DEUXIÈME SÉJOUR DE JEAN-JACQUES A ANNECY
Tel fut le plan sur lequel je me mis en campagne, .j.-j. revient de abandonnant sans rearret mon protecteur, mon pré- runn : ses
craintes.
cepteur, mes études, mes espérances, et l'attente d'une fortune presque assurée, pour commencer la vie d'un vrai vagabond. Adieu la capitale; adieu la cour, l'ambition, la vanité, l'amour, les belles, et toutes les grandes aventures dont l'espoir m'avoit amené l'année précédente. Je pars avec ma fontaine et mon ami Bâcle, la bourse légèrement garnie, mais le cœur saturé de joie, et ne songeant qu'à jouir de cette ambulante félicité à laquelle j'avois tout à coup borné mes brillans projets.
Je fis cet extravagant voyage presque aussi agréablement toutefois que je m'y étois attendu, mais non pas tout à fait de la même manière ; car bien que notre fontaine amusât quelques momens dans les cabarets les hôtesses et leurs servantes, il n'en falloit pas moins payer en sortant. Mais cela ne nous troubloit guère, et nous ne songions à tirer parti tout de bon de cette ressource que quand l'argent viendroit à nous manquer. Un accident nous en évita la peine : la fontaine se cassa près de
Bramant (1) ; et il en étoit tems, car nous sentions, sans oser nous le dire, qu'elle commençoit à nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gais qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre étourderie, d'avoir oublié que nos habits et nos souliers s'useroient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de notre fontaine. Nous continuâmes notre voyage aussi allègrement que nous l'avions commencé, mais filant un peu plus droit vers le terme où notre bourse tarissante nous faisoit une nécessité d'arriver.
A Chambéri je devins pensif, non sur la sottise que je venois de faire, jamais homme ne prit sitôt ni si bien son parti sur le passé, mais sur l'accueil qui m'attendoit chez madame deWarens; car j'envisageois exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avois écrit mon entrée chez le comte de Gouvon ; elle savoit sur quel pied j'y étois, et en m'en félicitant, elle m'avoit donné des leçons très sages sur la manière dont je devois correspondre aux bontés qu'on avoit pour moi. Elle regardoit ma fortune comme assurée, si je ne la détruisois pas par ma faute. Qu'alloit-elle dire en me voyant arriver ? Il ne me vint pas même à l'esprit qu'elle pût me fermer sa porte : mais je craignois le chagrin que j'allois lui donner; je craignois ses reproches, plus durs pour moi que la misère. Je résolus de tout endurer en silence et de tout faire pour l'apaiser. Je ne voyois plus dans l'univers qu'elle seule : vivre dans sa disgrâce étoit une chose qui ne se pouvoit pas.
(1) Bramans, en Maurienne.
Ce qui m'inquiétoit le plus étoit mon compagnon de voyage, dont je ne voulois pas lui donner le surcroît, et dont je craignois de ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette séparation en vivant assez froidement avec lui la dernière journée. Le drôle me comprit ; il étoit plus fou que sot. Je crus qu'il s'affecteroit de mon inconstance ; j'eus tort ; mon ami Bâcle ne s'affectoit de rien. A peine en entrant à Annecy avions-nous mis le pied dans la ville qu'il me dit : « Te voilà chez toi », m'eml)rassa, me dit adieu, fit une pirouette et disparut. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui. Notre connoissance et notre amitié durèrent en tout environ six semaines, mais les suites en dureront autant que moi.
Que le cœur me battit en approchant de la maison de madame de Warens ! mes jambes trembloient sous moi, mes yeux se couvroient d'un voile, je ne voyois rien, je n'entendois rien, je n'aurois reconnu personne ; je fus contraint de m'arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens. Etoit-cela crainte de ne pas obtenir les secours dont j'avois besoin qui me troubloit à ce point ? à l'âge où j'étois, la peur de mourir de faim donne-t-elle de pareilles alarmes ? Non, non ; je le dis avec autant de vérité que de fierté, jamais en aucun tems de ma vie il n'appartint à l'intérêt ni à l'indigence de m'épanouir ou de me serrer le cœur. Dans le cours d'une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans pain, j'ai toujours vu du même œil l'opulence et la misère. Au besoin, j'aurois pu mendier ou voler comme un autre, main non pas me troubler pour en être ré-
Le bon accuf'il de Madame de U' arens.
duit là. Peu d'hommes ont autant gémi que moi, peu ont autant versé de pleurs dans leur vie ; mais jamais la pauvreté ni la crainte d'y tomber ne m'ont fait pousser un soupir ni répandre une larme. Mon âme, à l'épreuve de la fortune, n'a connu de vrais biens ni de vrais maux que ceux qui ne dépendent pas d'elle, et c'est quand rien ne m'a manqué pour le nécessaire que e me suis senti le plus malheureux des mortels.
A peine parus-je aux yeux de madame deWarens que son air me rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix ; je me précipite à ses pieds, et, dans les transports de la j)lus vive joie je colle ma bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si elle avoit su de mes nouvelles; mais je vis peu de surprise sur son visage, et je n'y vis aucun chagrin. « Pauvre petit, me dit-elle d'un ton caressant, te revoilà donc ? je savois bien que tu étois trop jeune pour ce voyage ; je suis bien aise au moins qu'il n'ait pas aussi mal tourné que j'avois craint. « Ensuite elle me fit conter mon histoire, qui ne fut pas longue, et que je lui fis très fidèlement, en supprimant cependant quelques articles, mais au reste sans m'épargner ni m'excuser.
Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre. Je n'osois respirer durant cette délibération ; mais quand j'entendis que je coucherois dans la maison, j'eus peine à me contenir, et je vis porter mou petit paquet dans la chambre qui m'étoit destinée, à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez madame de Wolmar. J'eus pour surcroît le plaisir d'apprendre que cette faveur ne seroit point passa-
gère ; et dans un moment où l'on me croyoit attentif à toute autre chose, j'entendis qu'elle disoit : « On dira ce qu'on voudra ; mais puisque la Providence me le renvoie, je suis déterminée à ne pas l'abandonner. »
Me voilà donc enfin établi chez elle. Cet établissement ne fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux de ma vie, mais il servit à le préparer. Quoique cette sensibilité de cœur, qui nous fait vraiment jouir de nous, soit l'ouvrage de la nature, et peut-être un produit de l'organisation, elle a besoin de situations qui la développent. Sans ces causes occasionnelles, un homme né très sensible ne sentiroit rien, et mourroit sans avoir connu son être. Tel à peu près j'avois été jusqu'alors, et tel j'aurois toujours été peut-être, si je n'avois jamais connu madame de Warens, ou si, même l'ayant connue, je n'avois pas vécu assez longtems auprès d'elle pour contracter la douce habitude des sentimens affectueux qu'elle m'inspira. J'oserai le dire, qui ne sent que l'amour ne sent pas ce qu'il y a de plus doux dans la vie. Je connois un autre sentiment, moins impétueux peut-être, mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l'amour, et qui souvent en est séparé. Ce sentiment n'est pas non plus l'amitié seule ; il est plus voluptueux, plus tendre : je n'imagine pas qu'il puisse agir pour quelqu'un du même sexe ; du moins je fus ami si jamais homme le fut, et je ne l'éprouvai jamais près d'aucun de mes amis. Ceci n'est pas clair, mais il le deviendra dans la suite ; les sentimens ne se décrivent bien que par leurs effets.
La maison Madame Warena Annecy.
Elle habitoit une vieille maison (1), mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de parade, et qui fut celle où l'on me logea. Cette chambre étoit sur le passage dont j'ai parlé, où se fit notre première entrevue, et au delà du ruisseau et des jardins, on découvroit la campagne (2). Cet asp et n'étoit pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C'étoit, depuis Bossey (3), la première fois que j'avois du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n'avois eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! Elle augmenta beaucoup mes dispositions à l'attendrissement. Je faisois de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chère patronne : il me sembloit qu'elle l'avoit mis là tout exprès pour moi ; je m'y plaçois paisiblement auprès d'elle ; je la voyois partout entre les fleurs et la verdure ; ses charmes et ceux du printems se confondoient à mes yeux. Mon cœur, jusqu'alors comprimé, se trouvoit plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhaloient plus librement parmi ces vergers.
On ne trouvoit pas chez madame de Warens la magnificence que j'avois vue à Turin : mais on y trouvoit la propreté, la décence et une abondance pa-
(1) Elle figure au plan cadastral d'Annecy (1730) au nom de noble de Boëge de Conflans, sous le n» 2.380. — Cette maison fui démolie en partie en 1784, lors de la construction de l'évêché actuel.
(2) En effet, les constructions actuelles de la rue Royale n'existaient pas encore pour barrer la vue sur la plaine des Fins et les coteaux de Gevrier et du Meithet.
(3) C'est-ii-dirc depuis la pension Lambercier.
triarcale avec laquelle le faste ne s'allie ïamais. Elle avoit peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers ; mais l'une et l'autre étoient bien garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle donnoit d'excellent café. Quiconque la venoit voir étoit invité à dîner avec elle ou chez elle ; et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortoit sans manger ou boire. Son domestique étoit composé d'une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d'un valet de son pays appelé Claude Anet, dont il sera question dans la suite, d'une cuisinière et de deux porteurs de louage quand elle alloit en visite, ce qu'elle faisoit rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente ; cependant son petit revenu bien ménagé eût pu suffire à tout cela dans un pays où la terre est très bonne et l'argent très rare. Malheureusement l'économie ne fut jamais sa vertu favorite : elle s'endettoit, elle payoit ; l'argent faisoit la navette, et tout alloit.
La manière dont son ménage étoit monté étoit précisément celle que j'aurois choisie : on peut croire que j'en profitois avec plaisir. Ce qui m'en plaisoit moins étoit qu'il falloit rester très longtems à table. Elle supportoit avec peine la première odeur du potage et des mets ; cette odeur la faisoit presque tomber en défaillance, et ce dégoût duroit longtems. Elle se remettoit peu à peu, causoit et ne mangeoit point. Ce n'étoit qu'au bout d'une demi-heure qu'elle essayoit le premier morceau. J'aurois dîné trois fois dans cet inter-
valle ; mon repas étoit fait longtems avant qu'elle eût commencé le sien. Je recommençois de compagnie ; ainsi je mangeois pour deux, et ne m'en trouvois pas plus mal. Enfin je me livrois d'autant plus au doux sentiment du bien-être que j'éprouvois auprès d'elle, que ce bien-être dont je jouissois n'étoit mêlé d'aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir. N'étant point encore dans l'étroite confidence de ses affaires, je les supposois en état d'aller toujours sur le même pied. J'ai retrouvé les mêmes agrémens dans sa maison par la suite ; mais, plus instruit de sa situation réelle, et voyant qu'ils anticipoient sur ses rentes, je ne les ai plus goûtés si tranquillement. La prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance. J'ai vu l'avenir à pure perte : je n'ai jamais pu l'éviter. L' idylle d'An- Dès le premier jour, la familiarité la plus douce "fcy. s'établit entre nous au même degré où elle a con-
tinué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom ; Maman fut le sien ; et toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux noms rendent à merveille l'idée de notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos cœurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien ; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n'étoit pas pour en changer la nature, mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une maman jeune et jolie qu'il m'étoit délicieux de caresser : je dis caresser au pied de la lettre, car jamais elle n'imagina de
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m'épargner les baisers ni les plus tendres caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon cœur d'en abuser. On dira que nous avons pourtant eu à la fin des relations d'une autre espèce ; j'en conviens ; mais il faut attendre, je ne puis tout dire à la fois.
