CHAPITRE PREMIER
Saint-Lambert officier. — Mme d'Houdetot. — L'Ermitage. — Campagne de Westphalie. — Les départs. — Le comte d'Houdetot, Grimm, Saint-Lambert. — Mme d'Houdetot à Eaubonne.
Il y a une grande imprudence de Saint-Lambert, — absent pour cause de service, — à l'origine des événements que nous allons rapporter. Le poète des Saisons, ami des encyclopédistes, membre de l'Académie française, conserve une demi-celébrité; l'officier, dont la carrière fut interrompue à quarante ans par une attaque de paralysie, est moins connu; son dossier est à revoir au Ministère de la guerre. Il naquit à Nancy, le 26 décembre 1716, d'un officier sans fortune, mais dont la noblesse et les relations facilitèrent singulièrement les voies à son fils. Jean-François, fils de Charles, chevalier, seigneur d'Orgemont, lieutenant des gardes de Son Altesse Royale, et de Marie-Christine Chevalier, et qui
était donc noble, quoi qu'on en ait dit (1), — mais non pas marquis, — commença de servir, en 1739, dans le régiment de Lenoncourt. L'année suivante, à la création des gardes lorraines, il y fut incorporé comme lieutenant de la compagnie colonelle; capitaine en 174i, son bataillon ne devant pas marcher, il fit campagne comme volontaire dans les Alpes et en Italie jusqu'en 174G. Il fut légèrement blessé à Goni, distingué par Ghevert à Plaisance. II mérita aussi bien la confiance du maiéclial de Maillebois, qui l'eût attaché à l'élat-major de l'armée s'il en avait conservé le commandement. Mais il n'eut pas de protecteur plus affectionné et plus efficace que le roi de Pologne Stanislas, qui, voulant l'attacher à sa personne, le tira des gardes lorraines, en 1753, pour le faire exempt de ses gardes du corps. Les hostilités ayant recommencé, Saint-Lambert se trouva trop jeune pour servir dans une compagnie qui ne faisait pas la guerre : il dut aux bontés du comte d'Argenson et du maréchal de Richelieu d'êti'e employé comme aide-major général d'infanterie, en 1756, dans la campagne de Minorque; campagne d'un été, au bout de laquelle l'ancienneté de ses services lui valut la croix de Saint-Louis.
(1) Gaslon Maugbas, la Cour de Lunévillc (lu flix-liuitiémc siècle. Paris, 1904, in-8", p. 7, Cf. Journal de la Société d'Archéologie et du Comité du Musée lorrain, 18G1, p. 67-83; 1867, p. 179; 1871, p. 179. Saint-Latubert, déclaré Hls de i Charles Lambert o [au lieu de : de Saint-Lambert], fit rectifier son acte de baptême par sentence du bailliage de Nancy du 28 mai 1761, conformément au contrat de mariage de ses père et mère. Il eût pu alléguer aussi l'acte de baptême d'un frère cadet, Charles- , Henry, né à Affracourt le 23 mars 1723.
A noter, entre temps, une campagne amoureuse qui le rendit soudain plus célèbre que toutes les autres : la conquête de la marquise du Ghâtelet, enlevée à Voltaire, et qui paya de sa vie, en 1749, une grossesse tardive. Elle avait quarante-trois ans, et l'impétueux amant dix de moins qu'elle. Quelques-uns ont traité fort mal l'auteur de cette mortelle aventure. Il avait, comme 0^11 en peut soupçonner tous les conquérants, le cœur sec; j'en trouve la preuve dans une lettre qu'il écrivait à Mme d'Houdetot, de la Malgrange près de Nancy, entre 1752 et 1755, première période d'un amour né trois ans après la mort de Mme du Gliâtelel, on ne sait à quelle occasion (1) ;
Je nt' vous écrivis point, le dernier courrier; mais je vous avais prévenue... C'est vous qui m'avez ordonné de vousfaire écrire sans attendre que je fusse incommodé sérieusement. Pour les spectacles, je vous ai toujours pressée d'y aller beaucoup, et vous m'auriez fait un vrai plaisir. Je ne vous ai ni pressée d'aller au bal, ni ne vous ai dit que vous me feriez plaisir de n'y aller pas. Vous y allez, dites-vous, pour empêcber qu'on ne dise que je vous en empêche; mais, .en ce cas, vous n'auriez pas dû y rester masquée, car on ne vous auia pas vue, et on aura pensé que vous vous cachiez d'y être... Je désiie votre bonheur et vous aime sans folie... C'est im mauvais office de me faire passer pour un homme difficile, austère et plein d'humeur... Mon service va m'occujicr beaucoup et je vous écrirai peu ; n'en ayez nulle inquiétude ; ne me donnez plus, ne me supposez plus des ridicules que je n'ai pas. Cela m'éloifjnerait, je ne dis pas de l'amilié
(1) Catalocjite de la bibliothèque de feu M. Armand de Barenton. Paris, 1907, in-12, n" 43.
