CHAPITRE III
Margency. — Château et châtelain. — Rousseau en désaccord sentimental et littéraire avec la Chevrette. — Mme d'Uoudetot et Julie. — Le Monl-OIympe. — Date de la soirée du bosquet d'Eaubonne.
Mme d'Épinay, au coininencement de 1757, a perdu deux amis : Gauffecourt et Desmahis; non par suite de morl, mais de maladies qui les retranchèrent du monde des plaisirs. Avec l'agrément du maître, — entendez Grimm, — elle répare ces pertes, et au delà, par des liaisons nouvelles avec Groisniare, d'Holbach et Margency. Et, si l'on ajoute quelques visites de Valori et de Deleyre, enfin l'intimité de Rousseau, ({ui emplit presque à elle seule la fin de ses Mémoires, on aura le cercle où elle s'est préparé les adulations indispensables, les ressources qu'elle ne découvrait pas facilement en elle-même, et par suite le <( moyen de passer son temps agréablement " , comme le remarquait l'absent luimême auquel elle envoyait ses soupirs (I).
Parmi ces noms, je n'ai à retenir que celui de iMargency, et pour un moment très court : le tetnps de le replacer dans son cadre local. Le baron d'Holbach
(1) Mèiuoircs, II, 243, 251, 319,
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l'avait présenté à Mme d'Épinay avant le départ de Grimm, dont il était connu. Il avait la moitié de l'âge de Croismare, trente ans, une faible santé, de médiocres talents : c'était « un groupe de très bonnes petites choses )' . Grimm le trouvait d'excellente compagnie. Mme d'Épinay disait, un jour, qu'elle aimait fort son u radotage délicieux » ; le lendemain, que son « air méchant et fat » lui déplaisait. En somme, elle en avait besoin pour l'amuser, tout en le tenant pour un petit personnage; elle le trouvait merveilleusement nommé Il le syndic des galantins » , car ce papillon avait eu la fantaisie de se mêler d'administration locale, et de prendre à l'un de ses paysans la fonction de syndic de la paroisse. Il aima d'un cœur faible Mme de Verdelin, à iacjuelle Mme d'Epinay rend cette justice (jue " c'était une fennne de condition, très jolie, très aimable, très raisonnable » ; il est vrai qu'elle dit aussi que Margency en parlait « comme d'une fille qu'il enfrelenait », avec anecdote à l'appui sur sa première faiblesse. En fait, la bonne âme se conduisit avec ce couple amoureux comme si elle avait voulu le diviser, attirant l'un et le gardant à demeure, éloignant l'autre, (jui la tint un instant pour une rivale, et qui avait presque autant d'esprit qu'elle, plus de raison et plus de creur (I).
Adrien Guyret était le deuxième seigneur de Margency nommé et prénommé de môme, le fds unique
(l) Mémoires, II, 204, 221 et pnssini; àSATNTK-BKUVE, Nouveaux lundis, IX, 387 et suiv. Marie-Ijouise-Madelcine de Brcmond d'Ars avait épousé, en 1750, B«>*-«»ard, marquis de Verdelin.
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et, à la fin de 1744, l'hénlier d'un greffier eu clief du ChàteleL de Paris, qui avait acheté cette terre, le l" février I73I, moyennant 57000 livres, du prince d'Egmont Pignatelli (I). Maison seigneuriale, contiguë à l'église, ([uelques bâtiments d'exploilation agricole (sans parler d'une ferme indépendante), jardin en parterre, terrasse au-dessus et grand clos : voilà l'ensemble. La surface est de cinq hectares, que de belles allées de marronniers partagent, en s'élageant sur les pentes d'Andilly. Mme d'Houdetot et Jean-Jacques traverseront, pour se rejoindre, ce domaine, ({ui, à cause de cela, méritait un coup d'reil. M. de Margency loua son château à M. de Verdelin. Je veux qu'il y trouvât des occasions plus fréquentes de voir sa maîtresse, en attendant que le mari eût acheté, à Soisy, la terre qu'il cherchait; mais ce n'était pas un parti sans inconvénient de se réduire à une villégiature errante, à la suite de Mme d'Épinay, et de s'éloigner de ceux dont il était le seigneur et le syndic. Je soupçonne (juelque dérangement dans ses affaires : sa mère, à la mort de son père, avait renoncé à la communauté, et lui-même ne tardera pas à vendre Margency.
