‹ Jean-Jacques Rousseau en SavoieChapitre 5 sur 13 · ET ARRIVÉE A CHAMBÉRY · texte numérisé non relu

ET ARRIVÉE A CHAMBÉRY

J'arrive, et je ne la trouve plus. Qu'on juge de ma En aiiendani te surprise et de ma douleur! -'-/^^^ ^-

Le seul parti que j'avois à prendre pour avoir des rens. nouvelles de maman étoit d'en attendre ; car où l'aller chercher à Paris, et avec quoi faire le voyage? Il n'y avoit point de lieu plus sûr qu'Annecy pour savoir tôt ou tard où elle étoit. J'y restai donc. Mais je me conduisis assez mal. Je n'allai pas voir l'évêque, qui m'avoit protégé et qui me pouvoit protéger encore. Je n'avois plus ma patronne auprès de lui, et je craignois les réprimandes sur notre évasion. J'allai moins encore au séminaire : M. Gros n'y étoit plus. Je ne vis personne de ma connoissance ; j'aurois pourtant bien voulu aller voir madame l'Intendante, mais je n'osai jamais.

Madame de Warens n'avoit emmené qu' Anet avec elle ; elle avoit laissé Merceret, sa femme de chambre, dont j'ai parlé. Je la trouvai occupant encore l'appartement de sa maîtresse. Mlle Merceret étoit

une fille un peu plus âgée que moi, non pas jolie, mais assez agréable ; une bonne Fribourgeoise sans malice, et à qui je n'ai connu d'autre défaut que d'être quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je l'allois voir assez souvent. C'étoit une ancienne connoissance, et sa vue m'en rappeloit une plus chère qui me la îaisoit aimer. Elle avoit plusieurs amies, entre autres une Mlle Giraud(l), Genevoise, qui pour mes péchés s'avisa de prendre du goût pour moi. Elle pressoit toujours Merceret de m'amener chez elle ; je m'y laissois mener, parce que j'aimois assez Merceret, et qu'il y avoit là d'autres jeunes personnes que je voyois volontiers. Pour Mlle Giraud, qui me faisoit toutes sortes d'agaceries, on ne peut rien ajouter à l'aversion que j'avois pour elle. Quand elle approchoit de mon visage son museau sec et noir barbouillé de tabac d'Espagne, j'avois peine à m'abstenir d'y cracher. Mais je prenois patience ; à cela près, je me plaisois fort au milieu de toutes ces filles, et, soit pour faire leur cour à Mlle Giraud, soit pour moi-même, toutes me fêtoient à l'envi. Je ne voyois à tout cela que de l'amitié. J'ai pensé depuis qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y voir davantage: mais je ne m'en avisois pas, je n'y pensois pas.

D'ailleurs des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentoient guère. Il

(1) Esther Giraud était comme J.-J. une nouvelle convertie. Elle avait non pas 37 mais 28 ans et était née à Genève de parents français en 1702. Le 11 janvier 1727, elle avait abjuré le protestantisme à Annecy. Son métier de contre-pointière redonnait à la fabrication des couvertures et matelas.

me falloit des demoiselles. Chacun a ses fantaisies ; c'a toujours été la mienne, et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité de l'état et du rang qui m'attire ; c'est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s'exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerois toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Je trouve moi-même cette préférence très ridicule, mais mon cœur la donne malgré moi.

Hé bien ! cet avantage se présentoit encore, et il ne tint encore qu'à moi d'en profiter. Que j'aime à tomber de tems en tems sur les momens agréables de ma jeunesse ! Ils m'étoient si doux ! ils ont été si courts, si rares, et je les ai goûtés à si bon marché ! Ah ! leur seul souvenir rend encore à mon cœur une volupté pure dont j'ai besoin pour ranimer mon courage et soutenir les ennuis du reste de mes ans.

L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant La cueiiieite des habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la '^^''^^esa Thôcampagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c'étoit la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, étoit couverte d'herbe et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, sembloient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantoient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de ces beaux jours qu'on

ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus dans le triste sol où j'habite aujourd'hui.

