D'ANNECY A TURIN
Jean-Jacques, en compagnie de M. et Mme de Un voyage de Sabran, vint à pied à Turin en passant par la vallée !*"'' /""''««
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de la Maurienne et le col du Mont-Cenis. Ce voyage Maurienne. dura huit jours. En voici le récit :
Je m'acheminois gaiement avec mon dévot guide et sa sémillante compagne. Nul accident ne troubla mon voyage; j'étois dans la plus heureuse situation de corps et d'esprit où j'aie été de mes jours. Jeune» vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moi et aux autres, j'étois dans ce court, mais précieux moment de la vie, où sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à nos yeux la nature entière du charme de notre existence. Ma douce inquiétude avoit un objet qui la rendoit moins errante et fixoitmonimagination. Je me regardois comme l'ouvrage, l'élève, l'ami, presque l'amant, de madame de Warens. Les choses obligeantes qu'elle m'avoit dites, les petites caresses qu'elle m'avoit faites, l'intérêt si tendre qu'elle avoit paru prendre à moi, ses regards charmans, qui me sembloient pleins d'amour parce qu'ils m'en inspiroient ; tout cela nourrissoit mes idées durant la marche, et me faisoit rêver délicieusement. Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troubloit ces rêveries. M'envoyer
à Turin, c'étoit, selon moi, s'engager à m'y faire vivre, à m'y placer convenablement. Je n'avois plus de souci sur moi-même ; d'autres s'étoient chargés de ce soin. Ainsi je marchois légèrement, allégé de ce poids ; les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les brillans projets remplissoient mon âme. Tous les objets que je voyois me sembloient les garans de ma prochaine félicité. Dans les maisons j'imaginois des festins rustiques ; dans les prés, de folâtres jeux ; le long des eaux, les b^^ins, des promenades, la pêche ; sur les arbres, des truits délicieux ; sous leur ombre, de voluptueux tête-àtête ; sur les montagnes, des cuves de lait et do crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d'aller sans savoir où. Enfin rien ne frappoit mes yeux sans porter à mon cœur quelque attrait de jouissance. La grandeur, la variété, la beauté réelle du spectacle, rendoient cet attrait digne de la raison ; la vanité même y mêloit sa pointe. Si jeune, aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre Annibal à travers les monts, me paroissoit une gloire au-dessus de mon âge. Joignez à tout cela des stations fréquentes et bonnes, un grand appétit et de quoi le contenter ; car en vérité ce n'étoit pas la peine de m'en faire faute, et sur le dîner de M. Sabran, le mien ne paroissoit pas. Je ne me souviens pas d'avoir eu dans tout le cours de ma vie d'intervalle plus parfaitement exempt de soucis et de peine que celui des sept ou huit jours que nous mîmes à ce voyage...
Arrivé à Turin, Jean-Jacques fui reçu à l'Hospice des catéchumènes où il abjura le proleslantisme el fui baptisé.
Sorti de i Hospice après un séjour sur la durée duquel les érudits discutent toujours, Jean- Jacques visita Turin et chercha à y exercer son métier de graveur. C'est au cours d'une de ses courses à travers la ville qu'il rencontra Mme Basile. Puis il entra comme laquais chez Mme de Vercellis où il vola, comme il l'avoue, un ruban et laissa accuser de ce vol la cuisinière Marion.
Chez Mme de Vercellis, Jean-Jacques fil la connaissance de l'abbé Gaime, pour lors précepteur des enfants du comte de Mellarède, el dont plus tard il décrira le caractère sous les traits du Vicaire savoyard.
Par l'abbé Gaime, Jean-Jacques entra dans la maison du comte de Gouvon dont le frère, l'abbé du même nom, consentit à lui donner des leçons de belleslettres.
Mais voilà qu'à Turin Jean-Jacques rencontra d'autres convertis genevois et parmi eux un de ses anciens camarades d'apprentissage nommé Bâcle. En leur compagnie la nostalgie de la Savoie le prit et il décida de retourner à pied, à Annecy, revoir Mme de Warens.