JEAN-JACQUES K0U8SEAU
Nevers, Marie-Louise, reine de Pologne, fut conduite dans les Etals de son époux, Vladislas Vil, par Mme la maréchale de Guébriant, elle-même accompagnée de Jean Le Laboureur, pctit-Pds, fds et frère de baillis de Montmorency, genlilhoinnie servant à la cour. Notre personnage, en souvenir d'une mission si honorable et d'un voyage si extraordinaire, a écrit un vokime; n'at il pas aussi bien donné à une belle terrasse de sa colline natale le nom de la forteresse d'où le père de 3Iarie de Gonzague avait paru menacer un instant la frontière française (1)? — Ou bien faut-il supposer que le maréchal de Luxembourg, neveu d'une La Trémoïlle, voulant célébrer une gloire de cette branche, donna le vocable de Mont-Olympe à un bouquet de bois situé au carrefour que nous avons précisé, et compris parmi les biens dont il jouissait, en même temps que du château de Montmorency (2)? Dans le parc de ce château, une allée supérieure s'appelait Montmartre. Rien de certain, en somme; je ne présente qu'hypothèses, dont je m'excuse.
(i) Charles l"'"' de Gonzague avait eu ilo son mariage avec Catherine de Lorraine, tille du duc de Mavenne, cinq enfants, dont un tils mort avant lui, la reine de Pologne et la princesse palatine. — Voir Jean Lk LAitouBKUB, Histoire et rel.Uioti du vovdqe de la reine de Pologne... Paris, 16W, in-4". Cet historien (1G23-16T5), frère cadet du bailli Louis, qui fut un médiocre poète, se Ht d'iLglise, devint prieur de Juvignè et aumônier du roi.
^i) Ce petit bois est tiguré dans le plan de Montmorency dit « d'Intendant « qu'on trouve aux Archives de Seine-et-Oise, avec la mention qu il appartenait alors (1787) à la duchesse de Lorges, propriétaire du château et de ses dépendances.
DANS LA VALLÉE DE MOJNTMOREN C Y 49 Rouvrons les Confessions, à une page fameuse (1) :
Dans mes fre(|iients voyages [à Eaubonne], il m'est arrivé quelquefois d'y coucher [il a dit ailleurs (juatre ou cinq fois] : un soir, après avoir soupe tête à têle [avec Mme d'Houdetot], nous allâmes nous promener au jardin, par un très beau clair de lune [les enfants endormis]. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis, par où nous tûmes chrrcher un joli bosquet orné d'une cascade... Souvenir immortel d innocence et de jouissance ! Ce fut dans ce boscjuet qu'assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d'eux. Ce fut la première et l'imique fois de ma vie; mais je fus sublime... Que d'enivrantes larmes je versai sur ses genoux! Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un transport involontaire, elle s'écria ; » Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n'aima comme vous! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et uion cœur ne saurait aimer deux fois. » Je me tus en soupirant; je l'embrassai... cjuel embrassement ! Mais ce fut tout... Il y avait six mois qu'elle vivait seule, c'est-à-dire loin de son amant et de son mari; il y en avait trois queje la voyais presque tous les jours, et toujours l'amour en tiers entre elle et moi. Nous avions soupe tête à lêle; nous étions seuls, dans un bosquet au clair de la lune, et, après deux heures de l'entretien le plus vif et le |)lus tendre, elle sortit, au milieu de la nuit, de ce bosquet et des bras de son ami aussi intacte et aussi pure de cœur et de corps qu'elle y était entrée.