Je m'étois insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentoit, et je me promenois sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entens derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui sembloient embarrassées, mais qui n'en rioient pas de moins bon cœur. Je me retourne, on m'appelle par mon nom, je m'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connoissance, Mlle de Graffenried (1) et Mlle Galley (2), qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savoient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mlle de Graffenried étoit une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelques folies de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avoit imité madame de Warens, chez qui je l'avois vue quelquefois ; mais n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avoit été trop heureuse de s'attacher à Mlle Galley, qui, l'ayant prise en amitié, avoit engagé sa mère à la lui donner pour compagne jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mlle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, étoit encore plus jolie ; elle avoit je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin ; elle étoit en même tems très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimoient tendrement, et leur bon

(1) Mlle de Graffenried était une Bernoise, nouvelle convertie. Elle s'était attachée à la famille Galley. En 1732, Mlle de Graffenried se réfugia à la Visitation et plus tard chez les Bernardines où elle mourut en 1748.

(2) Mlle Galley (Claudine) avait 20 ans. Elle était l'aînée d'une famille de 7 enfants. Sa mère, Charlotte de Menthon de Marest, était en 1730 veuve de seigneur François Galley de Saint-Pierre.

caractère à l'une et à l'autre ne pouvoit qu'entretenir longtems cette union, si quelque amant ne venoit pas la déranger. Elles me dirent qu'elles alloient à Toune(l) ,vieux château (2) appartenante madame Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux ; mais elles craignoient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours à un autre expédient. Je pris par la bride le cheval de Mlle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau (3) ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller comme un benêt : elles se dirent quelques mots tout bas, et Mlle de Graffenried, s'adressant à moi : « Non pas, non pas, me ditelle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service; et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut, s'il vous plaît, venir avec nous; nous vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battoit, je regardois Mlle Galley. « Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle; nous voulons rendre compte de vous. — Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de Madame votre mère ; que dira-t-elle en me voyant arriver ? — Sa mère, reprit Mlle de

(1) Toune, forme patoise de Thônes, localité à 21 kilomètres d'Annecy.

(2) Le vieux château de Toune s'appelait, en 1730, maison forte de la Tour.

(3) Ce ruisseau est très probablement le petit ruisseau du Mélèze et non le Fier,

Graffenried, n'est pas à Toune, nous sommes seules; nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. »

L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de Mlle de Graffenried je tremblois de joie, et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battoit si fort qu'elle s'en aperçut ; elle me dit que le sien lui battoit aussi par la frayeur de tomber ; c'étoit presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose ; je n'osai jamais, et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletteroit volontiers, et n'auroit pas tort.

La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elles m'avoient mis si bien à mon aise, que ma langue parloit autant que mes yeux, quoiqu'elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instans seulement, quand je me trouvois tête à tête avec l'une ou l'autre, l'entretien s'embarrassoit un peu ; mais l'absente revenoit bien vite, et ne nous laissoit pas le tems d'éclaircir cet embarras.

Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisoient de tems en tems les enfans de la grangère, et je pauvre marmiton regardoit faire en rongeant son frein. On avoit envoyé des provisions delà ville, et il yavoitde quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises ; mais malheureusement on avoit oublié du vin. Cet oubli n'étoit

pas étonnant pour des filles qui n'en buvoientguère: mais j'en fus fâché, car j'avois un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n'en crois rien. Leur gaieté vive et charmante étoit l'innocence même ; et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux ? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs ; on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquoient leur chagrin, je leur dis de n'en pas être si fort en peine, et qu'elles n'avoient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée ; mais je crois que les friponnes voyoient de reste que cette galanterie étoit une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein decharmes [Comment, pouvantàsipeu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres ? Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

Après le dîner nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restoit du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avoient apportés ; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetois des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les

branches. Une fois Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentoit si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disois en moi-même: «Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterois ainsi de bon cœur ! »

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujoursavec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée ; et cette décence, nous ne nous l'imposions point du tout, elle venoit toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie, d'autres diront ma sottise, fut telle, que la plus grande privante qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de Mlle Galley. Il est vrai que la circonstance donnoit du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirois avec embarras, elle avoit les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'étoit point irrité. Je ne sais ce que j'aurois pu lui dire : son amie entra, et me parut laide en ce moment.

Enfin elles se souvinrent qu'il ne falloit pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restoit que le tems qu'il falloit pour arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurois transposé cet ordre ; car le regard de Mlle Galley m'avoit vivement ému le cœur ; mais je n'osai rien dire, et ce n'étoit pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort de finir, mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte,

nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue, par tous les amusemens dont nous avions su la remplir.

Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avoient pris. Avec quel regret nous nous séparâmes ! Avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir ! Douze heures passées ensemble nous valoient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtoit rien à ces aimables filles; la tendre union qui régnoit entre nous trois valoit des plaisirs plus vifs, et n'eût pu subsister avec eux : nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des mœurs a sa volupté, qui vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je ne savois pas trop bien ce que je voulois à ces deux charmantes personnes, mais elles m'intéressoient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si j'eusse été le maître de mes arrangemens, mon cœur se seroit partagé ; j'y sentois un peu de préférence. J'aurois fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse Mlle de Graffenried ; mais à choix, je crois que l'aurois mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me sembloit en les quittant que je ne pourrois plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrois de ma vie, et que là finiroient nos éphémères amours ?

Voyages de Mme de Warens ne donnant plus de ses nouvelles, j.'j.enSuisse jean-Jacques, dont les ressources diminuaient, ac- ^°"' compagna à Fribourg la Merceret qui rentrait dans sa famille. Il revit Genève, Nyon où il eut une entrevue avec son père. De Fribourg, Jean-Jacques passa à Lausanne où il s'établit maître à chanter sous le pseudonyme de Vaussore de Villeneuve. Mais les élèves venaient en petit nombre se faire inscrire. Jean- Jacques, en attendant, parcourait le pays de Vaud. Un jour il rencontra sur sa roule un noble étranger qui se disait archimandrite de Jérusalem. Jean- Jacques devint son secrétaire.

En cette compagnie Jean-Jacques se rendit à Berne, puis à Soleure. Là, V ambassadeur de France démasqua V archimandrite, lequel n'était en réalité qu'un escroc. V ambassadeur rapatria Jean-Jacques sur Paris où il apprit en arrivant que Mme de Warens avait quitté depuis deux mois la capitale de la France pour la Savoie ou Turin. Ces nouvelles décidèrent Jean-Jacques à se rendre à Lyon chez Mlle du Châtelel, amie de Mme de Warens. Mlle du Châtelel donna à Jean-Jacques des nouvelles de Mme de Warens et écrivit de plus à cette dernière pour savoir où elle se trouvait exactement. En attendant la réponse, Jean-Jacques épuisait toutes ses ressources pécunières à Lyon. Enfin la missive de Mme Warens arriva. Jean-Jacques était sauvé et se hâta de gagner ta Savoie.

...peu d6 jours après je reçus des nouvelles de Maman qui étoit à Chambéri, et de l'argent pour l'aller joindre, ce que je fis avec transport.

Je restai à Lyon sept ou huit jours encore pour attendre les commissions dont maman avoit chargé Mademoiselle du Châtelet

Occupé de l'attente de revoir bientôt ma bonne Maman, je fis un peu de trêve à mes chimères, et le bonheur réel qui m'attendoit me dispensa d'en chercher dans mes visions. Non seulement je la retrouvois, mais je retrouvois près d'elle et par elle un état agréable ; car elle marquoit m'avoir trouvé une occupation qu'elle espéroit qui me conviendroit, et qui ne m'éloigneroit pas d'elle. Je m'épuisois en conjectures pour deviner quelle pouvoitêtre cette occupation, et il auroit fallu deviner en effet pour rencontrer juste. J'avois suffisamment d'argent pour faire commodément la route. Mademoiselle du Châtelet vouloit que je prisse un cheval; je n'y pus consentir, et j'eus raison : j'aurois perdu le plaisir du dernier voyage pédestre que j'ai fait en ma vie; car je ne peux donner ce nom aux excursions que je faisois souvent à mon voisinage, tandis que je demeurois à Motiers.

Je suis, en racontant mes voyages, comme j'étois en les faisant ; je ne saurois arriver. Le cœur me battoit de joie en approchant de ma chère Maman, et je n'en allois pas plus vite. J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau tems dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà ce que j'entens par un beau pays. Jamais pays de plaine.

quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. J'eusceplaisir, et je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéri. Non Les gorges de loin d'une montagne coupée qu'on appelle le Pas de Chqiiies. l'Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le

roc à l'endroit appelé Chailles (1), court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière (2) qui paroît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisoit que je pouvois contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise, car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu'ils me font tourner la tête, et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançois le nez, et je restois là des heures entières, entrevoyant de tems en tems cette écume et cette eau bleue dont j'entendois le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui voloient de roche en roche et de broussailles en broussailles à cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente étoit assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allois chercher au loin d'aussi gros que je les pouvois porter ; je les rassemblois sur le parapet en pile ; puis, les lançant

(1) Devenu un lieu d'excursion. Sur la route de la Grande-Chartreuse à Chambéry par Les Echelles.

