CHAPITRE V
M. d'Epinay. — La Chevrette louée, non occupée par d'Holbach. — Mission imprévue de Saint-Lambert. — Dinars à la Chevrette et à l'Ermitage. — La prétendue lettre anonyme de Thérèse. — Journée des cinq billets. — Départ de Saint- Lambert. — Tristesses et maladies.
" Mon époux est tombé des nues ! » Je reviens à ce mot de Mme d'Épinay, pour le contredire en passant : M. d'Epinay n'est point tombé des nues. On était au 6 juin; il arrivait l'avant-veille de la Saint-Médard, pour la fête de son village d'Épinay. Il s'abstenait de beaucoup de devoirs, mais non pas d'assister aux fêtes qui réclamaient sa présence, comme seigneur ou comme père de famille ; on en verra plusieurs autres preuves. Les Mémoires, ne pouvant se dispenser absolument de mentionner ses visites, en profitaient d'ordinaire pour le mêler à un incident liumiliant ou grotesque. Sa femme n'a jamais manqué une occasion de le dauber ; il fallait jusqu'au bout le convaincre d'indignité, et justifier le divorce irrémissible qu'elle avait prononcé entre eux, après trois ans de mariage, car elle eût été désolée de reformer le foyer conjugal. Elle avait mieux qu'un mari pour élever ses enfants, aux yeux desquels elle se faisait si peu de scrupules de l'abaisser : elle eut un ins-
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tant ses deux amants. Pauvre d'Épinay! Esprit faible, frère de trois fous, gâté par une grande forlune et la contagion du siècle, il n'était pourtant ni un méchant, ni un sot. Diderot et Rousseau se sont loués de son commerce. Il a trouvé un constant adversaire dans une femme qui lui a fait un procès impitoyable et secret; il n'a pas eu la possibilité d'une réplique, lui (jui fut si indulgent à ses mœurs et à ses dépenses, et si Hdèle au faux ménage où elle l'avait abandonné. L'affaire est à reviser.
Une dernière remarque nous ramènera au point utile dans notre sujet : c'est que la seule idée d'économie, en ce temps-là, était sortie du cerveau du dissipateur. M. d'Épinay, vers le commencement d'avril, avait ordonné à sa femme de " faire tinir huit appartements au grand château » , et d'aller s'établir à la Briche, à la Saint-Jean, mettant la Chevrette en location pour ce terme. D'Holbach s'en déclara amateur, et après de singulières tergiversations, signa un bail. Le temps de l'entrée en jouissance arrive; vers le 22 ou 23 juin, la dame de la Chevrette déménage, pour laisser la place à son locataire. Lui n'est pas pressé, il atermoie, il passe, à ce moment, quinze jours au Grandval, chez sa belle-mère; puis, dégoûté de sa location par Diderot, qui n'ira pas le voir pour ne pas s'exposer à rencontrer Mme d'Épinay, il renonce à en profiter, cette année-là au moins. Mme d'Épinay se réinstalla à la Chevrette, ce n'est pas douteux; mais, peut-être pour éviter une blessure d'amour-propre, et ne pas s'avouer implicitement l'hôte du baron dans sa propre demeure, elle
data d'Épinay tout ce qu'elle écrivit de la campagne, le reste de la saison, Rousseau, tout au contraire, ne cesse de parler de la Chevrette comme du lieu de ses relations avec Mme d'Épinay, où il fait ses visites et séjours, enfin ses adieux d'octobre; et les Confessions sont confirmées ici par sa coirespondance.
