PREMIER SÉJOUR DE JEAN-JACQUES
Dans le livre I des Confessions, Jean-Jacques Premier séjour Rousseau raconte son enfance à Genève, où il était deJ.-j.àAnné en 1712. Après nous avoir parlé de son père et de sa famille, il décrit sa vie heureuse en pension chez le pasteur Lambercier au Bossey. Puis ce sont les années d'apprentissage. Mais quel métier apprendre ? Il va d'abord chez Masseron, greffier de la ville, puis chez Ducommun, graveur, qui le roua de coups à la moindre faute. Finalement, Jean-Jacques, ayant trouvé la porte de Genève fermée, au retour d'une de ses courses hors des remparts, et craignant la colère de son patron, résolut de ne plus rentrer à Genève. Il alla jusqu'à Confignon, village situé en Savoie et à 2 lieues de Genève, sonner à la porte du Curé, M. de Pontverre, qui accueillit le fugitif avec bienveillance. Ici s'ouvre le livre II des Confessions.
Pourquoi J e an- Jacques s'est-il présenté à M. de Pontverre ? Il affirme qu'il ne songeait pas, ce faisant, à changer de religion, qu'il n'envisageait une pareille possibilité qu'avec horreur et que c'est simplement pour venir dîner avec le curé de Confignon et goûter à son vin de Frangi qu'il sonna à son près-
bytère. S'il accepta ensuite d'aller à Annecy, ce fut par simple reconnaissance gastronomique. « La bonté, dit en effet Jean-Jacques, avec laquelle un homme nous traite, nous attache à lui. Ce n'est pas pour Vabuser qu'on lui cède, c'est pour ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. » La vérité est tout autre. « Se trouvant seul, sans ressources, sans métier, pressé par la faim, Jean-Jacques songe lui aussi qu'en Savoie, pour trouver des secours, un protestant n'a qu'à se faire catholique, de même qu'à Genève un catholique besogneux n'a qu'à se faire protestant. » Pour un plat de lentilles Saiil avait vendu son droit d'aînesse ! Pour ne pas périr de misère, Jean-Jacques fera profession de nouveau converti et acceptera tous les secours que le gouvernement royal et des organisations privées assuraient à ceux qui se disaient disposés à abjurer le protestantisme. Comme la CQ.na.i\le qu'il dénonce, Jean- Jacques vendit sa foi. Il avait 16 ans.
Pourquoi M. de Pontverre envoya-t-il Jean-Jacques à Annecy ? Pour le comprendre, il faut rappeler qu'Annecy était depuis plus d'un siècle un centre important de propagande catholique contre le calvinisme.
Après que la Réforme eut triomphé à Genève (1535) Annecy était devenu le lieu de refuge de l'Evêque de Genève et de son Chapitre. Lorsque Emmanuel- Philibert eut repris aux Bernois partie du Chablais, du baillage de Ternier et Gaillard {aujourd'hui arrondissement de Saint-Julien) et le pays de Gex (1564), les Evêques de Genève, surtout Saint François de Sales, assurèrent le retour au christianisme des habitants de ces pays reconquis par la Maison de
Savoie. Restait Genève, ancienne cité épiscopale. Tous les évêques qui se succédèrent furent hantés par le même rêve : reconquérir V ancien siège et refaire une réalité du titre purement nominal d'évêque de Genève. a On raconte que Vévêque Jean d' Arenthon ne pouvait voir de loin les tours de Saint-Pierre [de Genève), sans que le cœur lui battit. » D'autre part, les ducs de Savoie continuaient à considérer la ville de Calvin et le pays de Vaud comme une partie de leurs Etats. Genève était ainsi Vohjet de leur secrète convoitise. Ils cherchaient, en attendant mieux, à empêcher la citadelle calviniste d'élargir sa sphère d'influence. Dans ce but, ils avaient organisé un service d'espionnage et une surveillance sévère des catholiques savoyards qui allaient commercer ou servir à Genève. De plus, ils favorisaient officiellement la propagande catholique.
Ces circonstances historiques connues, le voyage de Jean-Jacques à Annecy s'explique tout naturellement. Annecy était une des étapes obligatoires pour Rousseau en instance de baptême.
Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre (1) : allez à Annecy ; vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle est sortie elle-même. » Il s'agissoit de Mme de Wa-
Première ren contre de J.-J.
avec Madame de Warens à Annecy.
