7 février 1763. (L'Artiste, p. 3.3.)

228 JEAN-.I ACQLES IIODSSEAU

le plus de liberté d'esprit, de confiance, avec parfois un ton de gazette. Elle se hasarde ù lui reparler de Mme d'Épinay, de IM. d'Epinay, »{ui fait jouer dans un concert spirituel, sans en prévenir l'auteur, le motet qu'il a composé jadis pour la Chevrette (l), de Mme de Luxembourg, de 3Ime d'Uoudetot, qu'elle voyait assez souvent, un jour même, — j'ai cité ce passage plus haut, — en se moquant de son nez (2).

Au commencement de septembre, Mme de Verdelin profita d'un vovage aux eaux de Bourbonne, qui avait été ordonné à l'une de ses filles, pour réaliser le projet longtemps caressé d'une visite à l'hôte de Motiers. Là, témoin d'une partie des mauvais traitements qu'il y avait à supporter, elle comprit la nécessité pour lui d'une expatriation nouvelle, et se prononça très nettement pour un refuge en Angleterre (3).

Le philosophe se met en route pour Berlin, au mois de novembre 17(35. Il arrive à Strasbourg exténué, incapable, au moins provisoirement, d'aller plus loin; ses incertitudes le reprennent. ]Mme de Verdelin lui écrit le 28 novembre : « Mme dlloudetot et M. de Saint-Lambert s'occupent de vous on ne peut plus honnêtement. L'un vous offre un repos en Normandie [on connaît les terres de M d'Uoudetot en cette province], l'autre en

(i) Streckkisen-Moultou, II, 524, 537.

(SJEnnovenibrelTÔijMmede Verdelin rencontrait Mme d'Houdetot à Maubuisson. Elle allait voir deux de ses tilles, qu'elle y avait placées pendant une maladie contagieuse de la troisième.

■ {'i) Voir, sur cette période, la très curieuse étude dramatique en trois actes de M. Edouard Uod, le Réformateur, représentée le 20 mai 1906 au Nouveau-Théâtre, à Paris.

Lorraine [on n'imagine pas où] ; mais je ne vois rien de plus honorable et de plus sûr qu'une habitation près de Londres. ■> Lui, le 4 décembre : " Je suis fort sensible aussi aux offres de Mme d'IIoudetot, et vous savez, Madame, comment j'ai toujours pensé de M. de Saint- Lambert. Je veux les estimer et les aimer l'un et l'autre, et n'en jamais rien accepter. Le seul séjour qui me convienne est celui de l'Angleterre. » Tel est le dernier sentiment de l'ancien ermite à l'égard de l'héroïne du printeujps de 1757; telle, l'explication, réservée jusqu'ici, de ces mois dont on doit se souvenir : « Elle fit même plus, conime on verra dans la suite, u Plus que de lui écrire des « billets indifférents mais ol)ligeants ') . Ainsi ai-je réparé, me semble-t-il, un oubli de l'auteur.

Mme de Verdelin, à qui je reviens, était du même avis que Mme de Boufflers, qu'elle ne connaissait pas; du même « complot », dira Jjientôt le neurasthénique. Il passa une quinzaine de jours, fin décemi^re, à Paris. Il descendit d'abord chez la veuve Duchesne, puis au Temple, revit Mme de V^erdelin et sans doute la maréchale de Luxembourg, qui devait loger Thérèse quelques jours après; il fit le voyage de Londres, du 3 au 13 janvier 17GG, sous la conduite de Hume, u Le digne homme mérite à jamais, dit-il, les bénédictions de mon cœur » ; le 22 mars encore, il 1' " embrasse avec le même cœur qu'il espère et désire trouver en lui » . Le 7 avril, — il dut avoir dans l'intervalle une crise aiguë de son mal, — c'est le commencement de ses réquisitoires enflammés contre l'Anglais : c le plus noir

des hommes » , écrit-il à une amie; un homme dont « il ne peut supporter le regard sans frémir » , écrit-il à l'autre, le 25 mai (1). Il accusera bientôt « la haine couverte mais implacable » de la comtesse de Boufflers, et il voilera presque au même moment dans son cœur l'image de Mme de Verdelin. Mais tournons court à ces insanités, et repassons avec lui le détroit, le 22 mai 1767, après qu'il eut quitté, le 1", Wootton, où il demeurait depuis le 21 mars 1766 (2). A noter qu'il séjourne à Saint-Denis, le 4 juin, en vue de ses anciens coteaux. De la mi-juin, — onze jours plus tard, — à la mi-juin de 1768, il sera l'hôte du prince de Gonti, en son château de Trye, près de Gisors. La continuation de ses délires l'en chasse, et le jette, deux années durant, dans les divagations que l'on sait, à travers le centre de la France. Il rentrera à Paris, vers la ini-juin de 1770, y rapportant, presque terminées à Monquin, les Co7ifessions qu'il avait commencées à Wootton.