Donc , à la Chevrette, voici brièvement ce qui se passe en ce temps-là (1). Le 28 juin, Mme d'Épinay écrit à Grimm (2) : « Je reçois une lettre de Paris. Eh! vraiment oui, la grande armée d'Alsace est décidée ! Gela est-il bien vrai? » Le 2 juillet, le marquis de Croismare arrive, et apporte de mauvaises nouvelles de Desinaiiis, (pli est atteint d'humeur noire. JuUy part le lendemain pour occuper son poste à Genève. Le lendemain aussi bien, qui est le dimanche 3, Mme d'Épinay va on partie à l'Ermitage avec Croismare, et Margency, (jui ne la quitte pour ainsi dire point, et le soir elle ramène Rousseau. Le surlendemain, 4 juillet, elle i-aconte cette journée à Grimm, et comment elle a donné un louis à la vieille l^e Vasseur et un bon conseil à Thérèse, celui de ne pas espionner son maître. Rousseau, parmi ces allées et venues, recevait ces lignes de Deleyre, du 2 juillet (3; : «Que la lune devait être belle hier soir, dans vos bois! que Julie et son ami devaient s'y plaire! » C'était, en effet, la pleine lune qui vint
(i) Je jusliHerai d'un seul coiip^ tout à l'heure, en revenant à la lettre de Rousseau du 5 juillet, toutes les dates que je vais fixer jusque-là.
(2) Mémoires, II, 287-292.
(3) Sti\ecreisen-Moultou, I, 156.
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après celle de la scène d'Eaubonue, mais que les deux, acteurs ne revirent plus dans le même lieu, ni dans le même brûlant unisson. Deleyre avait oublié que le cœur humain n'est pas moins changeant que les astres.
Puis, de Mme d'Épinay à Grimm (1) : « Le soir, avant de me coucher. — J'en suis encore pénétrée : comme j'étais à vous écrire, est entré chez moi le marquis de Saint-Lambert; je n'en reviens pas. Si vous saviez comme nous l'avons tous embrassé, combien nous avons parlé de vous!... Mais, mon ami,... pourquoi étiez- vous donc si triste le 2G au matin?... Saint - Lambert n'est ici, ou plutôt il ne sera à Versailles que peu de jours, et il retournera auprès de vous. Il se lait d'ailleurs sur le sujet de sa mission... Le marquis est retourné à Versailles; il nous reviendra demain. » Dans sa réponse à cette lettre, parvenue quelque vingt jours après, Grinnn répliquait sur le même sujet (2) : « Je savais bien que l'arrivée de Saint-Lambert vous surprendrait : c'est le prince de Soubise qui lui a valu cette commission. »
Peut-on en conjecturer l'objet? Soubise, après qu'il fut décidé que son corps, originairement destiné à former une réserve ou, suivant le cas, à marcher en Bohème, serait réuni à l'armée du Bas-Rhin, fut rappelé subitement à Versailles. 11 en repartit le 16 juin, pour aller se mettre à la tête d'une seconde armée, dopt une partie renforcerait les Autrichiens battus en
(1) Mémoires, II, 292-295.
(2) Ibi<l., II, 303.
Bohême, et l'autre resterait sur le haut Rhin (la grande armée d'Alsace, dont parlait ^Ime d'Épinay.) C'est peu après son arrivée sur ce nouveau théâtre d'opérations ([ii'il donna à Saint-Lamhert la mission qu'on a vue. Celui-ci partit le 26 juin, et, une première pause faile a Versailles évidemment, il eut le loisir d'apporter im complément de courrier à la Chevrette, le 4 juillet. Je hasarderai une explication sur le motif de ce voyage : peut-être s'agissait-il de mesures à prendre pour obvier au manque de discipline dont soutirait l'armée, et plus encore le pays qu'elle occupait. Un témoin de ce pitoyable état de choses fut Grimm lui-même, qui écrivait à Mme d'Épinay (1) : « Sans cette campagne, je n'aurais jamais eu l'idée jusqu'où peut être poussé l'excès de la misère et de l'injustice des honnnes. » Or, voici ce qu'on lit dans une note rédigée à l'instigation du roi Stanislas pour exposer les services et mérites de Saint-Lambert, quand il dut renoncer à la carrière des armes : (i On le fit venir à Paris, et on l'engagea à travailler à des mémoires sur la manière de rétablir la discipline et l'ancien esprit de noire infanterie (2). »
Donc, le lundi 4 juillet, où nous en sommes restés, Saint-Lambert vint faire une visite à la Chevrette. Mme d'Houdetot l'y rejoignait une heure après, et ils en repartirent pour T*aris. Le soir, arrive Rousseau, ((ui apprend l'événement, couche chez Mme d'Épinay, et, le lendemain matin, va lui-même à Paris, après avoir
(1) Mémoires, II, 281.