(1) Benoît de Pontverre était curé de Confignon depuis 38 ans... Il était depuis longtemps connu à Genève comme un des curés savoisiens les plus entreprenants et les plus combatifs. Dans sa cure il conservait un registre où il inscrivait les abjurations reçues; il en comptait plus de 60.
rens, nouvelle convertie, que les prêtres forçoient en effet de partager, avec la canaille qui venoit vendre sa foi, une pension de deux mille francs que lui donnoit le roi de Sardaigne. Je me sentois fort humilié d'avoir besoin d'une bonne dame bien charitable. J'aimois fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu'on me fît la charité; et une dévote n'étoit pas pour moi fort attirante. Toutefois, pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnoit, bien aise aussi de faire un voyage et d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvois être aisément en un jour ; mais je ne me pressois pas, j'en mis trois. Je ne voyois pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l'aventure que j'étois sûr qui m'y attendoit. Je n'osois entrer dans le château ni heurter, car j'étois fort timide, mais je chantois sous la fenêtre qui avoit le plus d'apparence, fort surpris, après m'être longtemps, époumoné, de ne voir paroître ni dames ni demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que j'en savois d'admirables que mes camarades m'avoient apprises, et que je chantois admirablement.
J'arrive enfin; je vois Mme de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J'étois au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étois bien pris dans ma petite taille; j'avois un joli pied, la jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et mêmes enfoncés, mais qui lançoient avec
force le feu dont mon sang étoit embrasé. Malheureusement, je ne savois rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à ma figure que lorsqu'il n'étoit plus tems d'en tirer parti. Ainsi j'avois avec la timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, je manquois totalement de manières, et mes connoissances, loin d'y suppléer, ne servoient qu'à m'intimider davantage en me faisant sentir combien j'en manquois.
Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d'orateur, où, cousant des phrases des livres avec des locutions d'apprentif, je déployois toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point Mme de Warens ; on me dit qu'elle venoit de sortir pour aller à l'église. C'étoit le jour des Rameaux de l'année 1728. Je cours pour la suivre : je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu; je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puisje entourer d'un balustre d'or cette heureuse place! que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monumens du salut des hommes n'en devroit approcher qu'à genoux.
C'étoit un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparoit du jardin, et
le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l'église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame deWarens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue ! Je m'étois figuré une vieille dévote bien rechignée ; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvoit être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'œil du jeune prosélyte ; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvoit manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et qu'elle eût relue encore si l'eût avertie qu'il étoit tems mon enfant, me dit-elle d'un tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c'est dommage en vérité. » Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : « Allez chez moi m'attendre ; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous. »
son laquais ne d'entrer. « Eh !
ton qui me fit
Porlraii el calaclèredeM "" de Warens par Jean-Jacques.
Louise-Eléonore de Warens étoit une demoiselle de La Tour de Pil, noble et ancienne famille de Vevay, ville du pays de Vaud. Elle avoit épousé fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M, de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfans, n'ayant pas trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque
chagrin domestique, prit le tems que le roi Victor-Amédée étoit à Evian, pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi, qui aimoit à faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce qui étoit beaucoup pour un prince aussi peu prodigue, et voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la Visitation.
Il y avoit six ans qu'elle y étoit quand j'y vins, et elle en avoit alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avoit de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits ; aussi la sienne étoit-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avoit un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels elle donnoit un tour négligé qui la rendoit très piquante. Elle étoit petite de stature, courte même, et ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité (1) ; mais il étoit impossible de voir une
(1) Ces lignes, convient Jules Lemaître, nous font comprendre que M"°« de Warens était boulotte. (Cf. Jules Lemaître : J.-J Rousseau.)
plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras (1).
Son éducation avoit été fort mêlée : elle avoit, ainsi que moi, perdu sa mère dès sa naissance, et, recevant indifféremment des instructions comme elles s'étoient présentées, elle avoit appris un peu de sa gouvernante, un peu de son père un peu de ses maîtres, et beaucoup de ses amans, surtout d'un M. de Tavel(2), qui, ayantdugoûtet desconnoissances, en orna la personne qu'il aimoit. Mais tant de genres différens se nuisirent les uns aux autres, et le peu d'ordre qu'elle y mit empêcha que ses diverses études n'étendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi, quoiqu'elle eût quelques principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son père avoit pour
(1) Mgr de Bernex fit exécuter un portrait de M" « de Warens. Hérault de Séchelles, qui fut président de la Convention, étant venu en mission en Savoie en 1793, emporta ce portrait à Paris. II l'avait trouvé dans le parloir de la Visitation à Annecy. A sa mort, ce portrait fut versé avec certains manuscrits de Rousseau trouvés chez lui à la bibliothèque du Comité d'instruction publique de la Convention Nationale (1794). Hérault de Séchelles était un rousseauiste passionné qui avait recueilli déjà les manuscrits de l'Emile et de la Nouvelle Héloïse. (Cf. Metzger : Pensées de Af me de Warens, Lyon, 1888.)