Dans une lettre qu'il adressait à Mme de Verdelin, de ce dernier lieu, en août 1766, il lui annonçait qu'il ne

(1) Correspondance; OEuvres, XI, 329; l'Artiste, p. 309. — Dans la lettre précitée, du 25 mai, — on voit avec quelles dispositions morales, — il informe sa correspondante qu'il médite d'écrire ses Confessions. Il aura «beaucoup à dire; mais, s'écriet-il, je dirai tout; nul homme jusqu'ici n'a fait ce que je me propose de faire, et je doute que aucun autre en fasse autant après moi " . C'est la seconde fois que nous voyons ici rouler dans son cerveau la phrase initiale des Confessions. Il calculait parfois longuement certains effets.

(2) Correspondance ; OEuvres, XI, 318; XII, 14.

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voulait plus écrire, et qu'à elle-même il écrirait plus rarement. C'était un programme, et un avertissement auquel elle dut se conformer : le nombre de ses lettres tombe en 1766 à sept, en 1767 à trois, en 1768 à une. Puis tout finit, de son côté, par ces lignes touchantes et profondes, datées de Breune, dans l'Indre, le 21 août 1771, environ le moment où, croyant l'univers ligué contrelui, le délirant rompait avec l'univers : « Pour vous servir à votre mode, je m'en tiens à vous être inutile... ; mais il existe un cœur bien vrai, bien sensible, sur lequel vous pouvez compter à la vie, à la mort (1). )) Dans pareille crise, Mme d'IIoudetot s'était désaffectionnée et retirée, et elle n'eut qu'adorations et compliments de l'auteur des Confessions; tandis qu'il en consacre la dernière injure à Mmes de Verdelin et de Boufflers : « Les deux darnes qui voulaient disposer de

(1) Voir, en particulier, le congé donné le mardi 7 mai] 1771 à Mme de Créquy, le 7 juillet de la même année à Mme de la Tour-Franqueville. La correspondance recueillie dans l'édition Hachette ne compte que 15 lettres, de 1772 à 1778. Une publication récente vient d'y en ajouter 17. M. Philippe Godet a donné à la Revue des Deux Mondes {{." septembre et 1*' octobre 1908) une série de 48 lettres inédites de Rousseau, adressées à Mme de Lessert, sauf 1 à Thérèse Levasseur et 3 à Mme Boy de la Tour, et comprises entre le 9 avril 1766 et le 8 mars 1776. Rousseau s'y montre assez bon homme, sauf quelques résonances de sa fibre malade. Au point de vue de l'origine, on en compte : 1 de Wootton, 2 de Grenoble, 9 de Bourgoin, 12 de Monquin, 2 de Lyon, 22 de Paris. Le lot des 17, datées de Paris du 28 avril 1772 au 8 mars 1776, est de la catégorie la plus rare, Rousseau s'étant à peu près tenu la parole donnée par ses lettres des 16 juin et 29 juillet 1772, de ne plus avoir de correspondance ni de relations de visites avec personne.

moi, après m'a voir, à force d'intrigues, chassé de la Suisse, où je n'étais pas assez en leur pouvoir, parvinrent enfin à me livrer à leur ami [Hume]. »

La folie de Rousseau est-elle jamais apparue plus clairement que dans cette imagination? Ce mot, au moins, de Mme d'Épinay doit rester, qui juge l'homme avec le plus de ménagements et de simplicité, et qu'elle adressait à lui-même dans sa lettre du 12 novembre 1757 : "Il n'est pas naturel de passer sa vie à soupçonner et à injurier ses amis. » Et l'enfiévré, tout de même, trouva des amis jusqu'à la fin!

