CHAPITRE II
La Chevrette. — La Briche appelée Épinay. — Le fief de Meaux à Eaubonne. — Les deux belles-sœurs. — Une règle de l'opinion en matière d'infidélité. — Comparaisons. — Le rôle des enfants.
Abandonnons nos trois hommes de guerre, dont un homme de lettres, — si ce n'est deux, — aux hasards d'une campagne qui ne fut ni glorieuse, ni funeste à aucun d'entre eux, le plus profitable cependant au personnage sacrifié : le comte d'Houdetot, fait brigadier le 1" mai 1758. Et demandons-nous comment Rousseau se tira d'affaire avec les deux Arianes en puissance desquelles le Ciel l'avait laissé; voyons-le évoluer entre l'Ermilage, que nous connaissons, et la Chevrette, Épinay, Eaubonne, où il y a heu de rappeler, en le précisant, le souvenir du lecteur.
La Chevrelte est une demeure célèbre, dont j'ai, récemment et pour la première fois, coordonné l'histoire antérieure et postérieure à la période dont l'auteur des Mémoires a fait le renom. On avait trop oublié que, avant elle, deux financiers magnifiques y donnèrent carrière à leur amour du faste : Montauron et d'IIémery. Un parc de plus de trente hectares, tracé par Le Nôtre au dire de M. d'Épinay, environne un château
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dont un dessin de Francueil, gravé par Jully, permet déjuger la belle ordonnance. Sans être comparable aux séjours princiers, ni figurer dans le Voyage pittoresque de d'Argenville, c'est une des belles maisons des environs de Paris, n Triste et magnifique » , disait Diderot, parce qu'on y sentait la fin d'un temps, l'approche d'une double ruine, celle du châtelain et aussi bien celle du château, édifice mal construit, comme la plupart des maisons de campagne de l'époque, et qui ne devait guère tenir debout plus longtemps que le maître d'alors. Voyez sur le chemin de la Barre à Deuil, à trois, minutes de la halte du chemin de fer, une haute porte, fermée par une grille, et qui conserve grand air, avec ses piliers à consoles et ses douves desséchées : c'était là.
Les historiens sont embarrassés, à l'ordinaire, pour situer « Épinay » , que les Mémoires désignent comme la seconde résidence de Mme d'Épinay pendant la belle saison (1). Une idée assez naturelle est de l'identifier avec le château d'Épinay, village contigu à Deuil, et dont son mari avait la seigneurie. Hypothèse inadmissible cependant : M. Lalive de Bellegarde, père de M. d'Épinay, acheta, le 4 avril 1742, la terre d'Épinay, mais non pas le château, qui en avait été séparé par une vente de Henry I" de Montmorency en 1609, et qui ne s'appela plus que <i le ci-devant hôtel seigneurial» ou <i le fief d'Arras » . Il eut pour possesseur, dans la
(1) Auguste IIky, le Château d'Epinay-sitr-Seine, extrait des Mctuoires de la Société historique et archéologique de Pantoise et du Vexin, t. XXVII, 1906.
période qui nous intéresse (de 1755 à 1770), Durey de Sauroy, marquis du Terrail, qui le fit rebâtir en 1760. Nommons après lui : en 1770, Louis-Hercule-Timoléon, duc de Cossé-Brissac; en 1773, François de Montullé; puis, en 1781, le maréchal d'Aubeterre. Cependant, M. Lalive de Bellegarde avait acheté, avec la seigneurie d'Épinay, plusieurs fiefs du même terroir, entre autres le fieF de la Briche, comprenant « une maison seigneuriale avec un donjon et une chapelle sur le grand chemin de Saint-Denis à Epinay » . C'était un château sis à Épinay; sinon le château d'Epinay, du moins la résidence du seigneur du lieu, et qui pouvait, abusivement, en recevoir le nom. En réalité, c'était le château de la Briche, et, quand Mme d'Epinay, obligée par les mauvaises affaires de son mari de quitter la Chevrette, y transféra sa villégiature, en 1782, il ne fut plus question dès lors (}ue de la liriche. Le pied du glacis du fort de même nom, au point où il est coupé par le chemin de Saint-Ouen à Enghien, affleure l'emplacemenl du château, qui a été démoli en 1870.