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c|uc je conserverai toujours pour vous, mais de votre société.
L'auteur de cette lettre y démontrait mal la facilité de son humeur. Mme d'Houdetot semble avoir acheté au prix de quelque impertinence une constance d'un demi-siècle. Saint- Lambert était donc venu à Paris, et non seulement avait « commencé d'avoir des liaisons (1) » avec Rousseau, mais l'avait pris en gré au point de lui faire confidence de ses amours avec Mme d'Houdetot (2). Il désira conserver, accroître ces rapports; c'est l'imprudence annoncée, et qu'il aggrava en faisant envoyer par son amie des nouvelles de Minorque à l'Ermitage, et plus tard en l'y dépêchant elle-même.
L'Ermitage! Un véritable cénobite, effectivement, le fonda en 1659; il s'adjoignit un compagnon en 1675. Un neveu de Grétry, âme enthousiaste et simple, a fait un poème de ces origines obscures (3). En 1698, on
(1) Les Confessions; OEuvres complètes, édit. Hachette, 13 vol. in-16, 1'^ édit., 1865, VIII, 309. C'est toujours à cette édition que je me référerai.
(2) Amour né en 1752, ai-je dit ; la date en est Hxe'e d'une façon concordante : 1° par Mme d'Epinay, entre la mort de sa cousine, Mme <le Maupeou, et celle de sa belle-sœur, Mme de Jully (21 avril-10 décembre J752, Mémoires, édit. Paul Boiteau. Paris, 1865, 2 vol. in-8», I, 412, 423, 429); 2» par Mme d'Houdetot elle-même, cinq ans avant une lettre qu'elle écrivait à Rousseau, le 29 septembre 1757. (Streckeisen-Moultou, /.-/. Bousseau, ses amis et ses ennemis. Paris, 1865, 2 vol. in-S", I, 359. Je citerai désormais cet ouvrage sous le seul nom de son auteur.
(3) L.-V. Flama>d-GhÉtry, l'Ei-mitaçe de J.-J. Rousseau et de Grétry, l'Ermitage et Paris, 1820, in-8".
trouve à l'Ermitage un du Plessis de Richelieu (1); en 1716, le prince de Gondé; en 1724, Jacques Matlias, procureur fiscal du duché, et Compagnot de Talan, avocat au Parlement, certificateur des criées du Ghàtelet, propriétaire aussi bien du fief de Châteaumont à Montmorency; en 1735, Lalive de Bellegarde (2). L'attrait de ce jardinet et, en général, du coteau de Haras (autrement dit Montry) où il était situé, venait de l'abondance des eaux qui y prenaient naissance. Dès 1648, le surintendant d'Hémery en avait obtenu une concession générale de Charlotte de Montmorency, sous forme de fief, au profit de ses châteaux de la Chevrette et de la Barre. Le lieu-dit Haras était assis sur les terroirs de Groslay et de Montmorency. De Mongelas, châtelain de la Chevrette de 1707 à 1727, renouvela son contrat avec son suzerain en perfectionnant le captage des sources (3). Le beau-père de Mme d'Épinay acheta le sol même, comme on a vu. Cette petite propriété, dit Rousseau, contenait le réservoir des eaux de la Chevrette, et lui-môme s'appelle « le fontenier honoraire » de M. d'Épinay (4).
(1) Un factum, publié en 1724 à l'occasion d'un procès de Mathas contre Compagnot de Talan, indique ici « Ainador m . Mais Jean-Baptiste-Amador mourut en 1662. Son frère, Armand- Jean, qui lui survécut jusqu'en 1715, me paraît devoir lui être substitué; d'autant plus que celui-ci épousa en premières noces une fille du baron du Vigean, petite-fille d'un Neufbourg, seigneur de Sarcelles.