Le coup d'œil de notre première entrevue fut le seul moment vraiment passionné qu'elle m'ait jamais fait sentir ; encore ce moment fut-il l'ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets n'alloient jamais fureter sous son mouchoir, quoiqu'un embonpoint mal caché dans cette place eût bien pu les y attirer. Je n'avois ni transports ni désirs auprès d'elle ; j'étois dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurois ainsi passé ma vie et l'éternité même sans m'ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-tête étoient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avoit besoin d'être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il falloit plutôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tomboit souvent dans la rêverie. Eh bien ! je la laissois rêver, je me taisois, je la contemplois, et j'étois le plus heureux des hommes. J'avois encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchois sans cesse, et j'en jouissois avec une passion qui dégénéroit en fureur quand des importuns venoient le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivoit, homme ou femme, il n'importoit pas, je sortois en murmurant, ne pouvant souffrir de rester en tiers
auprès d'elle. J'allois compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avoient tant à dire, parce que j'avois à dire encore plus.
Je ne sentois toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyois,je n'étois que content ; mais mon inquiétude en son absence alloit au point d'être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnoit des élans d'attendrissement qui souvent alloient jusqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle étoit à vêpres, j'allai me promener hors de la ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avois assez de sens pour voir que quant à présent cela n'étoit pas possible, et qu'un bonheur que je goûtois si bien seroit court. Cela donnoit à ma rêverie une tristesse qui n'avoit pourtant rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempéroit. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçois en idée notre commune demeure ; tout cela me frappoit tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux tems et dans cet heureux séjour où mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvoit lui plaire, la goûtoit dans des ravissemens inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m'être élancé jamais dans l'avenir avec plus de force et
d'illusion que je fis alors ; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avois imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire ; car les jours, et les ans, et la vie entière, s'y passoient dans une inaltérable tranquillité ; au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas ! mon plus constant bonheur fut en songe ; son accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.
Je ne finirois pas si j'entrois dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette chère Maman me faisoit faire quand je n'étois plus sous ses yeux. Combien de fois j'ai baisé mon lit en songeant qu'elle y avoit couché ; mes rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étoient à elle, que sa belle main les avoit touchés ; le plancher même sur lequel je me prosternois en songeant qu'elle y avoit marché ! Quelquefois même en sa présence il m'échappoit des extravagances que le plus violent amour seul sembloit pouvoir inspirer. Un jour, à table, au moment qu'elle avoit mis un morceau dans sa bouche, je m'écrie que j'y vois un cheveu : elle rejette le morceau sur son assiette ; je m'en saisis a^^dement et l'avale. En un mot, de moi à l'amant le plus passionné il n'y avoit qu'une différence unique, mais essentielle et qui rend mon état presque inconcevable à la raison.
Je passois mon tems le plus agréablement du monde, occupé des choses qui me plaisoient le moins.
C'étoient des projets à rédiger, des mémoires à mettre au net, des recettes à transcrire ; c'étoient des herbes à trier, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela venoient des foules de passans, de mendians, de visites de toute espèce. Il falloit entretenir oout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frère lai. Je pestois, je grommelois, je jurois, je donnois au diable toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenoit tout en gaieté, mes fureurs la faisoient rire aux larmes ; et ce qui la faisoit rire encore plus étoit de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvois moi-même m'empêcher de rire. Ces petits intervalles où j'avois le plaisir de grogner étoient charmans ; et s'il survenoit un nouvel importun durant la querelle, elle en savoit encore tirer parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups d'oeil pour lesquels je l'aurois volontiers battue. Elle avoit peine à s'abstenir d'éclater en me voyant, contraint et retenu par la bienséance, lui faire des yeux de possédé, tandis qu'au fond de mon cœur, et même en dépit de moi, je trouvois tout cela très comique.
Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusoit pourtant parce qu'il faisoit partie d'une manière d'être qui m'étoit charmante. Rien de ce qui se faisoit autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisoit faire, n'étoit selon mon goût, mais tout étoit selon mon cœur. Je crois que je serois parvenu à aimer la médecine, si mon dégoût pour elle n'eût fourni des scènes folâtres qui nous égayoient sans cesse : c'est peut-être la première fois que cet art a pro-
duit un pareil effet. Je prétendois connoître à l'odeur un livre de médecine, et ce qu'il y a de plaisant est que je m'y trompois rarement. Elle me faisoit goûter des plus détestables drogues. J'avois beau fuir ou vouloir me défendre ; malgré ma résistance et mes horribles grimaces, malgré moi et mes dents, quand je voyois ses jolis doigts barbouillés s'approcher de ma bouche, il falloit finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son petit ménage étoit rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru qu'on y jouoit quelque farce, et non pas qu'on y faisoit de l'opiat ou de l'élixir.
Mon tems ne se passoit pourtant pas tout entier à ces polissonneries. J'avois trouvé quelques livres dans la chambre que j'occupois : Le Speclateur (1), Puffendorf (2), Sainl-Évremond, La Henriade. Quoique je n'eusse plus mon ancienne fureur de lecture, par désœuvrement je lisois un peu de tout cela. Le Spectateur surtout me plut beaucoup, et me fit du bien. M. l'abbé de Gouvon m'avoit appris à lire moins avidement et avec plus de réflexion ; la lecture me profitoit mieux. Je m'accoutumois à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions élégantes ; je m'exerçois à discerner le françois pur de mes idiomes provinciaux. Par exemple, je fus corrigé d'une faute d'orthographe, que je faisois avec tous nos Genevois, par ces deux vers de la Henriade :
(1) Sans doute le Spectateur de Marivaux, composé d'après le modèle du Spectateur de Londres fondé par Addison.
(2) Auteur allemand, dont s'inspirera J.-J. dans le Contrat social.
Soit qu'un ancien respect pour le sang de leurs maîtres Parlât encor pour lui dans le cœur de ces traîtres.
Ce mot parlât, qui me frappa, m'apprit qu'il falloit un l à la troisième personne du subjonctif, au lieu qu'auparavant je l'écrivois et prononçois parla comme le parfait de l'inaicatif.