Je passe à Eaubonne. L'habitation de Mme d'Houdetot formait une sorte d'enclave dans le beau parc du fief de Meaux; parc de trente-cinq arpents (douze hectares environ), clos de murs et de haies vives, et situé à l'angle de la route de Paris à Saint-Leu et de celle de Montlignon à Sannois. Il était bordé sur un troisième côté, ù l'est, par un ruisseau qui alimentait une pièce d'eau d'un arpent, tout en suivant sa pente, de la forêt de Montmorency à l'Etang-Neuf qu'on appelle aujourd'hui le lac d'Enghicn. Proche de l'angle que nous avons
indiqué, un château venait d'être rebâti. Des communs attenants comprenaient : logis de jardinier, grange, colombier à pied, basse-cour, écurie, remise, desservis par une ruelle qui débouchait sur la roule de Paris, tandis que le château, faisant face à la route de Montlignon, y prenait une entrée d'honneur. A l'embranchement de la ruelle^ à droite, une porte cochère donnait accès dans une petite propriété entourée de murs, et que le .«eul séjour de IMme d'Houdetot allait rendre plus fameuse que tout son passé, le grand fief voisin. Le seuil de cette porte franchi, on trouvait une cour avec une maison à gauche, un puits au centre et, au delà, un jardin d'environ deux arpenta (1). Les feudistes reconnaissaient en cette enclave, — à laquelle ajoutez une partie de la superficie des communs contigus, — un certain fief Spifame, d'origine très reculée, mesurant au total deux arpents et demi.
Je ferai une allusion très rapide à l'intéressante histoire du fief de Meaux. On a récemment établi la filière de ses possesseurs (2) depuis le quatorzième siècle, où un certain Jean de Meaux lui donna son nom. Vinrent après lui les Laignelet, les Thumery, plus tard Thumery de Boissise; les Bourgeois, dont héritèrent les de Thou; puis, successivement, deux familles parlementaires, les Perrot, qualifiés seigneurs de Saint-Dié et de Parcourt, et les Lubert. Le 3 mars 160G, les hoirs de Christophe-
(1) L'étal des lieux est presque suffisamment clair dans le plan de Lagrive.
(2) M. Armand de Visme, Journal de Montmorency, du 31 mai 1903. — Arch. nat.. T 4V2'.
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Auguste de Thou vendirent le fieF en question à Gyprien Perrot, conseillerau Parlement, dont une arrière-petitenièce épousa, en 1704, le président de Luhert. Celui-ci eut pour héritiers, en 1741, ses trois enfants : deux filles et un fils, qui fut mestre de camp de dragons. Ces Lubert ont eu quelque notoriété : le président, à cause de son amour pour le violon, dont il jouait assez mal, trop bien toutefois pour un magistrat, et de ses relations avec Rousseau, auquel il fournit les paroles de deux romances (1); sa fille ainée, Madeleine à cause de quelques ouvrages médiocres, mais surtout de sa beauté, de son talent de comédienne, du surnom de « Muse et Grâce n que lui donnait son correspondant Voltaire. Le père et la fille étaient dans le mouvement, comme on dit de nos jours, chacun à la suite de son philosophe. Peut-être Rousseau avait-il entendu pailer dès lors du fief d'Llaubonne, dont il devait, quehjues années plus tard, goûter amoureusement les ombrages. Le 4 septembre 1749, les hoirs Lubert le cédèrent à des gens de médiocre condition, de» inconnus : les frères Jean- Pierre et Pierre Tricher, qui eurent pour mandataire en l'affaire Georges Forquenot de la Fortelle, désigné quelquefois à tort comme acquéreur définitif. Un voisin trop pi'oche gêna les nouveaux seigneurs, je veux dire le possesseur de l'enclave, qui était Guillaume Goujon, procureur au bailliage de Montmorency. Il vint à mourir,
(1) Bibl. nat., Manuscrits oriqinaux de la musique de J.-J. Rousseau trouvés après sa mort parmi ses papiers et de'po~ ses a la Bihliotliér/ue du Roi, le 10 avril 1781, p. 41, 43. On a écrit : le président « de Luljières « pour de Luijert.