(2) Archives du ministère de la guerre.
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écrit à Mme d'ïloudetot une lettre qu'il déposera à son hôtel, avec un paquet de copie. C'est la lettre dont j'ai déjà donné un fragment, et datée ; " A la Clievrette, mardi matin u , à quoi j'ai ajouté : 5 juillet. On trouvera l'initiative suffisamment justifiée par ce qui précède et par le rapprochement de la lettre de Mme d'Épinay (1) : « Grande nouvelle!.., Rousseau est allé à Paris... pour voir Diderot!... », et du passage suivant de la lettre de Rousseau dont nous venons de parler :
Je pars à l'instant poui Paris. Je compte remettre, en passant, le j)aquet à votre porte, aller dîner chez mon ami Diderot, y passer demain mercredi [6] la journée entière, et repartir jeudi [7] de {jrand matin, pour revenir dîner ici, sans être sorti de chez lui pour aller ailleurs : pas même chez vous. Mais vous savez. Madame, quel désir l'aïuais d'embrasser M. de Saitit-Lambeit. Si vous |)ouvie/, l'engager à passer demain chez Diderot, une fois la journée, il m'y trouverait infailliblement.
Du moins, comme Mme d'Epinay se flatte de l'avoir à dîner avant son départ, je voudrais bien être instruit du Jour, j)our m'y trouver aussi,
Rousseau remplit son programme, y compris la dernière partie, qui était de revenir dincr à la Chevrette, et devait combler son désir plus ou moins impatient d'embrasser Saint- Lambert; mais il ne revint qu'après avoir touché à l'Lrmitage, où 3Ime d'Épinay l'envoya prendre par son carrosse, en lui recommandant d'apporter ce qu'il avait promis au voyageur de lui lire.
(1) Mcmoires, II, 297.
(I J'imafjine, ajoute-t-elle, que c'est de Julie dont il est question (l). Il compte être obligé de repartir dans une quinzaine (2). » iMme d'Épinay écrira là-dessus, dans ses Mémoires (3) : « La comtesse d'Houdetot vient de souper avec nous; elle a amené avec elle le marquis de Saint-Laml)ert et Rousseau [non, ce dernier vint de son côté] . Le marquis de Groismare prétend qu'elle est entrée comme une princesse de théâtre au moment de la catastrophe... Saint-Lambert et elle avaient l'air très soucieux, et Rousseau n'était pas plus gai. J'ai pris le parti, au sortir de la table, de les quitter sous le prétexte d'avoir besoin de repos. » Quitter ou, si j'ose dire, planler là son monde, parce qu'il ne l'amuse point, et laisser à Groismare, même assisté peut-être de Mme d'Lsclavelles, le soin de faire les honneurs de son salon, c'était de la part de Mme d'Épinay un sansgêne frisant l'impertinence. Ses invités en durent éprouver un froissement que j'imagine qu'ils lui firent sentir : Saint-Lambert ne revint pas avant son départ, ni Mme d'Houdetot de longtemps. Abstention d'autant plus marquée que Rousseau vit « Saint-Lambert d'abord à la Ghevrette et ensuite à l'Ermilage, où il vint lui demander à diner » ; et il passa ainsi devant la porte du château où il devait une visite, sans y entrer. On con-
(1) On peut supposer, à ce propos, qu'une lettre fut échanfjée à Paris, dans les journées des 5 et 6, entre Saint-Lambert et Rousseau, qui connaissaient leur mutuelle adresse, chez Mme d'Houdetot et chez Diderot.
(2) STn^:(jKKl.sK^-MouLTOU, I, 341. — La date d'août est mise faussement à ce billet, qui e.^t du 7 juillet, sans conteste.