Du Comité d'instruction publique, portrait et manuscrits passèrent à la bibliothèque du Corps Législatif avant l'an X. Cette bibliothèque, qui est celle de la Chambre des Députés actuelle, ne les possède plus. Nous n'avons de ce portrait qu'une estampe reproduite dans le livre de M. Benedetto : Madame de Warens.
Sur les divers portraits de Madame de Warens, voir la note très intéressante de M. Benedetto dans son livre, p. 305-308.
(2) Le Colonel Etienne-Sigismond de Tavel fut en effet lié avec M"»" de Warens. M. de Montet a essayé d'infirmerie récit de J.-J., mais une lettre de M. de Tavel lui-même ne laisse aucun doute sur les rapports qu'il a eus avec la femme de son ami. (Cf. Benedetto : Op. c t., p. 35 et 36.)
la médecine empirique et pour l'alchimie : elle faisoit des élixirs, des teintures, des baumes, des magistères ; elle prétendoit avoir des secrets. Les charlatans, profitant de sa foiblesse, s'emparèrent d'elle, l'obsédèrent, la ruinèrent, et consumèrent, au milieu des fourneaux et des drogues, son esprit, ses talens et ses charmes, dont elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés.
Mais si de vils fripons abusèrent de son éducation mal dirigée pour obscurcir les lumières de sa raison, son excellent cœur fut à l'épreuve et demeura toujours le même : son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour les malheureux, son inépuisable bonté, son humeur gaie, ouverte et franche, ne s'altérèrent jamais ; et même aux approches de la vieillesse, dans le sein de l'indigence, des maux, des calamités diverses, la sérénité de sa belle âme lui conserva jusqu'à la fin de sa vie toute la gaieté de ses plus beaux jours.
Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activité inépuisable qui vouloit sans cesse de l'occupation. Ce n'étoien pas des intrigues de femme qu'il lui falloit, c'étoien des entreprises à faire et à diriger. Elle étoit née pour les grandes affaires. A sa place madame de Longueville n'eût été qu'une tracassière ; à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'Etat. Ses talens ont été déplacés ; et ce qui eût fait sa gloire dans une situation plus élevée a fait sa perte dans celle où elle a vécu. Dans les choses qui étoient à sa portée, elle étendoit toujours son plan dans sa tête et voyoit toujours son objet en grand. Cela faisoit qu'employant des moyens proportionnés à ses vues plus qu'à ses forces, elle
échouoit par la faute des autres, et son projet venant à manquer, elle étoit ruinée où d'autres n'auroient presque rien perdu. Ce goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, en l'empêchant de s'y fixer pour le reste de ses jours comme elle en étoit tentée. La vie uniforme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvoit flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer... Le bon évêque de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressembloit sur bien des points ; et madame de Warens, qu'il appeloit sa fille, et qui ressembloit à madame de Chantai sur beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un couvent. Ce ne fut point manque de zèle si cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui sembloient convenir à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel qu'eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle qu'elle avoit embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d'en revenir. Elle n'est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de bonne foi, et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond de son âme, que c'étoit uniquement par aversion pour les simagrées qu'elle ne faisoit point en public la dévote: elle avoit une piété trop solide pour affecter de la dévotion. Mais ce n'est pas ici le lieu de ni'étendre sur ses principes ; j'aurai d'autres occasions d'en parler.
Les recherches des érudils suisses, savoyards et La conversion
piémontais, permeitenl de connaître assez bien la biographie de Mme de Warens.
Ce n'élail pas une demoiselle de la Tour du PU, mais une demoiselle de la Tour. En ajoutant du PU, elle usurpait le nom d'une vieille famille noble du pays de Vaud, disparue depuis longtemps. La noblesse de la famille des La Tour ne datait en réalité que d'un siècle. Mais cette usurpation de nom était un moyen trouvé par Mme de Warens pour, hors de sa patrie, poser à r illustre dame.