(2) Archives du Musée Condé, BA-23.
(3) Auguste Rey, le Château de la Cheviette et Mme d'Epinay. Paris, 1904, in-8», p. 24, 32.
(4) Mémoires, II, 135.
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L'Ermitage était, en ce temps, hors les murs, à un quart (le lieue du l)ourg aggloméré; à mi-côte, au midi, du revers du vallon que suit le chemin de Paris. Adresse de Rousseau : a A l'Ermitage-sous-Montmorency. » On passait, pour y arriver, par la Croix-de-Venisc, d'où rayonnaient six routes : deux tendantes à Montmorency, les autres, à Paris par Deuil, à Groslay, Saint-Brice et Domont. Quand il fut question que le nouvel ermite y séjournerait l'hiver, on sait l'emportement de Diderot et aussi bien de Grimm, qui trouvait, barbare d'exposer la vieille Le Vasseur, la mère de Tliércse, « à rester six mois, sans secours, dans un lieu inabordable par le mauvais temps, sans société, sans distraction, sans ressource (1).-. " Et Rousseau lui-même réclamait « pistolets et fusils « . Son voisin le plus proche était le meunier de Clairvaux. Montmorency était flanqué de deux moulins seigneuriaux : l'un à l'ouest, le moulin de Jaigny; l'autre à l'est, le moulin de Clairvaux, dont la ti'agédienne Rachel habita une dépendance au siècle dernier.
Toute belle dame souhaitait de s'attacher un homme célèbre, et de mériter par là qu'on fit l'éloge de son esprit et de son cœur. Certaines donnaient une pompe théâtrale à leurs avances. La première fois que Gérutti fut leçu au château de Fléville en Lorraine, la duchesse de Brancas vint à sa rencontre et lui mit un anneau au doigt, en lui disant : « C'est l'amitié qui vient récompenser le mérite. » Mme d'Épinay en usa plus simple-
(i) Mémoires, II, 145, 147.
ment avec un grand homme plus authentique : « Mon ours, lui dit-elle en lui ouvrant la porte de l'Ermitage, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre. » Et Rousseau y entra, délicieusement charmé et reconnaissant; le ravissement qui commença dès lors lui fut un thème infini, et d'abord un changement d'âge, comme le suggère cette phrase de son admirable troisième lettre à M. de Malesherbes : u Je n'ai commencé de vivre que le 9 avril 175G. " Et l'on a pu citer cette autre, plus loin, comme une des plus belles (jui soient dans la langue française : « Quels temps croiriez- vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent?... Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. >»
Six ou sept semaines après l'installation de l'ermite, c'est-à-dire le 23 ou le 30 mai, Mme d'IIoudetot lui écrivait une lettre par où débutait, ou peu s'en faut, une correspondance qui durera deux ans, abondante et ti'oublée par tant d'orages (1) :
Ce dimanche. — J'ai eu des nouvelles du 10 mai, cher citoyen [de Genève : on connaît la qualification donnée à Rousseau par ses amis], et je vous en fais part; on [Saint- Lambert] se portait fort bien à Mahon. Je n'en avais pas
(1) SïBECKElSEN-MOULTOU, I, 358.
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depuis le 23 mars, et j étais à plaindre et point à gronder [réponse à un reproche]...
Adieu, mon cher citoyen. Vous devriez aller mardi dîner à Epinay : je lâcherai d'y aller si je suis libre; il y a un temps infini que je ne vous ai vu.
Comme je venais de fermer mon billet, j'apprends qu'il me vient du monde lundi, et je ne sais s'il ne restera pas le mardi, ce qui m'empêcherait de dîner à Epinay. J'en serais bien fâchée! Il y a plusieurs jours que je n'ai y pu aller, et j'aurais fort désiré vous y voir.