(3) Tome IL 302.
naît le dîner en question (1) : l'amant soupçonneux est grondeur, un peu rude d'abord, puis s'adoucit, et, au dessert, s'endort pendant la lecture de la Lettre à Voltaire; mais notons bien, — et la suite le prouvera, — que l'indulgence lui fut d'autant plus facile qu'il était moins informé et moins clairvoyant, Mme d'Houdelot lui ayant persuadé que ses rapports avec Rousseau avaient été incriminés sur des apparences entièrement fausses, et qu'il n'y avait eu d'amour en jeu, ni d'un côté, ni de l'autre.
Au bout d'une semaine écoulée depuis le dîner de la Chevrette (2), Rousseau n'y ayant pas reparu, sa voisine lui rappela ce qu'il lui avait « tant promis, de ne faire qu'aller et venir de l'Ermitage ici [voilà bien le servage] », et lui demanda des explications; d'où la fameuse algarade de la journée dite « des cinq billets » , que je fixe au mercredi 13. Mme d'Épinay en l'endit compte à Grimm le vendredi 15. IMais, avant d'y arriver, il faut que je m'explique brièvement sur cette semaine du 7 au 13 juillet, que Mme d'Épinay a encombrée d'explications invraisemblables et d'une correspondance impossible en pareil délai; préliminaire
(1) Confessions ; OEuvres, VIII, 332.
(2) Les Mémoires disent quatre jour», puis cinq (p. 316, 321); les Confessions, huit (p. 323). Mme d'Epinay, dans le premier des cinq billets, transcrits par Rousseau d'après l'original seinble-t-il, écrit sans doute « huit jours « pour une semaine, selon les habitudes du langage. La semaine prise depuis le 7 juillet (jeudi) expir.iit le soir du jour où elle écrivait (mercredi 13). Elle a compté ce jour comme passé, pour arrondir son chiffre et corser son reproche.
abusivement déduit en dix-sept pages des Mémoires (303 à 320) .
Correspondance impossible : si l'on y regarde de près, en effet, même en admettant le délai si étroit de quatre jours indiqué par la lettre du 22 juillet (p. 328) pour un transport de dépêches, il est sensible qu'il n'a pu y avoir, au cours d'une semaine, d'autres letti^es échangées entre Mme d'Epinay et Grimm que celle de Grimm, répondant à la lettre de IMme d'Épinay du 4 (p. 303) : " J'aurais bien envie de vous gronder... Je savais bien que l'arrivée de Saint-Lambert vous surprendrait... )) , et celle de Mme d'Epinay, répondant à la précédente (p. 306) : « Il faut, mon ami, que je vous fasse encore un des contes de notre canton... » Et l'auteur des Mémoires donne cinq lettres dans l'intervalle du 7 au 13, deux encore de Grimm et une de Mme d'Épinay (p. 308, 311, 313); celles-ci donc arrangées pour les besoins de la cause, je ne dis pas fabriquées de toutes pièces, mais au moins placées hors rang, avec des passages interpolés. Ce dernier genre de préparation se remarque même dans les deux premières de cette série de cincj lettres, qui peuvent exister à leur date, tout en ayant reçu les changements utiles à la cause.