Je reviens à llousseau, à ses devoirs anciens vis-à-vis de la Chevrette, à ses devoirs nouveaux envers Eaubonne. Lui-même a dit que, en 1756, son assujettissement ne lui pesa pas trop, Mme d'Epinay n ayant guère passé que l'automne à la Chevrette, et j'ajoute : tout absorbée par l'amour de Grimm, auquel elle venait de
(1) Arc'aivcs <Iu .Musée f.ondé, BA-29. .
se donner si l'on en croit un calcul de Diderot (1). En 1757,1a situation naturellement se compliqua. Rousseau, recherclié aussi bien par Mme d'Houdetot, allait avoir un combat plus difficile à soutenir pour défendre son temps, une situation délicate à régler entre les avances de ses deux amies. Ni l'une, ni l'autre ne goûtait la solitude; elles ne furent pas longues à se tourner vers le pliilosopbe, mais avec des vues différentes ; Mme d'Epinay, pour s'atlacber, malgré les suspicions invétérées de Grimm, un conseil ou plutôt un auditeur bénévole ; Mme d'Houdetot, pour se faire de l'écrivain clier à Saint-Lambert un compagnon de promenade, et préparer les voies à une triple amitié. Quand la première fait trêve à une correspondance précieusement travaillée, c'est pour écrire encore ; elle est amoureuse, et femme de lettres aussi,jusqu'aux moelles; la seconde n'a que son amour en tête, et, après expédition de sa missive quotidienne, se plait à courir la campage. 11 était immanquable qu'une rivalité se produisit entre elles, sinon par la faute, au moins du fait de Rousseau. Quel rôle, quelle amitié l'attirerait davantage? Avec sa nature impulsive, extrême, il devait non seulement penclier, mais verser d'un côté, afficlier sa préférence, faire ouvertement une délaissée. 11 hésita peu; un malentendu littéraire et sentimental l'écarta bientôt de la Chevrette, et le donna tout à Eaubonne.
Voici le bref préliminaire de l'évolution (2). Le jour
(1) Confessions; OEuvres, VIII, 293; lettre de Diderot à Mlle Volland, du 15 septembre 1760.
(2) Mémoires. II, 224, 225, 229, 239, 250, 270.
où Mme d'Épinay s'installe dans sa résidence de la belle saison, il lui remet <i deux cahiers d'un roman qu'il a commencé cet liiver... un ouvrage «[ui fait le bonheur de sa vie... chimère qui lui est si chère... >' . L'amie le parcourt; c'est la premièie partie de Julie, qui s'appellera plus tard la Nouvelle Heloïse. Elle en est peu contente, trouve que cela est trop fait, sans vérité, sans chaleur, etc. Comment avertir l'auteur sans le chagriner? Elle veut y employer les plus grands ménagements; ce qui n'empêche pas que, au lieu de rester plusieurs jours à la Chevrette, lui ne parte au sortir du dîner où elle a essayé de lui exprimer son opinion. Commencement de rancœur; d'autant plus que la maîtresse du logis va marcher sur ses brisées, et avec l'espoir avoué de le dépasser. Elle écrit à Grimm, pour lui parler d'une « occupation utile et agréable » à laquelle elle songe, et qui n'est aucun emploi de mère ou de ménagère : il s'agit de composer, sans compter les morceaux purement littéraires de sa correspondance, — portraits, contes, dissertations, — un roman dont celui qu'écrit Rousseau lui a inspiré l'idée, mais d'une lecture moins froide et fatigante. Elle a déjà donné quelques à-propos de société, qui ont eu assez de succès pour que Diderot en ait entendu parler et demandé la communication. Et Grimm de se pâmer à chaque envoi de sa maîtresse, de crier au chef-d'œuvre, notamment à propos de l'ouvrage annoncé, qu'il qualifie tantôt roman, comme elle, tantôt mémoires, et qui pourrait bien être en effet la première ébauche de ses fameux Mémoires. Quant à Rousseau, qui n'était pas homme
à beaucoup se conlraindre, voici ce qu'il pensait de son émule et disait peut-être avec plus ou moins de prudence : « Elle avait voulu tâter de la littérature, et elle s'était fourré dans la tête de faire, bon gré, mal gré, des romans, des lettres, des comédies, des contes, et d'autres fadaises comme cela. »