Aille de la Tour avait épousé, à 14 ans, M. de Warens qui en avait 25. Elle lui avait apporté une dot de 30.000 livres. M. de Warens, originaire de Lausanne, avait servi dans un régiment suisse au service du duc de Savoie, puis en Suède où il avait guerroyé contre les Russes. M. de Warens était fort ménager de son bien. Sa jeune femme, pour se procurer des ressources pécuniaires en dehors de la rente annuelle que devait lui servir son mari en vertu de leur contrat de mariage, s'associa au nommé Saint André pour établir à Vevey une manufacture de bas de soie et de bas de laine. L'affaire ne réussit pas. En 1726, elle était en pleine déconfiture.
Sous le coup de cet échec, Mme de Warens, se considérant comme à peu près ruinée, songea que, peut-être, elle pourrait se refaire une fortune et jouer un rôle à la Cour de l'ancien duc de Savoie devenu roi de Sardaigne. Mais par quel moyen ? C'est alors qu'elle résolut de s'imposer à la propagande catholique, soutenue officiellement par le roi, grâce à l'éclat d'une conversion retentissante. Le calcul ne manquait point de justesse. Jusque-là nouveaux et
de Madame de Warens.
nouvelles convertis étaient rarement des personnes de qualité. Qu'allail-il se passer le jour où une jeune femme noble, dans le plein éclat de sa jeunesse, se dirait touchée de la grâce et quitterait le protestantisme ? Un tel événement vaudrait au moins à la nouvelle convertie la protection de VEvêque de Genève et indirectement la faveur royale. Cest ce qui arriva. Mme de Warens, ayant comme complice Claude Anet, fils d'un de ses fermiers empaqueta ses robes, ses bijoux, son linge de corps, un beau service de vaisselle, vida la caisse de sa fabrique. Puis, profitant de ce que son mari était absorbé à reconstruire des bâtiments qu'une inondation avait emportés, elle traversa le lac Léman et vint à Evian à l'époque où le roi et la Cour prenaient les eaux d'Amphion.
Là, faisant étalage d'un certain luxe, Mme de Warens fit savoir à Mgr de Bernex qu'elle avait été touchée de la grâce à la suite d'un de ses sermons. Or Mgr de Bernex avait l'habitude, chaque année, de profiter du séjour du roi à Evian pour lui présenter une poignée d' hérétiques demandant leurs conversions. C'était un moyen trouvé par lui pour forcer le roi à maintenir aux œuvres catholiques d'Annecy le secours de la cassette royale. Quel triomphe pour le saint évêque s'il présentait cette année une protestante de marque, qui n'hésitait pas, en pleins triomphes mondains, à quitter ses biens, sa famille, son foyer, son pays, pour vivre dans la foi catholique ! Mgr de Bernex crut au miracle. M. de Conzié, qui fut témoin du bruit que produisit cette manifestation de Mme de Warens à Evian, nous apprend que Mgr de Bernex, comme l'avait escompté sa nouvelle pénitente, en entretint aussitôt le roi. C'était peut-être une place
à la Cour ? Ce fui, en allendanl mieux, une escorte de gardes royaux jusqu'à Annecy el, peu après le baptême de Mme de Warens que Vévêque de Genève célébra en personne, une pension de 1.500 livres. La princesse Eléonore de Hesse-Reinfels, sœur de la princesse de Piémont, avait été la marraine de Mme de Warens sur la prière de Mgr de Bernex.
Cette pension de 1.500 livres était exorbitante pour Une découverte
Vépoque, étant donné les habitudes de scrupuleuse '{^ ^- ^^^'^'
detto.
économie qu'avait Victor- Amédée II. l. ^00 livres!
c'était plus que ne gagnaient certains Sénateurs au Sénat de Savoie ou certains Conseillers à la Cour des Comptes de Turin ; car le royaume de Sardaigne ne connaissait pas la vénalité des charges. Sénateurs et Conseillers y étaient appointés comme nos fonctionnaires actuels. Ce chiffre d'une pension accordée à titre purement gracieux a paru insolite, en particulier à M. de Montel. Il résulte des recherches de M. Benedetlo que Mme de Warens ne reçut pas les 1.500 livres à titre de pension, mais à titre de traitement. Il y a une singulière différence. En effet, sur l'intervention de M. Corvesi, intendant à Annecy, lequel avait la police dans ses attributions, Mme de Warens devint un fonctionnaire royal. M. Corvesi semble avoir deviné le premier le parti pratique que le roi pouvait tirer contre Genève de cette nouvelle convertie. Laissant V Evêque à son miracle, M .l' Intendant fit de Mme de Warens non seulement une convertisseuse, chargée de recevoir, d'instruire, de placer les Suisses protestants qui passaient en Savoie pour changer de religion, mais encore un agent secret au service du roi. Elle devait écouter, sonder, surveiller les propos
que rapportaient ces Suisses protestants, de façon à faire connaître en haut lieu ce qui paraîtrait importer aux intérêts de VEtat.