Quelquefois je causois avec Maman de mes lectures ; quelquefois je lisois auprès d'elle ; j'y prenois grand plaisir : je m'exerçois à bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit qu'elle a voit l'esprit orné: il étoit alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens de lettres s'étoient empressés à lui plaire, et lui avoient appris à juger des ouvrages d'esprit. Elle a voit, si je puis parler ainsi, le goût un peu protestant ; elle ne parloit que de Bayle (1), et faisoit grand cas de Saint- Évremond, qui depuis longtems étoit mort en France. Mais cela n'empêchoit pas qu'elle ne connût la bonne littérature et qu'elle n'en parlât fort bien. Elle avoit été élevée dans des sociétés choisies ; et, venue en Savoie encore jeune, elle avoit perdu dans le commerce charmant de la noblesse du pays ce ton maniéré dû pays de Vaud, où les femmes prennent le bel esprit pour l'esprit du monde, et ne savent parler que par épigrammes.
Quoiqu'elle n'eût vu la cour qu'en passant, elle y avoit jeté un coup d'œil rapide qui lui avoit suffi pour la connoître. Elle s'y conserva toujours des amis, et malgré de secrètes jalousies, malgré les murmures qu'excitoient sa conduite et ses dettes, elle n'a jamais perdu sa pension. Elle avoit l'expérience du monde et l'esprit de réflexion qui fait tirer parti
(1) Dans ses bagages en partant de Vevey, M"» de Warens emporta un exemplaire du Dictionnaire de Bayle.
de cette expérience. C'étoit le sujet favori de ses conversations, et c'étoit précisément, vu mes idées chimériques, la sorte d'instruction dont j'avois le plus grand besoin. Nous lisions ensemble La Bruyère : il lui plaisoit plus que La Rochefoucauld, livre triste et désolant, principalement dans la jeunesse, où l'on n'aime pasà voir l'homme comme il est. Quand elle moralisoit, elle se perdoit quelquefois un peu dans les espaces ; mais, en lui baisant de tems en tems la bouche ou les mains.je prends patience, et ses longueurs ne m'ennuyoient pas. Cette vie étoit trop douce pour pouvoir durer. Je le sentois, et l'inquiétude de la voir finir étoit la seule chose qui en troubloit la jouissance. Tout en folâtrant, Maman m'étudioit, m'observoit, m'interrogeoit, et bàtissoit pour ma fortune force projets dont je me serois bien passé. Heureusement ce n'étoit pas le tout de connoître mes penchans, mes goûts, mes petis talens ; il falloit trouver ou faire naître les occasions d'en tirer parti, et tout cela n'étoit pas l'affaire d'un jour. Les préjugés mêmes qu'avoit conçus la pauvre femme en faveur de mon mérite reculoient les momens de le mettre en œuvre, en la rendant plus difficile sur le choix des moyens. Enfin, tout alloit au gré de mes désirs, grâce à la bonne opinion qu'elle avoit de moi : mais il en fallut rabattre, et dès lors adieu la tranquillité. Un de ses parens, appelé M. d'Aubonne (1), la
(1) Paul-Bernard d'Aubonne, bour<;eois de Nyon, avait épousé Louise de Tavel, sœur d'Etienne-Sigismond de Tavel, que J.-J. donne pour premier amant de M"« de Warens. M. d'Aubonne avait d'abord servi dans la Garde suisse du Roi de Prusse. 11 quitta ce service en 1713. En 1729, il avait 44 ans. Plus tard, il devint colonel des milices bernoises.
Un arrêt de M. vint voir. G'étoit un homme de beaucoup d'esprit.
'jÙin^JacquZ intrigant, génie à projets comme elle, mais qui ne s'y ruinoit pas, une espèce d'aventurier. Il venoit de proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie très composée, qui . avoit pas été goûté. Il alloit le proposer à la cour de Turin, où il fut adopté et mis en exécution. Il s'arrêta quelque tems à Annecy, et y devint amoureux de madame l'Intendante (1), qui étoit une personne fort aimable, fort de mon goût, et la seule que je visse avec plaisir chez Maman. M. d'Aubonne me vit ; sa parente lui parla de moi : il se chargea de m'examiner, de voir à quoi j'étois propre, et, s'il me trouvoit de l'étoffe, de chercher à me placer.
Madame de Warens m'envoya chez lui deux ou trois matins de suite, sous prétexte de quelque commission, et sans me prévenir de rien. Il s'y prit très bien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant qu'il étoit possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets, le tout sans paroître m'observer, sans la moindre affectation, et comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne. J'étois enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut que, malgré ce que promettoient mon extérieur et ma physionomie animée, j'étois sinon tout à fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit, sans idées, presque sans acquis très borné en un mot à tous égards, et que l'honneur de devenir quelque jour
(1) Née Apolline-Catherine Guiiloty, épouse de Lazare Corvesi. intendant de justice, police et finances, vice-conservateur des fermes et gabelles de Sa Majesté en la province de Genevois et bailliage de Ternier.
curé de village étoit la plus haute fortune à laquelle je dusse aspirer. Tel fut le compte qu'il rendit de moi à Madame de Warens. Ce fut la seconde ou troisième fois que je fus ainsi jugé : ce ne fut pas la dernière, et l'arrêt de M. Masseron a souvent été confirmé.
La mesure de mes talens ainsi fixée, l'état qui me J.-J. convenoit ainsi désigné, il ne fut plus question, ^ ^^ pour la seconde fois, que de remplir ma vocation. La difficulté fut que je n'avois pas fait mes études, et que je ne savois pas même assez de latin pour être prêtre. Madame de Warens imagina de me faire instruire au séminaire pendant quelque tems. Elle en parla au supérieur. C'étoit un lazariste appelé M. Gros, bon petit homme, à moitié borgne, maigre, grison, le plus spirituel et le moins pédant lazariste que j'aie connu ; ce qui n'est pas beaucoup dire, à la vérité.