La réciprocité de mésestime littéraire est nette. Le malentendu sentimental ne l'est pas moins. Jean- Jacques, si l'on en croyait Grimm, aurait été amoureux de toutes les femmes qu'il approchait, aussi bien de Mme d'Epinay. Il a cependant déclaré assez crûment, malgré les petits soins et les petits baisers qu'il lui donnait, les raisons qui le détournèrent de lui demander rien de plus que son amitié. Elle, de son côté, ne désire pas au fond se l'attacher par d'autres liens; mais elle n'aurait pas été fâchée qu'il acceptât au moins les apparences d'un tendie servage. Elle insinuait qu'il ne se retenait pas toujours de lui faire quelque tendre déclaration, et sa défense était molle quand Grimm, Saint-Lambert ou Croismare lui assurait que l'ermite en avait la tête tournée (1). Vienne Mme d'IIoudetot, il ne restera rien qui pût faire illusion à personne, ni sur les semblants d'amour qu'espérait la châtelaine de la Glievrette, ni même sur la reconnaissance qui lui était absolument due. Rousseau ne fut point à ses genoux, et même, pour ainsi parler, il la porta quelque peu sur ses épaules.
Ici se place l'épisode qu'il dit le plus mémorable en
(i) Mémoires, II, 238, 259, 269, 326.
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sa vie, et finalement terrible à son souvenir. Il ne l'a conté d'une façon suivie, et en vue de l'histoire, qu'à une époque assez tardive. On sait qu'il a composé à Monquin, dans l'Isère, cinq livres des Confessions, dont le neuvième, consacré à l'Ermita^je, pendant l'hiver de 1769-1770 et le printemps qui suivit, treize ou quatorze ans après les événements qui nous intéressent. L'auteur avait, il est vrai, des documents classés par dates et par liasses, et de la mémoire, mais beaucoup d'art aussi et plus encore de passion. Il a besoin d'être contrôlé à chaque pas, et empêché de convertir son histoire on roman. Cependant, notre période est une de celles qu'il a traitées le plus sincèrement, et il s'en faut que Mme d'Épinay, dans la réplique des Mémoires, ait apporté une bonne foi supérieure (1). Observation préalable intéressante : Jean-Jacques avait, deux fois, dans des écrits antérieurs aux Confessions, mais publiés après, — le second récemment, — disserté sur son amour pour Mme d'Houdelot. Ce sont deux morceaux très travaillés que nous verrons à leur date : l'un, sous forme de lettre (qui ne fut pas envoyée), développée en tirades nombreuses, passionnées, éloquentes, véritables pages de roman; l'autre, d'un
(1) Mme d'Epinay et, il faut le dire, les collaborateurs dont Mme Macdonald a reconnu la main dans la préparation spéciale de cette réplique : Diderot et un autre ami non identifié. {Jean- Jacques Rousseau a neiv stady in criticism, 2 vol. in-S". Londres, 1906). Une traduction de cet ouvrage parait, à cette heure même, sous le titre de la J.éqende de J.-J. Rousseau, 1 vol. in-16. L'auteur parle sans preuves suffisantes de l'intervention de Grimm dans ce •< tripatouillage » . J'y reviendrai plus loin.
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sentiment élevé, apaisé, purifié, à ranjjer dans la catégorie des méditations. Variations, si l'on veut, de modes très différents, écrites sur un thème dont les Confessions vont nous donner l'expression la plus simple et partant la plus vraisemblable. Nous prt-senlerons, en quelques lignes de celles-ci, une sorte de récit très abrégé, suffisant pour replacer la trame des faits, avec sa nuance originale, dans le souvenir du lecleur (1) :
Le retour du printemps avait redouble mon tendre délire, et, dans mes éroti(jues transports, |'avais compose pour les dcrnièies parties de la Julie plusieurs lettres (pii, j'ose le dire, se sentent du ravissement dans letjuel je les écrivis...
Précisément dans le même temps, j'eus «le Mme d'Houdetot une seconde visite imprévue... A ce voyage, elle était à cheval et en homme... et, pour cette fois, ce fut de l'amour...