Jean-Jacques compare Aime de Warens à Mme de Longueuille, Vune des héroïnes de la Fronde. M. Benedetto trouve que Jean-Jacques exagère et que Mme de Warens fut tout au plus une « Mme Bovary supérieure, plus robuste ou plus heureuse ». — Si Aime de Warens ne réalisa pas son plan secret d'une place parmi les dames d'honneur de la Cour de Turin, c'est que les ressources matérielles sur lesquelles elle comptait lui firent défaut. Elle avait pensé que ses parents, restés à Vevey, pourraient reprendre une partie des biens qu'elle avait abandonnés et lui auraient servi une rente. Il n'en fut rien. Son mari intrigua, fil confisquer les biens propres à sa femme, puis, après leur divorce, se les fil attribuer. Ce fut la catastrophe pour Aime de Warens qui, privée de ressources, en fut réduite pour vivre aux émoluments que ses services lui valaient à Annecy. Le faste par lequel elle comptait éblouir, ne pouvant être déployé, elle dut renoncer momentanément à réaliser ses pro. jets ambitieux.
Tant qu'elle fut à Annecy, Mme de Warens continua à jouir de la protection de l'Evêque de Genève. Il était si fier et si persuadé de l'importance de sa conquête que, quelques années plus tard, rédigeant son testament, il n'oublia pas sa noble convertie. En 1742, Mme de Warens se trouvant aux Charmettes, le
Père Boudet, biographe de Mgr Rossillon de Bernex, viendra en personne prendre une interview de la dame vaudoise sur les circonstances de sa conversion. Elle lui remettra alors un mémoire rédigé par Jean-Jacques en vue de la béatification de Mgr de Bernex. Le Père Boudet n'hésita pas à narrer longuement dans le tome II de sa Vie de Mgr Rossillon de Bernex, l'étonnante conversion de Mme de Warens et à assurer que sa démarche s'expliquait uniquement par l'attraction de la religion catholique et le pouvoir surnaturel de VEvêque. Si bien que la sincérité de la conversion de Mme de Warens se trouva affirmée dans un livre d'un auteur ecclésiastique et d'une certaine autorité. C'était évidemment un triomphe pour la fugitive de Vevey.
Que ceux qui nient la sympathie des âmes expli- Le ■< coup de
quent, s'ils peuvent, comment, de la première en- foudre . rf-* . , • 1 j • , , Jean-Jacques.
trevue, du premier mot, du premier regard, madame
de Warens m'inspira non seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s'est jamais démentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût véritablement de l'amour, ce qui paroitra tout au moins douteux à qui suivra l'histoire de nos liaisons ; comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentimens qu'elle inspire le moins: la paix du cœur, le calme, la sérénité, la sécurité, l'assurance ? Comment, en approchant pour la première fois d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supérieur au mien, dont je n'avois jamais abordé la pareille, de celle dont dépendoit
mon sort en quelque sorte par l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendroit ; comment, dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été parfaitement sûr de lui plaire ? Comment n'eus-je pas un moment d'embarras, de timidité, de gêne ? Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j'avois dix ans après, lorsque la plus grande intimité l'eut rendu naturel ? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avois ; mais sans inquiétude, sans jalousie ? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est aimé ? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venu dans l'esprit de lui faire une fois en ma vie que de me demander à moi-même si je m'aimois, et jamais elle n'a été plus curieuse avec moi. Il y eut certainement quelque chose de singulier dans mes sentimens pour cette charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite des bizarreries auxquelles on ne s'attend pas.
Le premier repas de J.-J.
chez Madame de Warens.
11 fut question de ce que je deviendrois, et pour en causer plus à loisir, elle me retint à dîner. Ce fut le premier repas de ma vie où j'eusse manqué d'appétit, et sa femme de chambre, qui nous servoit, dit aussi que j'étois le premier voyageur de mon âge et de mon étoffe qu'elle en eût vu manquer. Cette remarque, qui ne me nuisit pas dans l'esprit de sa maîtresse, tomboit un peu à plomb sur un gros manant qui dînoit avec nous et qui dévora, lui tout seul, un repas honnête pour six
personnes. Pour moi, j'étois dans un ravissement qui ne me permettoit pas de manger. Mon cœur se nourrissoit d'un sentiment tout nouveau dont il occupoit tout mon être ; il ne me laissoit des esprits pour nulle autre fonction.