(2) Le Guiers.

l'un après l'autre, je me délectois à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats, avant que d'atteindre le fond du précipice.

Plus près de Chambéri j'eus un spectacle semblable, en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade (1) que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée, que l'eau se détache net et tombe en arcade, assez loin pour qu'on puisse passer entre la cascade et la roche quelquefois sans être mouillé. Mais si l'on ne prend bien ses mesures, on y est aisément trompé, comme je le fus : car, à cause de l'extrême hauteur, l'eau se divise et tombe en poussière, et lorsqu'on ap. proche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, à l'instant on est tout trempé.

La cascade Couz.

de

Depuis que Jean-Jacques avait quille Annecy, la cour de Savoie avait été le lieu d'un drame dynastique. Le vieux roi Victor-Amédée II qui avait abdiqué le 3 septembre 1730, mécontent de la façon dont son fils administrait et dirigeait la politique du royaume, voulut remonter sur le trône. Il quitta Chambéry, oii il s'était retiré, sous le prétexte que la petite vérole y avait éclaté, et arriva à Turin le 29 août 1731. Là il fut arrêté et emprisonné au château de Rivoli où il mourut le 31 octobre 1732.

J - J. retrouve à Chambéry Mme de Warensel devient fonctionnaire du roi de Sardaigne.

(1) La cascade de Couz. S'aperçoit de la voie ferrée Chambéry- Lyon par Saint-André-le-Gaz.

J'arrive enfin, je la revois. Elle n'étoit pas seule. M. l'Intendant général (1) étoit chez elle au moment que j'entrai. Sans me parler, elle me prend par la main, et me présente à lui avec cette grâce qui lui ouvroit tous les cœurs : « Le voilà, monsieur, ce pauvre jeune homme ; daignez le protéger aussi longtems qu'il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste de sa vie. » Puis, m'adressant la parole : « Mon enfant, me dit-elle, vous appartenez au Roi ; remerciez M. l'Intendant, qui vous donne du pain. » J'ouvrois de grands yeux sans rien dire, sans savoir trop qu'imaginer ; il s'en fallut peu que l'ambition naissante ne me tournât la tête, et que je ne fisse déjà le petit Intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce début je ne l'avois imaginé ; mais quant à présent, c'étoit assez pour vivre, et pour moi c'étoit beaucoup. Voici de quoi il s'agissoit.

Le roi Victor-Amédée, jugeant, par le sort des guerres précédentes et par la position de l'ancien patrimoine de ses pères, qu'il lui échapperoit quelque jour, ne cherchoit qu'à l'épuiser (2). Il y avoit peu d'années qu'ayant résolu d'en mettre la noblesse à la taille, il avoit ordonné un cadastre général (3) de tout le pays, afin que, rendant l'imposition réelle, on pût la répartir avec plus d'équité. Ce travail, commencé sous le père, fut achevé sous le fils. Deux ou trois cents hommes, tant

(1) Don Antoine Petiti, Intendant Général de Savoie.

(2) C'était l'opinion des ennemis de l'établissement du cadastre-

(3) Le cadastre avait pour but d'établir plus de justice dans la répartition de l'impôt foncier, dit de la taille royale. — Le cadastre achevé, un plus grand nombre de terres nobles furent assujetties à l'impôt de la taille.

arpenteurs qu'on appeloit géomètres, qu'écrivains qu'on appeloit secrétaires, furent employés à cet ouvrage, et c'étoit parmi ces derniers que maman m'avoit fait inscrire. Le poste, sans être fort lucratif, donnait de quoi vivre au large dans ce payslà. Lemalétoitque cet emploi n'étoit qu'à tems (1), mais il mettoit en état de chercher et d'attendre, et c'étoit par prévoyance qu'elle tâchoit de m'obtenir de l'Intendant une protection particulière pour pouvoir passer à quelque emploi plus solide quand le tems de celui-là seroit fini.

J'entrai en fonction peu de jours après mon arrivée. Il n'y avoit à ce travail rien de difficile, et je fus bientôt au fait. C'est ainsi qu'après quatre ou cinq ans de courses, de folies et de souffrances depuis ma sortie de Genève, je commençai pour la première fois de gagner mon pain avec honneur.

(1) Le travail du cadastre fut exécuté en 5 ans.

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