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étant, je ne sais comment, leur débiteur. Les Triclier firent saisir sa succession vacante, et une sentence du baillia^je les mit en possession, le 25 octobre 1752, de l'immeuble qu.e leurs titres désigneront désormais sous le nom de la « petite maison d , faute de connaître l'appellation, tombée en désuétude, de fief Spifame. Jean-Pierre Triclier, conjointement avec sa femme, Jeanne-Françoise Carré, en demeura seul maître à la mort de son frère, arrivée en 1753.
« Vilaine maison » au jugement de Mme d'Épinay, assez juste à ce qu'on peut croire : contiguë en effet aux communs du château de Meaux, donnant sur un jardinet entre quatre murs, la vue bornée, au delà d'une l'oute poussiéreuse, par des murs encore et les arbres du fief de l'Olive. Rousseau dit cependant : (( Jolie maison. » Mais il avait pour s'illusionner l'évidente raison qu'elle était le temple de l'idole, et un autre motif encore, qu'il faut expliquer, si l'on veut restituer l'exact décor de la scène du « très beau clair de lune » à laquelle nous assisterons bientôt. Dans le mur du jardin de la maison louée, une porte de communication avait été établie avec le parc voisin, dont ]Mme d'Houdctot eut la clef. Sa jouissance s'en trouva augmentée, — à supposer qu'elle se fit, comme il est vraisemblable, la part la plus discrète, — du terrain compris entre le mur de son jardin et les bâtiments de la ferme seigneuriale, remplacée aujourd'hui par le presbytère, et située à environ cent cinquante mètres de là. Au fond de ce second jardin, gracieusement ajouté à l'autre, signalons un taillis, un banc de gazon dans un
bosquet, sous un acacia; le petit affluent du lac d'Enghien coulait par là, dont Jean-Jacques tirera des effets de cascade assez surprenants. Il avait, dit-il, donné l'idée d'une « cascade » , — c'est son mot en effet, — à Mme d'Houdetot, qui « l'avait fait exécuter » . Mais elle n'était que locataire et même, en ce point, simple voisine; mais, pour établir la moindre cascade, quel travail de relever le cours supérieur du ruisseau, le plan d'une pièce d'eau d'un arpent! Quelles objections de la part des voisins d'amont! J'imagine que le changement dont on nous parle consista simplement à mettre les choses en l'état subsistant et visible encore, c'est-à-dire à découvrir la chute du ruisseau, de son lit dans le canal souterrain par où il franchit la route de Paris et va au lavoir. Cascade si l'on veut, mais cascade dans un trou. Puis, l'eau des deux vallons de la forêt, le ru de la Chasse ou du Nid-d'Aigle et le ru de Corbon réunis dévalent vers le lac, auquel, d'autre part, deux ruisselels venant du village de Soisy et des marais d'Ermont apportent un tribut complémentaire (1).
Nous achèverons de préciser le champ de notre histoire, en observant que Rousseau se trouvait à trois quarts de lieue de Mme d'Epinay, à une lieue environ de Mme d'Houdetot, un peu plus, un peu moins, suivant qu'il passait par Andilly ou par Soisy. Entre Eau-
(1) La maison de Mme d'Houdetot a été démolie en 1867. Une rue vient d'être tracée, sur son emplacement, dans le parc de l'ancien fief de Meaux récemment morcelé; c'est la rue qui fait suite à la rue Henrv-Mirabaud (anciennement rue de la Mairie), et qu'on devrait appeler rue d'Houdetot;
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bonne et la Chevrette, il y avait une lieue un (juart. Ajoutez enfin trois quarts de lieue à la dislance qui séparait Mme d'Kpinay de ses voisins, quand elle était à la Briclie (ou à Épinay, comme elle disait). Il n'est pas toujours facile, à la vérité, de savoir si ]Mme d'I'^pinay est ici ou là.