La scène eut deux témoins : l'un, cerveau passionné, aft'olé de l'indécision sentimentale qui le ballottait du platonisme au rut, écrivit ce qu'on vient de lire;
{V) Confessions ; OEuvres, VIII, 319.
l'autre, tète léfjère, étourdie, un instant surprise et désorientée, trouva finalement un prétexte pour rire de ses propres larmes. A la pa};e émouvante elle ajouta, de vive voix, un court post-scriptum, où s'est noyée l'éloquence de Rousseau. Elle a dit à INépomucène Lemercier, et la tradition subsiste qu'elle fut sauvée par le juron inattendu d'un charretier passant sur la route. Villenave, en juin 1826, l'a entendu conter à Gohier, ancien président du Directoire, qui s'était relire à Eaubonne après le 18 Ijrumaire (1) : « Le mur de l'enclos de Mme d'Houdetot séparait seul les arbres du chemin; tandis que le philosophe soupirait aux pieds de Mme d'Houdetot, un charretier vint à passer en criant :
« Eh! avance donc b !» Elle ne put s'empêcher de
rire, et Jean-Jacques se releva furieux et déconcerté. » A quelle date se place cette soirée, dont le souvenir a continué d'émoiivoir nombre d'àmes sensibles? Les Confessions donnent à cette question un commencement de réponse, que les Mémoires, à y regarder de près, permettent d'achever avec une entière exactitude, La floraison de l'acacia indique une quinzaine à cheval sur mai et juin; le beau clair de lune réduit l'intervalle à la semaine du jeudi 2 juin, où tomba la pleine lune, soit à la semaine du 30 mai au 5 juin. D'après les Mémoires, maintenant, Mme d'Houdetot assiste à la première représentation d'7/)/i/(/<////e en Anlide, de Guimond de la Touche : c'était le samedi 4. Elle en parle,
(1) Revue rétrospective, 1894, XX, 131. Villenave (Mathieu- Guillaume), littërateur et collectionneur d'autographes, t'tail le père de Mélanie Waldor.
passant à la Chevrette, le lendemain dimanche 5. Ce même jour Mme d'Épinay note que « Rousseau lui fit dire par le jardinier qu'il était incommodé » . « Ce même jour», ai-je dit, et je le pi'ouve, avant d'aller plus loin. Mme d'Épinay écrit, le dimanche 5, la première partie de la lettre : « Puisque vous voulez, mon ami (1)... " Le lendemain, lundi 6, elle écrit la seconde partie : u Mon époux est tombé des nues (2)... » Le surlendemain de ce dernier jour, mercredi 8, la lettre : <( Reprenons où j'en suis restée... » (3), et au cours de laquelle on lit la phrase précitée : « Il y a trois jours que Rousseau me fit dire par le jardinier... », par où l'on est donc ramené du mercredi au dimanche 5 (4). Et, le même jour encore où Rousseau lui expédie ce message, Mme d'Épinay envoie « chez la comtesse; il y
(1) Mémoires, II, 262-266.
(2) Ihicl., II, 267-269.
(^)Ibùl., II, 269.
(4) Nous sommes confirmé aussi bien dans la date de mercredi par ces mots : " Rousseau est arrivé ce matin... pour passer deux jours ici, c'est-à-dire jusqu'à vendredi... » (Ibid., 274.) Je répondrai enHn par un argument nouveau à la critique, d'ailleurs très bienveillante, de M. Ritter, qui, admettant la semaine proposée (30 mai-5juin), doute du jour. Pourquoi ne serait-ce pas aussi bien, objecte-t-il, le lendemain d'une représentation suivante A' Ipltigcuie (Annales de la Société J.-J. Rousseau, 1907, III, 213)? — La seconde représentation àlphiqénie en Aulide a eu lieu le lundi 6 juin (Archives du Théâtre-Français). Or, le lendemain 7, la lune qui s'était levée le dimanche 5 à 10 h. 55, se leva passé minuit, soit le 8, à 0 h. 11 du matin. Si vous ajoutez une heure pour qu'elle domine suffisamment l'horizon, vous atteignez 1 h. 1/4, où les conversations du soir, au jardin, sont hnies depuis beau temps. Le lendemain de la première représentation est donc la date nécessaire.
était établi tête à tète, et y est resté deux jours » . Dune, il a soupe et couché à Eaubonne, — fait très rare, — le dimanche 5 juin 1757. C'est la date clierchée; que les poêles me pai'donnent d'avoir cédé à l'attrait de cette précision .