^Ime de Verdelin vécut obscurément le reste de ses jours, toute aux joies et aux soucis de la famille. J'ai retrouvé sa trace à Soisy, et sa maison particulièrement. On l'a revue, dans ce village, chez son amie ÏNIme Ledroit, née iMadeleine Genest de Launay, veuve d'un payeur de rentes de l'Hôtel de Ville, Jean-Baptiste Ledroit, et usufruitière des fiefs de Jean de Soisy et la Ghaumette. Elle avait écrit, au moment de son traité avec Mme d'Estrades : « Elle est assez jeune pour m'ôter l'espoir d'en jouir jamais [de sa maison]; mais mes filles la retrouveront dans un meilleur élat que je ne l'ai reçue, parce qu'elle va augmenter le logement et par conséquent la valeur. » Prévision trompée, en un point au moins, qu'on va voir dans cette note écrite par le curé de Soisy- en tête d'un registre paroissial : (1 La chapelle de la maison de Mme de Verdelin, qu'occupe M. l'abbé Dulau [plutôt du Lau] d'Allemans, ancien curé de Saint-Sulpice. a été rebénite dans le courant du mois de juin, et [il] a obtenu la permission d'y

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célébrer la messe pour deux ans. Le 22 juin 1778. >» — Rousseau allail mourir. — Donc, Mme d'Estrades a disparu, et 3Ime de Verdelin a fait une seconde cession de la jouissance de sa maison au prêtre qui avait remplacé, en 1750 à Saint-Sulpice, M. Languet de Gergy, et lui-même résifjné ses fonctions, en mars 1777. Grâce surtout à. la notoriété de ce dernier et de ses grands jardins entourés de murs, nous avons pu retrouver la maison où fré(|uenta 1 hôte de Montlouis : c'est celle que M. le prince Dachery possède aujourd'hui, et dont le parc, agrandi par ses soins, borde la voie ferrée d'Enghien à Montmorency (1).

Mme de Verdelin, — cela est connu, — n'épousa pas M. de Margency. Fort hésitante, elle l'avait ajourné à la guérison de sa fille ainée. Se lassa-t-il? Fit-il une retraite plus digne? De Mme de Verdelin à Rousseau (2) : « 1" juin 1764. — M. de Margency vient d'acheter une maison près de Sceaux, où il passera l'été. » Ainsi remplace-t-il la terre de Margency, deux ans après sa vente, par vuie campagne, moins importante sans doute (3), comme il avait fait de l'hôtel pater-

(1) Le Priecr, Description d une partie de la vallée de Montmorency, p. 6 et 7. — Archives de Soisy. J'y ai reçu de M. Dhéret, maire, un accueil dont je le remercie.

(2) Strecreisen-Moultou, II, 514.

(3j Moins importante, dis-je, parce que je ne l'ai pas trouvée citée dans la Promenade de Sceaiix-Penthièvrc, de ses dépendances et de ses environs, où l'auteur (Coign.\t de l'Aulnay) fait allusion, en 1778, à toute maison bourgeoise de quelque apparence, située à « Sceaux, Aulnay, Chàtcnay, Verrières, Plessis- Piquet, Fontenay-aux-Iloses, Gliâtillon, Bagneux, Bourg-la- Reine » .

nel du quartier Saint-Honoré, par une habitation au faubourg Saint-Jacques. Puis, n'abandonna-t-il pas le nom de Margency à l'acquéreur de la seigneurie, et ne redevint-il pas le simple Guiret (pour Guyret) qu'on trouve dans V Almanach de Paris, en 1787? Gomment, personnage si aminci, continuer sa cour à une marquise encore charmante et suffisamment reniée? Je crois que l'on assiste aux derniers soupirs de leur intimité dans deux lettres datées par Streckeisen-3Ioultou du « commencement de 17G7 » et de 1' « automne de 17G7 (1) », et qui sont plus précisément : l'une, un peu postérieure au 27 janvier; l'autre, un peu postérieure au 21 septembre de ladite année, comme le montrent l'incident Stainville-Ghoiseul et le mariage de Mlle de Montmorency, auxquels allusion y est faite respectivement (2). Dans la première, Mme de Verdelin dit à Rousseau qu'elle veut mettre sa fille aînée en état de s'établir : (i Mon bonheur est fixé à cet événement. Un homme de nos amis l'attend avec bien de l'honnêteté, » Puis elle quitte, le 13 février ou le 13 mars, son appartement de Pentemont, que le duc d'Orléans a demandé pour sa fille. Et, dans la lettre de fin septembre, elle note que Margency n'est venu la voir que trois fois (donc en six ou sept mois) depuis qu'elle habite « sa nouvelle mai-

(1) Tome II, p. 575, 578.