Il venoit quelquefois chez Maman, qui l'accueilloit, le caressoit, l'agaçoit même, et se faisoit quelquefois lacer par lui, emploi dont il se chargeoit assez volontiers. Tandis qu'il étoit en fonction, elle couroit par la chambre de côté et d'autre, faisant tantôt ceci, tantôt cela. Tiré par le lacet, M. le Supérieur suivoit en grondant, et disant à tout moment : « Mais, Madame, tenezvous donc. » Cela faisoit un sujet assez pittoresque.
M. Gros se prêta de bon cœur au projet de Maman. Il se contenta d'une pension très modique, et se chargea de l'instruction. Il ne fut question que du consentement de l'évêque, qui non seulement l'ac-
corda, mais qui voulut payer la pension. Il permit aussi que je restasse en habit laïque jusqu'à ce qu'on pût juger, par un essai, du succès qu'on devoit espérer.
Quel changement ! Il fallut m'y soumettre. J'allai au séminaire comme j'aurois été au supplice, La triste maison qu'un séminaire, surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme ! J'y portai un seul livre, que j'avois prié Maman de me prêter, et qui me fut d'une grande ressource. On ne devinera pas quelle sorte de livre c'étoit : un livre de musique. Parmi les talens qu'elle avoit cultivés, la musique n'avoit pas été oubliée. Elle avoit de la voix, chantoit passablement, et jouoit un peu du clavecin : elle avoit eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant, et il fallut commencer de loin, car à peine savois-je la musique de nos psaumes. Huit ou dix leçons de femme, et fort interrompues, loin de me mettre en état de solfier, ne m'apprirent pas le quart des signes de la musique. Cependant j'avois une telle passion pour cet art, que je voulus essayer de m'exercer seul. Le livre que j'emportai n'étoit pas même des plus faciles ; c'étoient les cantates de Clérambault (1). On concevra quelle fut mon application et mon obstination, quand je dirai que, sans connoître ni transposition ni quantité, je parvins à déchiffrer et chanter sans faute le premier récitatif et le premier air de la cantate d'Alphée et Aréthuse ; et il est vrai que cet air est scandé si juste, qu'il ne faut que réciter les vers avec leur mesure pour y mettre celle de l'air.
(1) Louis Clérambault, compositeur, né à Paris (1676-1748).
Il y avoit au séminaire un maudit lazariste qui m'entreprit, et qui me fit prendre en horreur le latin qu'il vouloit m'enseigner. Il avoit des cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de sanglier au lieu de barbe ; son sourire étoit sardonique ; ses membres jouoient comme les poulies d'un mannequin : j'ai oublié son odieux nom; mais sa figure effrayante et doucereuse m'est bien restée, et j'ai peine à me la rappeler sans frémir. Je crois le rencontrer encore dans les corridors, avançant gracieusement son crasseux bonnet carré pour me faire signe d'entrer dans sa chambre, plus affreuse pour moi qu'un cachot. Qu'on juge du contraste d'un pareil maître pour le disciple d'un abbé de cour !
Si j'étois resté deux mois à la merci de ce monstre, je suis persuadé que ma tête n'y auroit pas résisté. Mais le bon M. Gros, qui s'aperçut que j'étois triste, que je ne mangeois pas, que je maigrissois, devina le sujet de mon chagrin ; cela n'étoit pas difficile. Il m'ôta des griffes de ma bête, et, par un autre contraste encore plus marqué, me remit au plus doux des hommes : c'étoit un jeune abbéfaucigneran, appelé M. Gâtier(l), quifaisoitson séminaire, et qui, par complaisance pour M. Gros, et je crois par humanité, vouloit bien prendre sur ses études le tems qu'il donnoit à diriger les miennes: je n'ai jamais vu de physionomie plus
(1) En 1735, il y avait, parmi les professeurs de collège de Cluse, capitale du Faucigny, province du duché de Savoie, un abbé Gâtier, lequel a pu être au Séminaire dWnnecy en 1729 ou 1730. (Cf. Mugnier : Op. cil., p. 59.)
touchante que celle de M. Gâtier. Il étoit blond, et sa barbe tiroit sur le roux : il avoit le maintien ordinaire aux gens de sa province, qui, sous une figure épaisse, cachent tous beaucoup d'esprit ; mais ce qui se marquoit vraiment en lui étoit une âme sensible, affectueuse, aimante. Il y avoit dans ses grands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse et de tristesse, qui faisoit qu'on ne pouvoit le voir sans s'intéresser à lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme, on eût dit qu'il prévoyait sa destinée, et qu'il se sentoit né pour être malheureux.
Son caractère ne démentoit point sa physionomie : plein de patience et de complaisance, il sembloit plutôt étudier avec moi que m'instruire. II n'en falloit pas tant pour me le faire aimer : son prédécesseur avoit rendu cela très facile. Cependant, malgré tout le tems qu'il me donnoit, malgré toute la bonne volonté que nous y mettions l'un et l'autre, et quoiqu'il s'y prît très bien, j'avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier qu'avec assez de conception, je n'ai jamais pu rien apprendre avec des maîtres, excepté mon père et M. Lambercier. Le peu que je sais de plus, je l'ai appris seul, comme on verra ci-après. Mon esprit impatient de toute espèce de joug ne peut s'asservir à la loi du moment ; la crainte même de ne pas apprendre m'empêche d'être attentif ; de peur d'impatienter celui qui me parle, je feins d'entendre, il va en avant, et je n'entens rien. Mon esprit veut marcher à son heure, il ne peut se soumettre à celle d'autrui.
Le tems des ordinations étant venu, M. Gâtier
s'en retourna diacre dans sa province. Il emporta mes regrets, mon attachement, ma reconnoissance. Je fis pour lui des vœux qui n'ont pas été plus exaucés que ceux que j'ai faits pour moi-même. Quelques années après j'appris qu'étant vicaire (1) dans une paroisse, il avoit fait un enfant à une fille, la seule dont, avec un cœur très tendre, il eût jamais été amoureux. Ce fut un scandale effroyable dans un diocèse administré très sévèrement. Les prêtres, en bonne règle, ne doivent faire des enfans qu'à des femmes mariées. Pour avoir manqué à cette loi de convenance, il fut mis en prison, diffamé, chassé. Je ne sais s'il aura pu dans la suite rétablir ses affaires ; mais le sentiment de son infortune, profondément gravé dans mon cœur, me revint quand j'écrivis V Emile, et réunissant M. Gâtier avec M. Gaime, je fis de ces deux dignes prêtres l'original du Vicaire savoyard. Je me flatte que l'imitation n'a pas déshonoré mes modèles.