Cette revue des lieux sommairement passée, à peine ai-je besoin d'y réintroduire nos pei'sonnages autrement qu'en les nommant. On connaît les deux bellessœurs : elles ont en 1757, Mme d'Epinay trente et un ans, Mme d'Houdetot vingt-sept. Rousseau, qui, avec ses quarante-cinq ans, se juge un barbon à leur égard, ne les trouvait pas jolies, et ce qu'il en a dit est plutôt aggravé : pour l'une, par le portrait de Genève, pour l'autre, par celui qu'elle a donné à Saint-John de Grèvecœur et que la famille de cet ami conserve, sans compter le cruel portrait à la plume, par le baron de Frénilly, que nous citerons plus loin. Elles n'eurent d'attrait que le charme et la grâce : Mme d'Épinay avec plus d'esprit, plus d'effort, et de prétention même; Mme d'Houdetot avec plus de simplicité, de sincérité et de bonté. On la disait étourdie, mais angélique; c'était, suivant un mot de Jean-Jacques (1), « la parfaite ». Objecterez-vous Saint-Lambert à ce dernier éloge? le philosophe, professeur de vertu redouté, et qui a tonné contre l'adultère conforme à la bienséance, vous répondra : « S'il faut pardonner quelque chose aux mœurs du siècle, c'est sans doute un attachement que sa durée
(l) Coriesponilciice; OEuvres, X, 154.
épure, que ses effets honorent, et qui ne s'est cimenté que par une estime réciproque. » Rousseau a naturellement varié à ce sujet, comme sur toutes choses; mais il a exprimé en ces lignes l'opinion courante de son temps. On ne sait, alors, nul mauvais gré à la femme dont le cœur n'a pas été consulté pour la marier de redresser par un meilleur choix l'erreur ou la tyrannie de sa famille. On ne lui demande, comme disait M. d'Houdetot lui-même, que de " la décence dans sa conduite » .
Et, là-dessus, on peut, si j'ose dire, formuler une règle : le premier amant ne compte pas, pourvu qu'il soit du monde, et qu'on le garde. Les familles u dévotes » ont plus de rigorisme, c'est entendu. Mme d'Épinay nous apprend que celle de Mme de Verdelin ne lui pardonnait pas Margency. Elle nous fait connaître aussi bien les scrupules de Grimm, qui, inquiet de la perspicacité des enfants et soucieux de certaines compensations, voulait qu'on s'attachât à réparer « un tort nécessaire par mille actions de bienfaisance et d'honnêteté I) , et que <( des vertus solides » donnassent a le droit de mépriser ce qu'on appelle la pédanterie de la morale », entendez la fidélité conjugale (1).
Mais ce que j'ai appelé tout à l'heure une règle subsiste, avec l'approbation du plus grand nombre, du
(1) Mémoires, II, 222, 296. — Parmi les œuvres de George Sand, M. Marcel Prévost, amateur des grandes libertés du dixhuitième siècle, distingue entre celles qui sont « morales pour tout le inonde « , et celles « qui ne sont jugées morales que par des esprits assez libres pour distinguer entre la morale et les conventions morales » . Allez-y voir! (Discours pour le centenaire (le George Sand. — Journal des Débats, 2 juillet 1904.)
monde en un mot. L'application en est frappante à nos deux belles-sœurs. Mme d'Épinay n'a pas eu une bonne réputation pour y avoir manqué; Rousseau et Mme de Genlis n'ont pas été les seuls à le dire. Il lui a fallu presque le reste de sa vie pour faire accepter Grimm, après Francueil. Mme d'Houdetot, fidèle à Saint-Lambert, a conservé le respect de son mari et l'estime universelle, et parle à tout instant de sa vertu, qu'elle regarde comme un dépôt confié à son amant. Mme d'Epinay laisse échapper quelques exclamations, sincères assurément, sur l'honnêteté de « l'angélique " . Puis, se reportant à elle-même, elle déclare qu'il est certain « qu'on ne peut vivre longtemps de suite auprès de M. Grimm sans sentir accroître en soi l'amour de la vertu (1) ». Mais il y a mieux : il appartenait à Mme d'Houdetot d'arracher au plus changeant des philosophes cette palinodie stupéfiante, que Saint-Lambert était « une de ses vertus » . J'entends bien que c'est « un attachement que sa durée épure » ; mais comment comprendre « que ses effets l'honorent » ? Quels effets? Des enfants de père douteux? Nos deux dames ont eu l'angoisse du problème. Je n'y insiste pas; il m'a suffi de replacer le lecteur dans l'atmosphère de leur temps, et d'expliquer par avance l'agitation causée à Mme d'[Ioudetot par le soupçon intolérable d'avoir manqué à ses devoirs envers Saint-Lambert. Mme d'Épinay, ai-je dit, avait de l'estime pour sa belle-sœur; j'y reviens pour qu'on ne croie pas cepen-
(1) Mémoires, II, 150.