(2) Cf. Bachaumont, à la date indiquée, et La Chenaye-Desbois. — Mlle de Montmorency (Charlotte-Anne-Françoise) épousait, le 21 septembre 1767, Anne-Léon de Montmorency, deuxième du nom, appelé le marquis de Fosseux, auquel elle a porté le titre de « duc de Montmorency » .

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son el que sa fille esl mourante (1) ». Elle ajoute : (( Les saints de nos jours n'aiment pas les objets tristes. » Sur ce mot amer se clôt pour nous l'épisode. Mme de Verdelin est morte à Garrouges, dans l'Orne, le 18 décembre 1810, âgée d'environ quatre-vingt-trois ans. Si elle en avait vécu huit de plus, elle se serait vu déshabiller en public, par la main de celle qui a conservé bon nombre de chevaliers fidèles à la légende de sa douceur et de sa grâce. Les Mémoires de Mme d'Épinay sont, en effet, l'unique source de l'anecdote (Diderot l'a rapportée sans nom), vraie peut-être, quoique invraisemblable, où se résume pour le gros du public l'histoire d'une femme qui, à tout le moins, reconquit, par sa vertu maternelle, le respect de soi-même et l'estime de l'opinion (2).

De Messire Maltor et de du Moulin, j'ai annoncé que je parlerais encore. Le premier mourut à soixante-dixhuit ans, le 31 août 17G7, toujours en possession de la

(i) En 1765, il avait été convenu qu'elle recevrait Margency tous les quinze jours (Strëcreisen-MoulïOu, II, 555). L'Ahnanach de Paris indique le nom de la marquise de Verdelin au n" 76 de la rue du Cherche-Midi, dans les années qui précédèrent la Révolution. Le n° 76 serait, d'après M. Fromageot, qui étudie la rue du Cherche-Midi comme il a fait la rue d« Buci, le n° 16 actuel.

(2) J'ai fait reproduire, parmi de ces pages, un dessin conservé au Musée d'Alençon, qui en ignore l'origine, sous la rubrique : « Attribué à Mme de Verdelin. » Conseil pris d'experts parisiens, j'ai cru devoir y substituer : « Portrait présumé de la marquise de Verdelin. <>

cure de Groslay, à laquelle il avait élé appelé en 1737, la même année que le Père oraiorien Muly à la cure de Montmorency; il était le doyen du doyenné rural de Montmorency. L'abbé Martin, curé de Deuil, lui succéda à Groslay, qu'il quitta en 1772, pour prendre sa retraite en Avignon. Le souvenir de l'abbé Maltor demeura fidèle à Jean- Jacques. « J'ai vu, écrivait à celui-ci 3Ime de Verdelin, le 12 juin 1703, le curé de Groslay, qui est ])ien content de votre Réponse [à l'arclievêque de Paris^. « Hélas! m'a-t-il dit, je vou- « drais la lui entendre lire. » Ses yeux sont devenus humides, et mes larmes coulaient. » Une autre fois, en novembre 1764, ce prêtre s'adressait à Mme d'IIoudetot, qu'il ne voyait jamais sans lui demander des nouvelles de son ancien voisin : a Je l'aime toujours ; je !e lui écrirais; mais j'ai chargé Mme de Verdelin de le lui dire. » Du Moulin mourut jeune encore, le 12 février J770, laissant pour héritière sa mère, qui, voulant vendre Montlouis, et gênée par les droits de fi'ancfief, obtint du prince, selon acte reçu par Bro, notaire à Paris, le 8 mai suivant, la reconversion du petit domaine en roture. Un ]>ourgeois parisien, de la rue de la Lune, François Goga, l'acheta 6 000 livres, le l"juin, sans vouloir l'habiter personnellement, comme on aura l'occasion de l'apprendre. Rousseau rentrait alors à Paris.

11 aurait donc ti'ouvé la face de Montmorency bien changée. Tout d'abord, il en avait gardé la mémoire avec tendresse. Quand il fut question de son départ

pour l'Angleterre, il écrivait à Mme de Verdelin, le 7 avril 1765 (l) : « Gomme je suis parfaitement déterminé à ne voir que vous seule à Paris, marquez-moi, je vous prie, s'il n'y aurait pas moyen de passer deux jours ensemble dans la vallée. N'avez-vous pas toujours votre maison de Soisy? J'irais me loger à Montmorency, car j'ai un désir d'enfant de revoir mon ancien gite... » Et au mois de novembre : n Je suis persuadé que l'air de Soisy vous ferait du bien, et je suis cliarmé que vous revoyiez cette vallée que vous m'avez rendue si chère. )> Mais « le pauvre errant », comme il s'appelait luimême, n'arriva pas à temps, en décembre, pour retourner à cette campagne, dont la jouissance, on l'a vu, avait été aliénée en mai. Plus tard, le souvenir du séjour qu'il y avait fait lui revint parmi les Rêveries cht promeneur solitaire, mais dépouillé de charme, comme celui d'un temps où il s'était « faufilé parmi les riches » , et sans prévoir sa fin à l'ombre d'un château.

