PARIS ET VENISE
Diverses recommandations qu'il apportait avec lui le mirent en mesure de faire connaître sans trop de délai à l'Académie des Sciences un partie du mémoire dans lequel il exposait cette invention : elle lui valut quelques compliments de politesse, mais non pas les résultats plus substantiels qu'il en avait espéré. — Le père Castel, jésuite, occupé de recherches analogues, lui conseille alors d'arriver par les femmes : c'était son propre programme de jeunesse; il en était donc dès lors quelque peu revenu ; il obéit pourtant â cette suggestion bénévole, et fréquenta chez les Dupin, riches fermiers généraux dont la protection devait lui être fort utile un peu plus tard, puis chez M"^^ de Beuzenval et chez sa fille la marquise de Broglie qui lui procurèrent un emploi en le faisant recommander au comte de Montaigu. Ce gentilhomme, militaire de profession, mais récemment nommé ambassadeur du roi de France à Venise, cherchait un secrétaire particulier qui sût parler l'italien. Or, depuis son séjour à Turin, Rousseau gardait quelque familiarité avec la langue du Tasse, un de ses poètes favoris. Il fut agréé. La profession qu'il allait exercer était celle que ses maîtres de Turin, précisément, — les Solar- Gouvon, — avaient jugée devoir lui convenir et sa vive intelligence lui permit de s'y rendre utile en effet. *
Arrivé sur les bords de l'Adriatique en mai 1743, sa qualité d'intermédiaire indispensable le fait bientôt traiter en secrétaire de l'ambassade plutôt qu'en domestique aux gages de l'ambassadeur ; et cette situation hybride le conduit à des conflits fâcheux, d'abord avec son entourage proche, le per-
sonnel de la légation, puis bientôt avec son patron lui-même. C'est sous l'influence de ces mécomptes que s'affirme dès lors en lui le révolutionnaire théorique, l'homme de la critique sociale sans mesure et des plans de réforme sans prudence. Il a cru rendre à ce moment de grands services au pays qui l'employait et ne récolter que mépris pour ses peines ; il est donc venu à l'état d'esprit que Gœthe devait peindre chez son Werther trente ans plus tard. On sait que ce typique représentant de la première génération rousseauiste essayera, lui aussi, quoique bourgeois d'origine, la carrière diplomatique dont les postes importants sont alors monopolisés par la noblesse. Il en sortira bientôt plein d'amertume, préparé pour les rêveries hypochondriaques et pour les résolutions irréparables.
Dès qu'il se retrouve en contact obligatoire et quotidien avec des compagnons d'emploi, Jean- Jacques retrouve en effet ses impressions des bureaux du cadastre, à Ghambéry. Il peint la table de l'ambassade comme au-dessous des plus vilaines gargotes, où l'on est, dit-il, servi plus proprement, en linge moins sale et où l'on a mieux à manger. « La maison, que l'ambassadeur n'avait jamais mise sur un bon pied, ^e remplissait de canaille... Le second gentilhomme., était un bandit de Mantoue, à qui M. de Montaigu confia le soin de son ménage et qui, à force de patelinage et de basse lésine, obtint sa confiance et devint son favori... Il fit bientôt de l'ambassade un lieu de crapule et de licence, un repaire de fripons et de débauchés, » etc. Et nous n'oserions reproduire les termes qui se lisent dans les Confessions pour caractériser ce personnage, ainsi que l'autre gentilhomme choisi par l'ambassadeur.
Les relations de Rousseau avec une bonne partie de ses collègues devinrent donc assez rapidement un état de guerre ouverte ; celles qu'il entretenait avec Montaigu en personne, subirent, bien que plus lentement, les mêmes modifications. Il l'a traité de malhonnête homme et de fou avéré dans ses Confessions. Un des descendants de l'inculpé a pris récem-
LE ROMANESQUE
ment sa défense avec compétence et modération, mais est demeuré, naturellement, suspect aux hagiographes du romantisme et de son Messie. Pourtant, des autorités incontestables, — MM. Bernard Bouvier et Eugène Ritter, par exemple, — inclinent dorénavant à dégager jusqu'à un certain point la responsabilité du diplomate-officier dans ses démêlés avec son secrétaire. Montaigu, dit le premier de ces érudits, s'impatienta peut-être du mérite de ce secrétaire improvisé, mais probablement aussi de ses prétentions et de ses leçons indirectes. L'ambassadeur, dit le second de façon plus libre encore, écrivit à l'abbé Alary qui lui avait recommandé le Genevois, une séiie de doléances, sans doute justifiées, sur le caractère difficultueux et soupçonneux de son protégé, sur « son humeur et son insolence causées par la bonne opinion qu'il a de lui », ou même par un grain de folie ! Or, pour quiconque a étudié de sang-froid la jeunesse de Jean- Jacques dans ses Confessions et la suite de sa vie dans les documents authentiques, cette appréciation a tous les caractères de la clairvoyance, — sans vouloir nier que Montaigu put abuser de sa supériorité sociale pour exaspérer enfin son subordonné.
M. Ritter ajoute encore que, si l'ambassadeur de France ne paya pas sans délai ce qu'il devait à son secrétaire — c'est un des principaux griefs de ce dernier — il faut lui tenir compte de ce fait que lui-même n'était pas payé par son gouvernement, mais ne voulait point en convenir, afin de ne pas faire tort à son souverain dans l'opinion d'un subalterne étranger. Aussitôt qu'il eut touché son dû en 1749, après six ans de retard, il s'empressa de régler sa vieille dette, ce que nous ne voyons pas que Jean- Jacques ait mentionné nulle part ; au lieu qu'il nous parle d'une dette personnelle de cinquante écus qu'il avait chez un marchand, qu'un de ses amis se chargea de payer, « et que je ne lui ai jamais rendus, dit-il, quoique nous nous soyons souvent revus depuis ce temps-là » ! Aussi ne saurait-on l'approuver quand il charge son patron vénitien d' « une friponnerie bien basse » à son égard, malgré qu'il ait écrit ces lignes quelque vingt ans
après avoir été bien et dûment payé de lui. Nous parlerons plus loin de son aventure typique avec la courtisane Zulietta.
Sa correspondance relative à ces événements, — et, en particulier, ses lettres de récrimination à du Theil après son retour en France, — trahissent les sentiments les plus violents, sous une forme à peine modérée par un reste de prudence : son imagination excessive lui persuada qu'il était menacé de la potence ! Il prit le chemin de Paris par le Simplon, en septembre 1744, traversant à pied le Valais dont il placera la description quinze ans plus tard aux premiers livres de la Nouvelle Héloïse. Arrivé au terme de son voyage, il se loge pauvrement à l'hôtel de Saint-Quentin, près du Luxembourg et se reprend à vivre d'expédients, de besognes musicales, principalement. Il est aussi quelque peu soutenu par les Dupin, par Dupin de Francueil, en particulier, qui l'emploie tantôt comme secrétaire, tantôt comme préparateur de ses expériences scientifiques.