On voit le ton établi d'une certaine intimité entre les deux correspondants. Rousseau a retrouvé cette Sophie de Bellegarde qu'il avait vue, à la veille de son mariage, et jugée fort aimable, tout simplement. « Mimi (1) », comme on l'appelait alors, épousait « M. le comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune, âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service : en un mot, [les traits sont exagérés] ignoré et, suivant toute apparence, fait pour l'être » . Rousseau a revu la comtesse chez Mme d'Épinay, et passé souvent plusieurs jours avec elle, à Epinay ou à la Chevrette; je m'expliquerai plus loin sur ces deux résidences. Il la trouve bienveillante à son égard, disposée à se promener et à converser intarissablement. Cependant il ne répond pas à ses invitations. Alors, elle prend le parti de le relancer à l'Ermitage, non pas au cours de l'été de 1756, comme le donnent à penser les Confessions (2),
(1} Mémoires, I, iOl ; Lucien PÉeey et Gaston Maugris, la Jeunesse de Mme d'Epinay. Paris, 1882, in-8°, p. 223, (2) OEuvres, VIII, 309.
mais au mois de janvier 1757, si l'on en croit la Cor' respondance, et la date est vraisemblable de toutes manières. On connaît « ce début de roman » : son cocher, parvenu à la hauteur du moulin de Glairvaux, avait eu la fâcheuse idée de prendre un chemin de traverse, où il l'embourba; de sorte qu'elle fut obligée de mettre pied à terre, et arriva à l'Ermitage bottée, crottée, perçant l'air de ses éclats de rire, auxquels son hôte s'associa. « Il fallut changer de tout, Thérèse y pourvut. » Après quoi, remerciements de la voyageuse, dès le lendemain, je suppose. Elle avait dû venir un dimanche, jour de repos de Rousseau, dont on respectait le temps et les usages plébéiens (1).
Ce lundi. — Je vous renvoie, mon cher citoyen, les hardes que vous avez bien voulu me prêter. J'ai trouvé en m'en allant un chemin bien meilleur, et je vous fais part de la joie que j'en ai, parce qu'il m'assure la possibilité de vous voir encore. J'ai bien regret de vous avoir vu si peu. Restez dans vos bois, puisque vous vous y plaisez ; mais permetteznous de nous plaindre que vous vous y plaisiez tant. Je m'en plaindrais moins si j'étais plus libre, et toujours sûre de ne point vous gêner. Adieu, mon cher citoyen. Remerciez, je vous prie, mademoiselle Le Vasseurde tous les soins qu'elle a pris de moi.
Puis, le surlendemain, comme il est très probable, le campagnard écrit à Mme d'Épinay (2) :
Ce mardi soir, l'Ermitage, janvier 1757. — Mme Le Vasseiu' est mieux, et vous remercie très humblement, ainsi que
(1) SïBECKEISES-MoCLTOU, I, 355.
(2) Correspondance ; Œuvres, X, 152.
sa fille. Moi, je n'ai que mes indispositions coutumières, un peu rengiégees par 1 hiver comme tous les ans...
Je vous prie de vouloir bien remercier Mme d'Houdetot de son billet; j'en avais besoin pour me rassurer sur les suites des fatigues excessives qu'elle avait éprouvées.
Toutes les circonstances énoncées se datent très logiquement de janvier : « carrosse embourbé » , « restez dans vos bois » , « indispositions rengrégées [aggravées] par l'hiver » , « fatigues excessives » d'un voyage de Paris. Est-il possible de préciser davantage? Oui; sans vouloir abuser des discussions de pure érudition, j'indiquerai la date même, si le lecteur veut bien remonter avec moi jusqu'au commencement de décembre, et comprendre dans une recherche très sommaire deux épisodes antérieurs : une querelle avec Diderot et une maladie de Gauffecourt.
Diderot a écrit dans le Fils naturel, paru ainsi qu'on peut croire vers le commencement de décembre : « 11 n'y a que le méchant qui soit seul. » L'ermite trouve la maxime « très louche », — un mot de son vocabulaire, — et la reproche à l'auteur dans une missive perdue. Première lettre de Diderot, bouillant et maladroit comme on sait (1) ; une réticence au sujet de Mme Le Vasseur, gardée à la campagne malgré ses quatre-vingts ans, exaspère Rousseau, qui écrit, plein de colère, à Diderot pour refuser l'explication à Paris que celui-ci proposait, et en même temps à Mme d'Épi-
(1) Je renvoie simultanément, pour les trois lettres de Diderot dont il va être question, à SmECHEisEa-MouLTOU, I, 272, 274-,
nay : « Ma chère amie, il faudra que j'étouffe... » ; deux messages dont il faut accepter la date indiquée « le 13 décembre 1756 ». C'est là le point de départ non arbitraire de la petite chronologie que je vais déduire. Un peu plus de quinze jours se passent (1). Seconde lettre de Diderot, généreuse et rude, que je date du mercredi 5 janvier : puisque Rousseau ne veut plus venir à Paris, c'est lui qui ira à l'Ermitage le samedi [8 janvier], " quelque temps qu'il fasse ». Le même jour, « ce mercredi soir (î2) » , Rousseau réplique par une lettre violente, pour s'opposer à ce projet; mais il la soumet à Mme d'Épinay avant de l'envoyer. Le lendemain, échange de deux courriers entre elle et lui : jeudi 6 janvier, journée des quatre billets (3). Mme d'Épinay retiendra la lettre violente. L'auteur, le lendemain vendredi 7, y consent, et, le soir du même jour, écrit une seconde fois à son amie pour lui demander le Voyage de l'amiral Anson (dont il aura besoin pour la Nouvelle Héloïse). Le même jour enfin, Mme d'Épinay envoie son fils à Diderot pour l'empêcher d'aller faire le lendemain samedi la visite annoncée et appréhendée à l'Ermitage (4). Troisième lettre de celui-ci (mercredi 12?), toujours avec quelques duretés : (( Vous devenez méchant, injuste, cruel... » ; épithètes qui font encore une fois bondir l'irascible sur sa plume.