Pendant que j'étois au séminaire, M. d'Aubonne une aventure fut obligé de quitter Annecy. Monsieur l'Intendant galante de M. s'avisa de trouver mauvais qu'il fît l'amour à sa " °"" "
femme, C'étoit faire comme le chien du jardinier ; car, quoique madame Corvezi fût aimable, il vivoit fort mal avec elle ; des goûts ultramontains la lui rendoient inutile, et il la traitoit si brutalement qu'il fut question de séparation. M. Corvezi étoit un vilain homme, noir comme une taupe, fripon comme une chouette et qui à force de i vexations finit par se faire chasser lui-même. On dit que les
(1) M. Mugnier n'a pu retrouver, malgré ses recherches, trace de l'aventure de l'abbé Gâtier rapportée par J.-J.
L'Incendie du
Couvenl des
Cordeliers.
(Septembre
Provençaux se vengent de leurs ennemis par des chansons : M. d'Aubonne se vengea du sien par une comédie ; il envoya cette pièce à madame de Warens, qui me la fit voir. Elle me plut, et me fit naître la fantaisie d'en faire une pour essayer si j'étois en effet aussi bête que l'auteur l'avoit prononcé: mais ce ne fut qu'à Chambéry que j'exécutai ce projet en écrivant V Amant de lui-même (1). Ainsi, quand j'ai dit dans la préface de cette pièce que je l'avois écrite à dix-huit ans, j'ai menti de quelques années.
C'est à peu près à ce tems-ci que se rapporte un événement peu important en lui-même, mais qui a eu pour moi des suites, et qui a fait du bruit dans le monde quand je l'avois oublié. Toutes les semaines j'avois une fois la permission de sortir ; je n'ai pas besoin de dire quel usage j'en faisois. Un dimanche que j'étois chez Maman, le feu prit à un bâtiment des Cordeliers attenant à la maison qu'elle occupoit. Ce bâtiment, où étoit leur four, étoit plein jusqu'au comble de fascines sèches. Tout fut embrasé en très peu de tems : la maison étoit en grand péril et couverte par les flammes que le vent y portoit. On se mit en devoir de déménager en hâte et de porter les meubles dans le jardin, qui étoit vis-à-vis mes anciennes fenêtres et au delà du ruisseau dont j'ai parlé. J'étais si troublé, que je je-
(1) Narcisse ou VAmanl de lui-même, comédie composée en 17o3 et jouée le 18 décembre 175-2. t;ette pièce, lorsqu'elle fut publiée, était accompagnée d'une volumineuse préface où J.-J. répondait à ses détracteurs. Cette préface débutait par cette phrase : « J'ai écrit cette comédie à l'àue de 18 ans et je me suis gardé de la montrer, aussi longtemps que j'ai tenu quelque compte de la réputation d'auteur. »
lois indifféremment par la fenêtre tout ce qui me tombait sous la main, jusqu'à un gros mortier de pierre qu'en tout autre tems j'aurais eu peine à soulever. J'étois prêt à y jeter de même une grande glace si quelqu'un ne m'eût retenu. Le bon évêque, qui étoit venu voir Maman ce jour-là, ne resta pas non plus oisif : il l'emmena dans le jardin, où il se mit en prières avec elle et tous ceux qui étoient là ; en sorte qu'arrivant quelque tems après, je vis tout le monde à genoux, et m'y mis comme les autres. Durant la prière du saint homme le vent changea, mais si brusquement et si à propos, que les flammes qui couvroient la maison et entroient déjà par les fenêtres furent portées de l'autre côté de la cour, et la maison n'eut aucun mal. Deux ans après, M. de Bernex étant mort, les Antonins, ses anciens confrères, commencèrent à recueillir les pièces qui pouvoient servir à sa béatification. A la prière du P. Boudet (1), je joignis à ces pièces une attestation du fait que je viens de rapporter, en quoi je fis bien ; mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce fait pour un miracle. J'avois vu l'évêque en prière, et durant sa prière, j'avois vu le vent changer et même très à propos ; voilà ce que je pouvois dire et certifier ; mais qu'une de ces deux choses fût la cause de l'autre, voilà ce que je ne devois pas attester, parce que je ne pouvois le savoir. Cependant, autant que je puis me rappeler mes idées, alors sincèrement catholique, j'étois de bonne foi. L'amour du merveilleux, si naturel au cœur hu-
(1) Voir la déposition écrite de J.-J. dans la Vie de Mgr de Rossillon de Bernex (T ir. L. vni, p. 163 et 164.)
de la Maîtrise.
main, ma vénération pour ce vertueux prélat, l'orgueil secret d'avoir peut-être contribué moi-même au miracle, aidèrent à me séduire ; et ce qu'il y a de sûr est que si ce miracle eût été l'effet des plus ardentes prières, j'aurois bien pu m'en attribuer ma part.
Plus de trente ans après, lorsque j'eus publié les Lellres de la Montagne (1), M. Fréron (2) déterra ce certificat, je ne sais comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il faut avouer que la découverte étoit heureuse, et l'à-propos me parut à moi-même très plaisant.
Vheureuxiemps J'étois destiné à être le rebut de tous les états. Quoique M. Gâtier eût rendu de mes progrès le compte le moins défavorable qu'il lui fût possible, on voyait qu'ils n'étoient pas proportionnés à mon travail, et cela n'étoit pas encourageant pour me faire pousser mes études. Aussi l'évêque et le supérieur se rebutèrent-ils, et on me rendit à madame de Warens comme un sujet qui n'étoit pas même bon pour être prêtre, au reste assez bon garçon, disoiton, et point vicieux : ce qui fit que, malgré tant de préjugés rebutans sur mon compte, elle ne m'abandonna pas.
Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique, dont j'avois tiré si bon parti. Mon air d'Alphée et Arélhuse étoit à peu près tout ce que j'avois appris au séminaire. Mon goût marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire musicien :
(1) Oui déchainèrent les passions à Genève contre J.-J. et le forcèrent à (juitter Motier et à se léfuçier à Paris (1765).
(2) Fréron (1718-1776). un des ennemis de Voltaire et des philosophes. — Directeur de VAnnée littéraire.
l'occasion étoit commode ; on faisoit chez elle, au moins une fois la semaine, de la musique, et le maître de musique de la cathédrale, qui dirigeoit ce petit concert, venoit la voir très souvent. C'étoit un Parisien nommé M. Le Maître (1), bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu d'esprit mais au demeurant très bon homme. Maman me fit faire sa connoissance : je m'attachois à lui, je ne lui déplaisois pas : on parla de pension, l'on en convint. Bref, j'entrai chez lui, et j'y passai l'hiver d'autant plus agréablement que, la maîtrise n'étant qu'à vingt pas de la maison de Maman, nous étions chez elle en un moment, et nous y soupions très souvent ensemble.
On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante et glie, avec les musiciens et les enfans de chœur, me plaisoit plus que celle du séminaire avec les pères de Saint-Lazare. Cependant cette vie, pour être plus libre, n'en étoit pas moins égale et réglée. J'étois fait pour aimer l'indépendance et pour n'en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez Maman ou à l'égUse, et je n'en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j'ai vécu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être, qu'en les remémorant j'en
(1) Ce Parisien se nommait Jacques-Louis Nicoloz. On le désignait habituellement sous son titre, ce qui a créé une confusion dans les souvenii-s de J.-J. — Nicoloz était à Annecy depuis 1726. Il avait 28 ans et J.-J. resta en pension cliez lui d'octobre 1729 à avril 1730.
suis affecté comme si j'y élois encore. Non seulement je me rappelle les tems, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnans, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétoit à la maîtrise, tout ce qu'on chantoit au chœur, tout ce qu'on y faisoit, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouoit de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouoit du violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée, M. Le Maître endossoit pardessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvroit les loques pour aller au chœur ; l'orgueil avec lequel j'allois, tenant ma petite flûte à bec, m'établir dans l'orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M. Le Maître avoit fait exprès pour moi, le bon dîner qui nous attendoit ensuite, le bon appétit qu'on y portoit ; le concours d'objets vivement retracé m'a cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. J'ai gardé toujours une affection tendre pour un certain air du Condilor aime siderum qui marche par ïambes, parce qu'un dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cette hymne avant le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette église-là. Mlle Merceret, femme de chambre de Maman, savoit un peu de musique ; je n'oublierai jamais un petit motet Af ferle que M. Le Maître me fit chanter avec elle, et que sa maîtresse écoutoit avec tant de plaisir. Enfin tout, jusqu'à la bonne servante Per-
rine, qui étoit si bonne fille et que les enfans de chœur faisoient tant endêver, tout, dans les souvenirs de ces tems de bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'attrister.
Je vivois à Annecy depuis près d'un an sans le moindre reproche : tout le monde étoit content de moi. Depuis mon départ de Turin je n'avois point fait de sottise, et je n'en fis point tant que je fus sous les yeux de Maman. Elle me conduisoit, etme conduisoit toujours bien ; mon attachement pour elle étoit devenu ma seule passion ; et ce qui prouve que ce n'étoit pas une passion folle, c'est que mon cœur formoit ma raison. Il est vrai qu'un seul sentiment, absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me mettoit hors d'état de rien apprendre, pas même la musique, bien que j'y fisse tous mes efforts.
M. Le Maître, s'étanl brouillé avec les chanoines du Chapitre de la Cathédrale d'Annecy, résolut de quitter cette ville. Mme de Warens conseilla alors à Jean- Jacques d'accompagner M. Le Maître jusqu'à Lyon, ce qu'il fit. C'est ainsi que tous deux passèrent les fêtes de Pâques à Belley. Arrivé à Lyon, Jean-Jacques, effrayé par une crise d'épilepsie que M. Le Maître prit en pleine rue, l'abandonna à son triste sort et revint à Annecy. Grosse surprise et grosse déception : Mme de Warens venait de quitter mystérieusement Annecy. — A Seyssel {Ain) elle était entrée dans le coche masquée, avec deux étrangers qui s'étaient trouvés dans la ville la veille de son embarquement, et l'un d'eux s'appelait M. d'Aubonne.
Un voyage myslérteux de Madame de Warens à Paris, ;i7.30).
62 ROUSSSEAU EN SAVOIE
Sitôt que j'eus quitté M. Le Maître, ma résolution fut prise et je repartis pour Annecy. La cause et le mystère de notre départ m'avoient donné un grand intérêt pour la siàreté de notre retraite ; et cet intérêt, m'occupant tout entier, avoit fait diversion durant quelques jours îx celui qui me rappeloit en arrière ; mais dès que la sécurité me laissa plus tranquille, le sentiment dominant reprit sa place. Rien ne me flattoit, rien ne me tentoit, je n'avois de désir pour rien que pour retourner auprès de Maman. La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle avoit déraciné de mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l'ambition. Je ne voyois plus d'autre bonheur que celui de vivre auprès d'elle, et je ne faisois pas un pas sans sentir que je m'éloignois de ce bonheur. J'y revins donc aussitôt que celamefutpossible. Monretourfutsi prompt et mon esprit si distrait, que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autres voyages, je n'ai pas le moindre souvenir de celui-là; je ne m'en rappelle rien du tout, sinon mon départ de Lyon et mon arrivée à Annecy. Qu'on juge surtout si cette dernière époque a dû sortir de ma mémoire ! En arrivant, je ne trouvai plus madame de Warens ; elle étoit partie pour Paris.
Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'auroit dit, j'en suis très sûr, si je l'en avois pressée; mais jamais homme ne fut moins curieux que moi du secret de ses amis : mon cœur, uniquement occupé du présent, en remplit toute sa capacité, tout son espace, et hors les plaisirs passés qui font désormais mes uniques jouissances, il n'y reste pas un coin de vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que
j'ai cru d'entrevoir dans le peu qu'elle m'en a dit est que, dans la révolution causée à Turin par l'abdication du roi de Sardaigne, elle craignit d'être oubliée, et voulut, à la faveur des intrigues de M. d' Aubonne, chercher le même avantage à la cour de France, où elle m'a souvent dit qu'elle l'eût préféré, parce que la multitude des grandes affaires fait qu'on n'y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien étonnant qu'à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu'elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru qu'elle avoit été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de l'évêque, qui avoit alors des affaires à la cour de France où il fut luimême obligé d'aller, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, est que l'ambassadrice n'étoit pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle avoit tous les talens nécessaires pour se bien tirer d'une négociation.
En 1878, Domenico Perrero, érudit piémoniais, se basant sur les dépêches du comte Maffei, ambassadeur de Sardaigne à Paris, émit V hypothèse suivante sur le voyage mystérieux de Mme de Warens. i( D'après lui, le principal agent de la mission n'aurait pas été Mme de Warens. Celle-ci aurait été conduite à Paris par son parent, Regard d' Aubonne, qui, ayant à entretenir V ambassadeur de Sardaigne sur des matières excessivement délicates, avait besoin d'être introduit auprès de lui par quelque personnage influent. Mme de Warens, à qui la protection souveraine avait valu
une certaine renommée, lui aurait paru propre àtenir ce rôle. D'autant que, comme dit Rousseau, elle était jeune et belle et que cet intermédiaire ne pouvait déplaire à Vambassadeur, connu dans Paris, malgré ses 70 ans, pour ses aventures galantes... » La thèse de M. Perrero eut beaucoup de succès. Elle fut adoptée par tous ceux qui, depuis 1878, ont parlé du voyage mystérieux de Mme de Warens.
M. Benedetto,dans son livre paru en 1{)14, est le premier à s'inscrire en faux contre la thèse de Perrero. Pour lui, se basant sur une lettre du comte Maffei à son ministre à Turin en date du 12 juin 1730, Mme de Warens, dont la qualité de fonctionnaire ne doit pas être oubliée, était à Paris en 1730 d'ordre du Roi. Mais pour quelle mission ? C'est ici que M. Benedetto devient particulièrement intéressant. En cette année 1730, explique-t-il, la diplomatie européenne traversait une crise grave et les gouvernements se demandaient si la guerre n'allait pas éclater entre V Empereur d'Autriche et les alliés qui avaient signé le traité de Séville. Victor- Amédée II, à son habitude, louvoyait prudemment entre les deux camps ennemis. « Les négociations se prolongeaient à l'infini, les réunions se multipliaient : des messagers, des ambassadeurs arrivaient à F*aris et partaient continuellement. Il fallait surveiller chaque allée, chaque venue, recueillir tous les indices. » D'où la nécessité de renforcer momentanément le service d'espionnage de l'ambassade sarde. Mme de Warens aurait été envoyée d' Annecy parle roi pour le servicedes renseignements. Sa mission prit fin en juillet 1730 quand on eut à Turin la certitude que la guerre n'éclaterait pas à l'été.
Si Mme de Warens fui, à son retour de Paris, V objet d'une surveillance particulière à Seyssel, c'est qu'elle avait quitté d' Aubonne sur un éclat de colère. Celui-ci, qui élaborait des plans de conquête du pays de Vaud par le duc de Savoie, craignit que sa parente n'allât en Suisse faire connaître ses plans et cela par pure vengeance. Il s'en ouvrit au comte Maffei qui donna des ordres pour que, à Seyssel, Mme de Warens fût arrêtée au cas où elle voudrait prendre la route de Berne.
M. Benedelto ne croit pas que Mme de Warens ait été, dans ce voyage mystérieux, une émissaire de Mgr de Bernex. Elle n'eût pas manqué, en effet, à son retour de Paris, de regagner au plus vite Annecy, tandis qu'elle s'évertua, au contraire, à ne plus y revenir.
D'autre part, les affaires religieuses relatives à Genève furent traitées directement par Victor- Amédée II auprès du cardinal de Fleury. Le résultat de ces négociations fut transmis à Mgr de Bernex par le confesseur du Roi, l'abbé Coppier, par lettre du Zl juillet 1730.
M. Benedetto a été le premier à nous révéler que Un séjour
connu de Madame de VV'a-
Mme de Warens, partie de Paris après avoir sollicité
une audience royale à Turin, obtint la faveur de se rensà Rumii
rendre dans cette ville lorsqu'elle arriva à Chambéry 'y-
[mi-août 1730). Elle fut à Turin en septembre et dul
avoir une audience de Victor- Amédée II, lequel, nous
le savons par une lettre, déclara les projets de conquête
du pays de Vaud intéressants, mais peu opportuns.
Victor-Amédée abdiqua le 3 septembre.
Le 11 seplembre, Mme de Warens s'éloigna de Turin et se remit en route pour la Savoie. Le nouveau roi Charles- Emmanuel III lui avait confirmé son traitement et permis de changer de séjour. Elle se plaignait du climat d'Annecy et prétendait qu'elle s'y portait mal. Le roi Vaulorisa à résider alors à Rumilly « afin de voir si Vair de cette dernière ville serait plus convenable pour sa santé ».
Le séjour de Mme de Warens à Rumilly fut de peu de durée. Peu après son arrivée à Rumilly, elle obtenait son changement pour Chambéry. La brièveté de ce séjour de Mme de Warens dans la capitale de l'Albanais, explique pourquoi les biographes de Jean-Jacques ont toujours répété que sa protectrice passa directement d'Annecy à Chambéry. C'est M. Benedetto, le plus récent des biographes de Mme de Warens, qui a précisé ce point de la vie de son héroïne.