Plusieurs grands seigneurs se disputèrent, en effet, l'honneur épineux d'alniter ses derniers jours. On a peu de détails sur la tentative du commandeur de Menou pour l'entraîner du côté de Lyon. Les pourparlers furent très avancés avec celui que la Correspondance nomme vni peu trop simplement le comte Duprat (2), et qui, paré seulement de ses principaux titres, était : Augustin- Jean-Louis-Antoine du Prat de Barbançon, comte de Barbançon, comte souverain de la Valteline, baron de

'(1) L'Altiste, p. 148.

;(2) Correspondance ; OEuvies, XII, 15% 253, 254.

V^iteaux, seigneur de Varesnes, mestre de camp du régiment d'Orléans-Gavalerie, gouverneur général du Valois et de Villers-Gotterets, premier veneur du duc d'Orléans. Deux portraits de ce personnage, enfant et jeune homme, figurent dans la collection des Carmonteile, à Chantilly. Il avait pour séjour de campagne le château de Varesnes, aux environs de Noyon, à une trentaine de lieues de Paris. Rousseau, très tenté d'y accepter un gîte, en fut détourné surtout par l'éloignement et les incommodités du voyage. On sait comment il se laissa gagner aux propositions du marquis René de Girardin. Son excuse vis-à-vis de lui-même fut, sans doute, que Thérèse avait besoin de soins, auxquels l'universelle conspiration l'empêcherait de pourvoir à Paris. Il mourut à Ermenonville, le 2 juillet 1778, après y avoir passé exactement six semaines. A la suite d'un concert que son hôte lui avait fait entendre, le 26 juin, dans l'île des Peupliers, il avait exprimé le désir d'y être inhumé. Il eut ce repos, mais bientôt troublé, à l'époque où l'on remua tant d'idées et de cadavres.

Le marquis de Girardin, le 4 juillet, manda Houdon à Ermenonville, où celui-ci prit du mort illustre un masque qu'il devait faire servir à une double glorification de sa carrière. Il en composa un buste, avec la perruque ronde et l'habituelle simplicité de costume du modèle, puis un autre, coiffé et vêtu à l'antique : le premier, rappelant l'éducateur de petite extraction, proche du peuple et de la nature, l'auteur d'Emile; le second, le philosophe législateur, personnage de Plutarque, familier des sommets de la pensée, l'auteur du

Contrat social. L'artiste donna ainsi à un double courant d'adoration deux idoles (1).

Il nous reste à parler des honneurs funèbres rendus à Rousseau, aussi bien à Montmorency, et, finalement, du renouveau politique de sa gloire. Le même village encore y a eu part, et c'est une des raisons pourquoi <f J.-J. Rousseau dans la vallée de Montmorency >» est redevenu un sujet d'histoire contemporaine.

(1) Les deux bustes prototypes, signés, et datés pareillement de 1778, se désignent généralement par le nom de leurs possesseurs : la famille de Girardin et le Louvre. Il en existe un certain nondjre de répliques, de dimensions variées : réductions ou agrandissements. (Cf. Vitry, Archives de l'Art français, nouvelle période, t. I (1907), p. 193-209, Liste d'œuvres de J -A. Houdon, rédigée par l'artiste lui-même vers 1784; le comte de Girardin, Iconographie de J.-J. Rousseau, Paris, s. d. (1908), in-8''.) M. Vitry cite simplement la réplique appartenant à la Bibliothèque de Versailles, dont j'ai donné une reproduction parmi ces pages. J'en emprunte une définition précise à ces lignes du Catalogue de Le Roi : ■• Buste de J.-J. Rousseau, par Houdon, 1779 (terre cuite). Tiré du cabinet de M. de Boufflers, dans sa maison des Fonds-Saint-Léger (Saint-Germain). Outre la signature de J. Houdon, ce buste porte un cachet en cire avec cette inscription : » Académie royale de peinture et de sculpture. — Houdon, Se.

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