Je répète le mot, et je l'explique. Mme d'Épinay fut éclairée par l'attaque brutale de Rousseau, dans la journée des cinq billets. Le ton, imprudent ou malin, — on a vu les textes plus haut, — dont elle avait parlé à Grimm des u rendez-vous mystérieux » de ses voisins, et que celui-ci dut imiter dans ses conversations
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avec Saint-Lamberl, avait donc attiré au couple compromis de graves soucis : à ]Mme d'iloudetot particulièrement, une peine mortelle. « J'ignorais absolument, a écrit Mme d'Épinay à Rousseau, le 13 juillet, ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous. » Alors elle chercha à se décharger, non seulement de « la noire infamie » d'une délation, mais même de la responsabilité d'un bavardage plus ou moins bienveillanl, et, pour soutenir cette seconde partie fort embarrassante de sa justification, elle dénonça bel et bien, après des années il est vrai, un coupable : Thérèse. Elle prépara habilement et par degrés son inculpation, à travers une correspondance qu'il fallut pour cela feindre plus nombreuse qu'elle n'était. Prenons-y, en effet, et cousons ensemble d'un fil rapide des fragments successifs de ce réquisitoire; l'enchainementdes idées apparaîtra sans effort, la thèse se reconstituera d'elle-même. Parallèlement se développe une série d'appréciations, les plus bénévoles que Mme d'Epinay ait jamais émises sur sa belle-sœur et son amoureux, afin que s'évanouisse jusqu'à l'ombre du soupçon d'un mauvais dessein à leur égard. Lisons les phrases utiles de celte correspondance (1) :
Du 7 au 13 juillet.
Première lettre de Grwim. — Pourquoi donc ne me parlez-vons pins des amours de Rousseau?... Mandez-moi,
(1) Mémoires, II, 305, 306-308, 312. 315.
je vous prie, ce que vous pensez de la comtesse dans cette aventure. Il nie semble que vous ne lui supposez aucun tort.
Mme d'Epinay répond. — CerlainemenI, si je l'avais voulu, je serais très fort au courant des amours de Rousseau, ou du moins au courant du bavardage de Thérèse... J'ai même èlé obligée de lui rappeler plus d'une fois que ces contes, vrais ou faux, me déplaisaient, et que mes amis devaient ménager ma belle-sœur; a plus forle raison si elle ne méritait pas qu'on la déchirât. En efîel, sin (piel fondement? Sur le ra|iport d'une fille jalouse, béfe, bavarde el menteuse, qui accuse une femme qui nous est connue pour étourdie, confiante, inconsidérée a la vérité, mais franche, honnête, et très honnête, sincère et bonne au suprême degré de bonté... Elle n'a jamais vu en lui [Rousseau] qu'un ami, un confident, un consolateur, un guide... Leurs promenades solitaires n'avaient sûrement pas d'autre but de la pari de la comtesse, que de métaphysiquer... J'ignore ce que l'on murmure d'une lettre d'elle que Thérèse a trouvée [le 7 ; ces lignes ont pu être écrites le 12j.
Troisième lettre de Grinin). — Vous prenez les amours de Rou-iseau bien au tragique... Cette histoire n'allait pas au caractère franc et honnêle de Mme d'Houdetot; c'est aussi ce qui me rassure...
Mme d'Epinaïf repond. — Eh bien ! j'avais laison lorsque je soutenais que les amours de Rousseau n'étaient qu'un bavardage; il n'y a |)as un mot de vrai à tous les propos de Thérèse. Que je me sais de gré de n'avoir jamais voulu y prêter l'oreille [elle ne les a pas moins rapportés à Grimm, de son aveu]!... Quoi qu'il en soit, voila, ce me semble, lénigme e\|)liquée des fréipientes conférences de Rousseau et de la comtesse. Cette chaleur, celte activité, ces mystères réciproques se réduisent à rien [Rousseau n'aurait eu d'autre objet que de ramener Mme d'Houdetot à la vertu].
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La tlièse est ainsi dessinée : le philosophe et sa compa{jne n'ont cherché dans les hois (jue sujets de métaphysique et de morale, et Thérèse est une menteuse bête, une bavarde surtout, qui mérite tous les soupçons. Viennent alors des explications que j'ai taxées d'invraisemblaJjles, et par où Mme d'Epinay, usant de la plume d'un tuteur de comédie, conclut à une accusation formelle : Thérèse a dénoncé son maître par une lettre anonyme. Saint-Lambert, là-dessus, — je poursuis le roman commencé, — eut une explication très vive avec la comtesse, puis lui rendit justice. Elle, ne se doutant pas de l'amour de Rousseau (naïveté prodigieuse), lui parla de cette lettre, qui lui troubla les esprits au point de l'imputer à Mme d'Épinay, soi-disant amoureuse et jalouse de Saint-Lambert. Et cette dernière, à la fois ignorante de l'amour de Rousseau pour sa belle-sœur (naïveté énorme), et innocente de l'amour qu'on lui prêtait, « ne comprit rien »» , dit-elle, à l'algarade du 13 juillet. Et voilà! — C'est demander trop de simplicité au lecteur, en vérité; à vouloir trop prouver contre Thérèse, elle a prouvé contre elle-même. La lettre anonyme, au milieu de ces pénibles combinaisons, en prend un air d'invraisemblance qui ne permet d'y ajouter aucune foi.