dant qu'elle l'aimât. Elle en a parlé, effectivement, en termes tantôt bienveillants, tantôt aigres-doux, suivant l'heure : jeune folle est l'appréciation courante; honnête, très honnête, intéressante souvent, embarrassante et importune quelquefois : esprit candide, mais à lubies, et frisant « le tripotage » dans ses affaires de cœur (1). Quel sentiment dégager de cette confusion? Le pire, à mon avis, car on feint la bonté, et non pas le contraire. Et voici d'autres raisons, appropriées aux personnes, pour tenir la malignité comme sincère. Mme d'Epinay, jalouse de la primauté des hommages, a écarté les femmes de son salon, pendant le cours de sa vie mondaine, et elle en a fait un cercle d'hommes; on le verra particulièrement dans l'année qui nous occupe. Mme d'Houdetot est plus jeune qu'elle, fait de jolis vers, est admise, à titre de comtesse de bonne roche, dans un monde d'où des financiers décrassés de la veille, comme les Lalive, sont exclus. Enfin, elle a conquis du premier coup l'amant que le monde et son mari lui passent : d'Épinay et Grimm ne pèsent guère auprès de d'Houdetot et de Saint-Lambert. Une revanche inspirée à Mme d'Epinay par tant de sujets d'envie sera de lui donner un rôle dans ses Mémoires, de la confesser sans son aveu, comme elle fera son autre belle-sœur Jully, et Mme de Verdelin. Et puis, cju'elle fasse patte de velours après le coup de griffe, restera la blessure et la cicatrice.
(1) Mémoires, II, 343. Mme d'Epinay ne prévoyait pas alors qu'elle mêlerait un jour Diderot à pareil " tripotage n , à propos de ses relations avec Grimm.
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Poussons le parallèle plus loin. Nos abandonnées, si embarrassées de leurs loisirs, comme on verra, avaient un beau sujet pour les remplir, une occupation, une consolation : leurs enfanls. On pourra croire, là-dessus, Mme d'iloudetot sin{;uiicrement inférieure à sa cousine; elle qui ne parle autant dire jamais de ses enfants, tandis que ceux de la Chevrelte y sont un perpétuel sujet d'entretien. L'auteur des Mémoires tire à chaque instant les innocents au premier plan, pour se donner un prétexte à développer le thème en vogue de l'éducation, où elle se flattera plus tard d'amender V Emile. Des innocents, certes : le fds, l'idiculisé par les familiers sous le nom du « Lettré x , est quel({ue peu sot; la fillette, <{ui a huit ans, étant née le 1" août 1749, est si bambine, que Rousseau lui en croit six, tandis que les Mémoires lui en prêtent impudemment douze (1). Ainsi la mère donnera de l'esprit à l'un, de l'âge à l'autre, pour mettre de la vraisemblance et se donner carrière dans les conversations où elle les engage; leurs jolis mots sont de pures inventions, ou proprement des faussetés. La composition de ces rôles de marionnettes vautelle mieux que le silence de Mme d'Houdetot? Le
(!)/,« Chevrelte et Mme d'Kpinay, p. 57; Correspondunce, X, 163; Mémoires, II, 361. Pauline, au dire du tuteur de Mme d'Epinay, avait la tête meublée « de principes et d'idées qui valaient bien la science qu'on pouvait attendre d'un enfant de douze ans; elle avait le raisonnement singulièrement formé pour 'Son âge » . Mme d'Epinay a ainsi conscience d'avoir fait tenir à un enfant de huit ans un langage supérieur à la raison d'un enfant de douze ans.
sentiment maternel y semble encore plus faussé. Quoi qu'il en soit, l'amour, inspirateur de tant de vertus, à en croire les maîtresses de Grimm et de Saint- Lambert, les empêcha, l'une et l'autre, d'être de véritables mères. L'âge d'aïeule les rapprocha de leur devoir, mais sans leur faire perdre toute prétention, et au moins le goût des illusions et de quelques simagrées.