{i) Mémoires, II, 163; Correspondance; Œuvres, 138, 139.
(2) Ilnd., 144.
(3) Ibid., 138, 1.39; Stbeckkise^-Moultou, I, 335, 337.
(4) Correspondance; OEuvrcs, X, 140, 156; Steeckeise>- MouLTOu, I, 337.
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Du jeudi [13], lettre à Diderot, lettre à Mme d'Épinay, combien abondantes! la seconde écrite et refaite. Et il ne veut plus parler de cette éternelle tracasserie (1).
Coup de théâtre! Entre le 14 et le 18, sans rien qui prépare la péripétie, une réconciliation a lieu, et, de Montmorency, Mme d'Épinay reçoit deux lettres (2), l'une allègre : « Passe pour le cotillon... Diderot sort d'ici... » ; l'autre, jubilante : « Vous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot; il a passé hier la journée ici. » Puis, un autre ennui survient : le mercredi (19?) janvier, il est mandé par Mme d'Épinay, auprès de son ami Gauffecourt paralysé, qui veut le voir, et il répond en rechignant (3) : « Nous sommes ici trois malades. )» Et cependant il ira le surlendemain, vendredi : « Je choisis d'aller diner avec vous, et coucher chez Diderot. » Il était encore le mercredi 25 à Paris, d'où il a daté une lettre à Tronchin (4). Il décampe, sans rien dire, avant la fin de la semaine : « Il m'a écrit quatre mots en partant, dit Mme d'Épinay, pour me prier de lui donner des nouvelles du malade et des miennes (5). » Nous touchons enfin au but : le dimanche
(1) Correspondance ; OEuvres. X, 145, 147, 149; à Diderot : « J'ai envie de reprendre... l'hisloire de nos démêlés » ; à Mme d'Epinay : « Diderot m'a écrit une troisième lettre... »
{i)Ibid., 141, 153.
(3) Ibid., 143.
(4) Annales de la Société de J.-J. Rousseau, I, 30. — Cf. Eugène RiTTER, J.-J. Rousseau et Mme d'Houdetot (extrait du tome II des Annales de la Société de J.-J. Rousseau). Genève, 1906, in-8°, p. 21. Je citerai dorénavant cette étude, qui est capitale, par le nom seulement de son auteur.
(5) Mémoires, II. 202.
30 janvier, visite de Aline d'IIoudelot à l'Ermitage, visite que, le lundi et le mardi, suivent les deux lettres qu'on a vues.
Quel sujet extraordinaire l'avait provoquée? Une grande nouvelle, évidemment, concernant Saint-Lambert, car il était alors l'unique cause des i-elations de son amie avec l'ermite, et il en faisait son estafette. N'était-ce pas la nouvelle de son retour? Il n'avait pas dû rentrer avec les troupes rapatriées dans la première quinzaine de juillet. Peut-être fit-il partie de l'état-major du corps d'occupation laissé à Minorque sous les ordres de Lannion, et ne demanda-t-il son rappel qu'à la fin de janvier, quand on s'occupa de réunir l'armée promise à l'Autriche (1).