Telle est la préface qu'exigeait la journée des cinq billets, un épisode capital en cette histoire. Il m'était pour ainsi dire impossible de ne pas ajouter un peu d'encre aux torrents qui en ont coulé sur le même sujet. Au reste, je taillerai largement dans la correspondance échangée alors; une phrase significative de chacun de
ces billets si connus devra suffire pour les remettre en mémoire :
Billet de Mme d'Epinay. — Pourquoi donc ne vous vois-je plus, mon cher ami? Je suis inquiète de vous,.. Vous laissez passer huit jours...
Réponse. — Je ne puis rien vous dire encore. J'attends d'être mieux instruit, et je le serai tôt ou tard...
Second billet (te Mme d'Epinay. — Savez-vous que votre lettre m'etliaie? Qu'est-ce donc ((u'ejle veut dire?...
Réponse. — le ne puis ni vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que dmera mon inquiétude... Deux amants bien unis me sont chers... Je présume qu'on a tenté de les désunir...
Troisième billet de Mine d'Epinay. — Je n'entendais pas votre lettre de ce matin... J'entends celle de ce soir; n'ayez pas peur que j'y réponde jamais, je suis trop pressée lie l'oublier... Au surplus, j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous.
Je me réfère à ce qui a été dit depuis longtemps sur le texte de ces billets; texte restitué de souvenir par Mme d'Epinay pour les siens, et par conséquent avec une notable infidélité (1).
Cette correspondance un peu chaude fut suivie d'une visite de Rousseau à la Glievrette, embarrassée, embarrassante, rapportée par les deux interlocuteurs, chacun
(i) Confessions ; OEuvres, IX, 323-325; Mémoires, II, 320, 325; RiTTER, p. 44, 45.
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à sa manière. L'un et l'autre avaient leur motif pour ne pas aller au fond des choses : Mme d'Épinay, le souvenir de ses commérages pernicieux; Kousseau, la recommandation de Mme d'Houdetot, qu'elle lui renouvellera sans cesse, « de rester tranquille », « de lui laisser le soin de se tirer seule d'affaire » . Si bien que je crois volontiers le résumé de l'entretien fort simple : on s'emijrassa, on pleura abondannnent. Kousseau dit à Mme d'Epinay <i quelques mois qui n'avaient pas grand sens » ; elle lui u en dit quelques-uns qui en avaient encore moins [ou qui n'en avaient pas davantage , et tout finit là )) . C'est la version de Rousseau un peu amendée, et où je relève encore une phrase sujette à correctif (l) : » Je lui protestais avec bien de la vérité que, si mes soupçons se trouvaient niai fondés, ma vie entière serait employée à réparer leur injustice. » Et voyez l'interprétation par Mme d'Epinay des mêmes paroles, évidemment : u II n'a pas hésité à convenir de ses torts ; sa vie, m'a-t-il juré, ne suffira pas, à son gré, pour les réparer. » Excuses conditionnelles, ou torts reconnus? On ne saura jamais la nuance, qui s'effaça dans le replâtrage du 18 juillet Et, le lendemain seulement, l'ermite réintégra sa maisonnette, s'étant demandé pour la première fois s'il pouvait continuer d'y recevoir l'hospitalité (2).
Dans la lettre du 18 que nous venons d'analyser, Mme d'Epinay ajoutait, un peu piquée : " Ce qui
(1) Page 326, dans les Confessions et les Mémoires.