Madame de Warens voulut savoir les détails de ma petite histoire : je retrouvai pour la lui conter tout le feu que j'avois perdu chez mon maître. Plus j'intéressois cette excellente âme en ma faveur, plus elle plaignoit le sort auquel j'allois m'exposer. Sa tendre compassion se marquoit dans son air, dans son regard, dans ses gestes. Elle n'osoit m'exhorter à retourner à Genève. Dans sa position c'eîit été un crime de lèse-catholicité, et elle n'ignoroit pas combien elle étoit surveillée et combien ses discours étoient pesés. Mais elle me parloit d'un ton si touchant de l'affliction de mon père, qu'on voyoit bien qu'elle eût approuvé que j'allasse le consoler. Elle ne savoit pas combien, sans y songer, elle plaidoit contre elle-même. Outre que ma résolution étoit prise, comme je crois l'avoir dit, plus je la trouvois éloquente, persuasive, plus ses discours m'alloient au cœur, et moins je pouvois me résoudre à me détacher d'elle. Je sentois que retourner à Genève étoit mettre entre elle et moi une barrière presque insurmontable, à moins de revenir à la démarche que j'avois faite, et à laquelle mieux valoit me tenir tout d'un coup. Je m'y tins donc. Madame de Warens voyant ses efforts inutiles, ne les poussa pas jusqu'à se compromettre ; mais elle me dit avec un regard de commisération : « Pauvre petit, tu dois aller où Dieu t'appelle ; mais quand tu seras grand, tu te souviendras de
moi. » Je crois qu'elle ne pensoit pas elle-même que cette prédiction s'accompliroit si cruellement.
La difficulté restoit tout entière. Comment subsister si jeune hors de mon pays ? A peine à la moitié de mon apprentissage, j'étois bien loin de savoir mon métier. Quand je l'aurois su, je n'en aurois pu vivre en Savoie, pays trop pauvre pour avoir des arts. Le manant qui dînoit pour nous, forcé de faire une pause pour reposer sa mâchoire, ouvrit un avis qu'il disoit venir du Ciel, et qui, à juger par les suites, venoit bien plutôt du côté contraire ; c'étoit que j'allasse à Turin, où, dans un hospice établi pour l'instruction des catéchumènes, j'aurois, dit-il, la vie temporelle et spirituelle, jusqu'à ce que, entré dans le sein de l'Eglise, je trouvasse, par la charité des bonnes âmes, une place qui me convînt. « A l'égard des frais du voyage, continua mon homme. Sa Grandeur Mgr l'Evêque ne manquera pas, si Madame lui propose cette sainte œuvre, de vouloir charitablement y pourvoir, et Madame la Baronne, qui est si charitable, dit-il en s'inclinant sur son assiette, s'empressera sûrement d'y contribuer aussi. »
Je trouvois toutes ces charités bien dures : j'avois le cœur serré, je ne disois rien, et madame de Warens, sans saisir ce projet avec autant d'ardeur qu'il étoit offert, se contenta de répondre que chacun devoit contribuer au bien selon son pouvoir, et qu'elle en parleroit à Monseigneur: mais mon diable d'homme, qui craignit qu'elle n'en parlât pas à son gré, et qui avoit son petit intérêt dans cette affaire, courut prévenir les aumôniers, et emboucha si bien les bons prêtres, que quand ma-
dame deWarens, qui craignoit pour moi ce voyage, en voulut parler à l'Evêque, elle trouva que c'étoit une affaire arrangée, et il lui remit à l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Elle n'osa insister pour me faire rester : j'approchois d'un âge où une femme du sien ne pouvoit décemment vouloir retenir un jeune homme auprès d'elle.
Mon voyage étant ainsi réglé par ceux qui prenoient soin de moi, il fallut bien me soumettre et c'est même ce que je fis sans beaucoup de répugnance...
M. Benedeito fait remarquer, avec raison, que dans sa narration Jean-Jacques dissimule à tout prix le métier de sa protectrice. Il ne veut pas laisser deviner la convertisseuse rémunérée. Il est clair que c'est Aime de Warens et non son gros manant de passage qui régla le sort de Jean-Jacques avec VEvêque. Mme de Warens n'avait pas besoin qu'on lui apprît qu'il existait à Turin un hospice des catéchumènes. Elle était à Annecy, comme nous l'avons dit plus haut, l'agent de liaison entre Genève et cet hospice.