(1) M. Ritter avait établi déjà (sauf en deux points de détail) la chronologie des documents relatifs à la querelle Rousseau-Diderot; mais, prenant pour point de départ de ses calculs une lettre de Deleyre à Rousseau, du 31 mars 1757 (Strkckeisen- MouLTOU, I, 154), il limite l'affaire du 15 février au 4 avril. Cependant, cette lettre n'a aucun rapport avec notre sujet, et elle aboutirait à donner un effet calmant à la lettre si cassante de Rousseau datée plus haut du 13 janvier : « J'ai envie de reprendre... l'histoire de nos démêlés. » J'ai admis, quant à moi, la date du 13 décembre 1756 donnée par les Mémoires à la lettre de Rousseau : « Il faudra que j'étouffe... » Parti « absurde », déclare nettement M. Ritter, parce que, o dans une lettre écrite quelques jours après, on est déjà à l'approche du printemps » . Mais relisons le passage en question de cette dernière lettre, que ma chronologie classe au 6 janvier : « Elle [Mme Le Vasseur] m'a représenté... qu'ayant passé une partie de l'hiver ici, il lui est bien dur d'en partir à l'approche du printemps. » Ne sent-on pas que « à l'approche du printemps » est une exagération de la bonne femme mécontente? « Une partie de l'hiver passée » marque la situation juste, tout à fait en rapport avec la date du
Deux mois se passent (1). La guerre commencée en 1756, et dont l'expédition de Minorque ne fut qu'un premier épisode, ne devait pas s'apaiser de longtemps; elle porte dans l'histoire le nom de guerre de Sept ans. Elle se rouvre au printemps de 1757 par les préparatifs de la campagne de Westphalie, à lacjuelle nous avons fait allusion au début de ces pages, à cause de ses répercussions dans la vallée de Montmorency. Elle enleva en effet à Mme d'Épinay son amant, à Mme d'IIoudetot son amant et son mari, et laissa le champ libre à Rousseau, qui en usa.
Le comte d'Estrées fut fait maréchal, le 24 février 1757, pour commander l'armée du Bas-Rhin, avec M. de Maillebois comme maréchal général des logis, et M. Pineau de Lucé comme intendant. On reconnaîtra dans ce dernier, — soit dit en passant, — un beau-frère des Lalive, le mari d'une sœur aînée de Mme d'Houdetot, Marie-Gharlotte-Françoise , à demi folle, et qui n'a aucun rôle en ces pages. Le duc d'Orléans devait prendre le commandement en cas d'absence ou de maladie du maréchal. Le prince de Soubise, qui avait, dès l'année précédente, préparé la campagne et paru destiné à la conduire, reçut de nouveaux pouvoirs pour un corps dit de réserve, et à qui l'on fit jouer d'abord un rôle d'avant-garde, en atten-
6 janvier, que j'ai déduite strictement, pour ainsi dire, de celle du 13 décembre, et qui remettait le départ, pratiquement, à la mi-janvier. Six semaines après, c'est le l"' mars.
(1) Le corhte Pajol, /es Guerres sous Louis XV. Paris, 1881- 1891, 7 vol. in-8°, IV, chap. i et u.
dant qu'on le réunit, suivant les circonstances, soit aux Autrichiens en Bohême, soit aux Français sur le Rhin. Les lettres de service furent envoyées à la fin de février aux officiers généraux et à ceux d'état-major. Cependant, les instructions que d'Estrées reçut à Versailles sont datées du 20 avril, postérieurement aux accords qu'il venait d'établir avec Vienne; il arrivait le 27 à Wesel, au confluent de la Lippe et du Rhin, où il prenait le commandement effectif des mains de Soubise. Le comte d'Houdetot, dont 3Ime d'Épinay fait un maréchal de camp quatre ans avant sa promotion (20 février 1761), était alors capitaine-lieutenant des gendarmes de Berry, au bref capitaine de gendarmerie, comme disent les Confessions simplement. Il reçut le premier sans doute l'ordre de rejoindre. Mme d'Épinay a conté comment elle influa sur la fixation du séjour de sa femme pendant son absence (1) :
J'ai passé ma journée en famille, pour terminer une négociation importante pour la comtesse d'Houdetot; son mari sert en qualité de maréchal de camp. Il voulait que sa femme allât, selon l'usage, s'enfermer dans sa terre (2),
(1) Mémoires, II, 210.