(2) Mernoires, II, 327.
m'étonne, c'est que, depuis plusieurs jours, je n'ai entendu parler ni de la comtesse ni du mar<[uis. Je ne sais si je dois aller au-devant d'eux ou les voir venir. » Mais elle a de ((uoi se distraire, et Grimm peut la féliciter de i< passer son temps a^jréablenjent » , entre Valori, un arrivant installé, écrit-on à l'aljsent, dans « votre appartement» ; Croismare, qui ne veut plus s'en aller, lant il se trouve heureux, et quoique d'Holbach le vienne chercher; enfin u le Syndic », bien entendu, (jui est « à demeure ». Quel intérieur et quel train! u Cependant... le marquis de Saint- Lambert est reparti sans nous voir; cela est sinj;ulier. Il m'en a Fait faire des excuses : son départ précipité, m'a-t-il dit, en est la cause. A la bonne heure ! » Il faut " cependant » choisir entre : « cela est singulier » et « à la bonne heure » . Je tiens que les premiers mots sont sincères, et les derniers une addition dont la contradiction avec ce qui précède a été inaperçue (1). Puis . Il La comtesse a passé hier au soir un moment ici, pour la preuiière fois depuis un siècle. Elle avait les yeux gros comme des poings, et ne cessait de se lamenter sur l'injustice des hommes... » Datant cette lettre du 27, j'en induis que Saint-Lambert est retourné à son poste le 26 (foi tuitement, le jour d'IIastenbeck), juste un mois après son départ d'Allemagne (2);
(J) Mémoires, II, 329.
(2) Ihifl., II, 331. Cette lettre répond, en effet, à la lettre de Griinni du 22 juillet (p. 328), et se place à une semaine (comptée pour huit jours) de celle de Mme d'Epinay datée du 2 août (p. 333).
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durée brève et rigoureuse d'une mission militaire. Le même jour, Mme d'Épinay reçoit la visite de Thérèse, et, tout en ayant sur son compte l'opinion qu'elle a dite, et jurant qu'elle ne la croit pas, écoute ses ragots et les rapporte à Grimm. Thérèse a dit à Margency : « La comtesse avait défendu à Rousseau de la voir » . Puis, à elle-même, le 20 : <i La comtesse a mandé à Rousseau de venir la consoler du départ de Saint-Lambert. Il n'a pas trouvé la plaisanterie bonne. » C'est là une grande fausseté, je ne sais de qui, car nous verrons plus tard la plainte de Rousseau à Saint-Lambert, et d'ailleurs il écrit, le 26, à Mme d'Épinay qui avait envoyé chercher de ses nouvelles : (i J'allai hier à Laubonne, espérant quelque soulagement de la marche et quelque plaisir de la gaielé de Mme d'iloudetot. Je la trouvai malade, et j'en suis revenu encore plus malade moi-même que je n'étais allé. Il faut absolument que je me séquestre de la société et vive seul, jusqu'à ce que ceci finisse de manière ou d'autre. " Vague menace de suicide; commencement de dislocation des rapports de l'ermite avec ses deux voisines. Non, Mme d'Houdetot n'avait pas envie de rire; la tristesse s'est accrue d'un côté, la neurasthénie de l'autre. Combien Deleyre, encore une fois, est dissonant quand il écrit, le 22 juillet, à Montmorency (1) : « Si j'étais l'Arioste, je voudrais chanter Jacques-l'Ermite mieux que le Tasse n'a chanté Pierre, et je feiais retentir la vallée de Montmorency
(1) SrnECRKisEN-Moui.TOu, I, 158.
du nom des Herminies et des Bradamantes nouvelles. Eaubonne et la Chevrette auraient mes plus beaux vers. ))
Mais la vallée de Montmorency ne retentit bientôt que des nouvelles de la guerre. L'écho du canon d'Hastenbeck se fait entendre par toute la France, et marque ici la fin d'une période.