Mme la comtesse d'tioiidetot approchait de la trentaine et n'était point belle : son visage était marqué de la pelite vérole; son teint manquait de finesse; elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds...
Rousseau n'appuie pas. Mme Verdelin a fait saillir du visage un autre trait plus frappant et moins flatteur : " A ce propos, a-l-elle dit, on dispute ici sur la femme dont vous parlez dans vos Lettres de la montagne ; on nomme, chez le baron, Mme d'Houdetot; cela va bien à son talent, mais pas à son nez [qui était grand], » Poursuivons :
Mais elle avait l'air jeune avec tout cela, et sa physionomie, à la fois vive et douce, était caressante... Elle mettait
(1) Confessions; OEuvres, VIII, 314-320, et passim.
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dans Ions ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois. Elle avait l'esprit très naturel et très agréable... Pour son caractère, il était angélique... Dans les confidences les plus intimes, je ne lui ai jamais ouï mal parler des absents, pas même de sa belle-sœur, elle ne pouvait déguiser ce qu'elle pensait à personne... Et je suis persuadé qu'elle parlait de son amant à son mari comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et à tout le monde indiftéremment...
On l'avait mariée très jeune et malgié elle au comte d'HoudeloI, homme de condition, bon militaiie, mais joueur, chicaneur, très |)eu aimable et ({u'clle nu jamais aimé (1). Elle trouva dans M. de Saint-Lambert [quatre ans après] tous les mérites de son mari, avec des qualités plus agréables, de l'esprit, «les vertus et les plus rares talents.
C'était un peu par goût, à ce que j'ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lamberl, qu'elle venait me voir... Elle vint, je la vis, j'étais ivre d'amour sans objet... Je vis ma Julie en Mme d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que Mme d'Houdetot elle-même, mais revêtue de foutes les perfections dont je venais d'orner l'idole factice de mon cœur. Pour m'achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l'amour... Elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son amant...
J'hésitai longtemps sur la manière dont je me conduirais avec elle, comme si l'amour véritable laissait assez de raison pour suivre des délibérations... Je pris le parti de le lui avouer...
Elle eut pitié de ma folie; sans la flatter, elle la plaignit, et tâcha de m'en guérir. Elle était bien aise de conserver à
(1) Ce portrait de M. d'Houdetot est moins dur que celui que nous avons vu plus haut, de la main de Mme d'Épinay. IIoubseau en a donné un second, tout à fait idéalisé, dans la « méditation » dont nous avons parlé et donnerons des fragments.
son amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas... Elle ne se bornait pas toujours à des exhortations amicales, et ne m'épargnait pas, au besoin, les reproches...
.le me les épargnais encore moins moi-même... Passion qui, loin d'avoir rien à gagner par la constance, devenait moins souftrabie de jour en jour.
Qui croirait que cette dernière considération, qui devait ajouter du poids à toutes les autres, fut celle qui les éluda?... Eh! pauvre Jean-Jacques, aime à ton aise, en toute sûreté de conscience, et ne crains pas que tes soupirs nuisent à Saint-Lambeil...
Coupable sans remords, je le fus bientôt sans mesure... Mme d'Houdelot me traitait du reste avec la plus grande douceur, et prit avec moi le ton de l'amitié la plus tendre...
Mme d'Houdetot continuait a me faire des visites que je ne tardai pas a lui rendre. Elle aimait à marcher, ainsi que moi : nous faisions de longues promenades datis un pavs enchanté.
Réunissons ce qui a trait à la description des lieu.^ qu'ils parcouraient pour gagner leur rendez-vous favori, et à l'émotion de Rousseau :
il y a près d'une lieue de l'Ermitage à Eaubonne [un peu moins, ai-je dit, en j)renant le plus court chemin, par Soisy]... Je passais par les coteaux d'Andillv, qui sont charmants. Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, a l'accueil caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser funeste, avant même de le recevoir, m'embrasait le sang, à tel point que ma tête se troublait; un éblouissement m'aveuglait, mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir, j'étais forcé de m'arrêler, de m'asseoir; toute ma machine était dans un désordre inconcevable; j'élaispiêt à m'évanouir (1)... J'ar-
(l) Cf. Confessions ; OEuvres, VIII, 1,39 : « On verra que,