(2) Quelle terre? Non pas la Mailleraye, achetée par les d'Houdetot à la mort de M. de Bellegarde et revendue au duc de Chaulnes, le 13 février 1754 (Archives de la Seine-Inférieure, Inventaire, G 1219). On trouve dans l'abbé Piel, Inventaire historiqiœ des actes transcrits aux insinuations ecclésiastiques de
.l'ancien diocèse de Lisieux (IV, 466), — ouvrage que me signale la coutuinière obligeance de l'érudit Normand très informé M. Louis Régnier, — la mention de Ciaude-Constance-César de Houdetot, comte de Houdctot, " seigneur et patron de Saint- Germain-de-Nouards, Saint-Romain d'Estréhan, Rully, Saint-Ju-
pendant la guerre; nous nous y sommes tous opposés, et sa mauvaise santé a été un prétexte très valable pour autoriser son refus; mais, l'éloignement de sa terre étant la seule cause de sa répugnance à l'habiter, nous avons obtenu du comte qu'il lui louerait une maison de campagne proche de Paris. Il en a préféré une qui est située entre l'Ermitage et la Chevrette [non ; très à l'ouest de la ligne qui les joint] ; elle ne lui coûte que cinq cents livres de loyer, et, toute vilaine qu'elle est, la comtesse est heureuse de cette possession, et a le bon esprit de s'en contenter. Il est si aisé de faire son bonheur, qu'il faut être bien dur et bien injuste pour s'y refuser.
Cette maison nous occupera longuement. M. d'Houdetot dut partir deux ou trois jours avant Grimm, dont le rôle dans cette campagne était singulièrement imprévu. Le duc d'Orléans, qui l'avait fort en estime, le fit agréer comme secrétaire par d'Estrées. Et le maréchal accueillit le nouvel attaché d'un mot souriant, u mot fatal », au sentiment de Mme d'Epinay (1) : <( Je vous emmène, monsieur. » Ce qui ne signifie pas nécessairement qu'il le lia sur-le-champ à sa personne, et le fit voyager de conserve avec lui. La lettre suivante semble prouver que Grimm précéda son chef d'une
lien-de-MailIoc et autres lieux « . Les deux premiers sont à signaler parmi les résidence* possibles du seigneur, pour les raisons suivantes : une cloche de Noards (orthographe moderne) porte le nom du comte et de la comtesse d'Houdetot, ses parrain et marraine en 1750; le château d'Étreham (orthographe moderne) appartient encore aujourd'hui à la même famille. Noards est en ce temps de l'arrondissement de Pont-Audemer ; Étreham, de celui de Baveux. Le Cabinet des litres n a presque rien sur ce sujet.
(1) Mémoires, II, 209.
dizaine de jours; lettre du mardi 12 avril, de Mme d'Épinay à Rousseau (1) :
Je suis encore bien souffrante; mais j'ai au moins la têle un peu plus libre, et j'en profite pour vous dire que je compte incessamment avoir le plaisir de vous embrassej'. S'il fait beau, j'irai jeudi [14] m'ëtablir pour huit jours à Epinay, afin d'achever de meubler, de là, la Chevrette; s'il fait vilain, je ne ferai point d'établissement à Epinay, et je partirai de Paris vendredi [15], de bonne heure, pour aller passer toute la journée à la Chevrette, où je vous attendrai à dîner.
Mme d'Épinay, quittée par Grimm , abandonne Paris, où il lui semble n'avoir plus rien à faire : » Un seul être nous manque... » Elle a le ton dolent d'une blessée; revenue du premier étourdissement de la douleur, elle règle le séjour et le régime de sa convalescence. Elle l'eprend la plume, deux jours peut-être après le départ de l'amant, décide sa réinstallation à la Chevrette, et y appelle, pour être accueillie d'un visage ami, le voisin de là- bas. Tenons donc que Grimm est parti vers le 10 avril et datons du 13 et du 16 les deux lettres que lui écrit Mme d'Épinay : la première pour lui apprendre le congé qu'elle a pris de ses amis le 12; la seconde, son arrivée du 14 à la Chevrette (2).
Saint-Lambert, bien qu'ayant eu ses lettres de service dès le 1" mars, est encore là, et ne s'éloignera
(1) Streckeises-Moultou, I, 339.
(2) Mémoires, II,' 219-224.
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pas avant un mois. Mme d'Épinay reçut au moins trois fois sa visite dans l'intervalle, et d'abord ses condoléances, le jour même du départ de Grimm (1) : « Oh! les cruels amis! Quelle satisfaction ils ont pensé retarder d'un jour! J.c baron [d'Holbach], M. de Margency, le marquis de Saint-Lambert, la comtesse d'IIoudetot, sont tous accourus : « Quoi ! il est parti? — Eh ! mais, sans doute, il « est parti » . Et puis des regrets, des éloges.,. Comme nous allons dans quelques jours à la Chevrette... » J'ai dit le 14. La seconde visite de Saint- Lambert serait du surlendemain, et les Mémoires ont là-dessus quelques lignes qui sembleraient dénoter une exceptionnelle largeur de cœur et d'esprit : « La comtesse d'IIoudetot est venue hier me dire adieu. Que c'est une jolie âme, naïve, sensible et honnête! Elle est ivre de joie du départ de son mari, et vraiment elle est si intéressante que tout le monde en est heureux pour elle; elle élait folle hier comme un jeune cliien. Le marquis de Saint-Lambert élait avec elle, il vous fait mille et mille compliments. » Et voici la dernière entrevue avant la campagne (2) :
La comtesse d'Houdelot est venue souper hier avec nous, et nous a amené sa grosse Mme de Dlainville [une sœur de M. d'Houdetot] (3). La première est entrée comme une
(1) Mémoires, 212, 223, 239.
(2) Jbùl., II, 228, 239.
(3) Anne-Charlotte-Simonctle, mariée à Nicolas-Charles Dubuisson de Blainville, qualifié chevalier, lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, dans l'acte de décîès de M. d'Épinay, à Epinay (17 février 1782), où il figura couime
folle, et l'autre comme ime sotte : le marquis de Saint-Lambert était avec elle [on voit la répétition et la pointe qui, d'ailleurs, perce au vif dans les lignes suivantes] ; il venait m'apprendre son départ pour l'armée. Mme d'Houdetot en est désespérée; elle ne s'attendait pas à cette séparation. Nous avons eu beau l'assiner qu'il n'y avait pas de grands événements à craindre du côté où va Saint-Lambert; la vivacité de son imagination et la sensibilité de son âme lui font tout mettre au pis. Elle ne se possède pas, et laisse voir sa douleur avec une franchise au fond très estimable, mais cependant embarrassante pour ceux qui s'intéressent à elle.
Il est vraisemblable que Saint-Lambert, attaché par son ancien chef Maillebois aux troupes de Soubise, après leur formation en corps de réserve, ne fut appelé que vers le 8 mai, au moment où commencèrent les grandes opérations sur le Weser; tandis que les troupes ds première ligne se morfondirent dans ces éternels cantonnements de la Lippe où Grimm connut Carmontelle, peignant la « dragonaille " de M. de Pons-Saint- Maurice. Le 9 mai, d'Estrées ordonna de passer le Rhin à une partie de l'armée laissée en arrière; le 18, il pria Soubise de se rapprocher de lui, et, tout en surveillant les mouvements de l'ennemi, de se préparer à soutenir Lippstadt. C'est sans doute à cette nouvelle que correspondit la douleur de Mme d'Houdetot signalée
témoin. Mme d'Épinay ne pouvait souffrir Mme de Blainville, « grosse petite femme, hien haute, bien sotte... J'aime la comtesse d'Houdetot de tout mon cœur; mais fil y a toujours une réserve après ses protestations d'amitié], lorsqu'elle est entourée de ses chiens et de sa madame de Blainville, j'en aime mieux une autre qu'elle ». (Mémoires, II, 163.)
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dans les Mémoires (1); on l'avait consolée d'abord, comme nous venons de voir, en lui représentant que Saint-Lambert courait peu de risques dans un corps de réserve, et voilà qu'elle apprend ({ue son détachement « passe en Westplialie » . Maillebois entra à Munster le 23, et en repartit le 2 4; d'Eslrées, de son côté, s'était mis en marche, le 21, sur Munster. C'est le point de la rencontre de Saint-Lambert avec Grimm, annoncée dans une lettre de celui-ci à Mme d'Épinay. et la date de cette lettre fixée, selon toute vraisemblance, au 23 ou 24 mai (2). Le (( camp » d'où Grimm datait sa précédente lettre devait être le camp élabh par d'Estrées sous Munster. On le quitta pour se porter sur l'Ems, àTeIgte; les opérations commençaient.
(1) Mémoires. II, 256.
(2) Ibid., II, 250, 259.