THÉRÈSE LE VASSEUR
Pendant Tété de 1745, vraisemblablement, il fait la connaissance de Thérèse Le Vasseur qui devait tenir une si grande place dans son existence : « Nous avions, écrit-il, une nouvelle hôtesse [dans son auberge] qui était d'Orléans. Elle prit, pour travailler en linge, une jeune fille de son pays d'environ vingt-deux à vingt-trois ans qui mangeait avec nous ainsi que l'hôtesse. Cette fille, appelée Thérèse Le Vasseur, était de bonne famille : son père était officier de la Monnaie à Orléans ; sa mère était marchande. » Elle était
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la cadette de nombreux frères et sœurs, et des pertes d'argent avaient réduit ses parents à une situation précaire. C'était l'échelon social où Jean- Jacques en personne avait paru destiné' à demeurer toujours : une fdle de petite bourgeoisie tombée au peuple; mais celle-là n'avait ni l'intelligence qui avait déjà quelque peu relevé l'ancien apprenti graveur, ni surtout le génie qui allait le faire illustre ; il lui manquait cette culture reçue dès l'enfance et plus tard complétée par un personnel effort qui autorisait en Rousseau l'espoir de parvenir. En outre, elle s'était laissé prématurément tromper par un séducteur et ne fit guère que baisser moralement au cours des années, jusqu'à l'entière dégradation de sa vieillesse, — rejoignant ainsi dans l'opprobre à une génération de distance la première maîtresse de son amant, M™® de Warens. — En 1745, le pensionnaire de l'hôtel Saint-Quentin goûta, dit-il, son maintien modeste, son regard vif et doux qui, pour lui, « n'eut jamais son semblable » ; il la jugea dès lors comme une fille sensible, simple et sans coquetterie. Il fit donc bientôt ménage commun avec elle, non sans lui avoir déclaré solennellement qu'il ne l'abandonnerait ni ne l'épouserait jamais ! — Ce passage des Confessions a donc été rédigé avant l'heure où il l'épousa malgré sa décision préalable [tout au moins devant le Dieu-Nature] et lui permit de porter son nom.
Ces mêmes pages des Confessions nous édifient sur le sentiment, peu romanesque à coup sûr, qu'il éprouva lorsqu'il connut pertinemment qu'il avait été devancé dans les bonnes grâces de la jeune personne. Celle-ci avait au contraire témoigné quelque embarras préalable, en prévision de cette découverte : « Ah, ma Thérèse, s'écria-t-il avec satisfaction [et en termes plus crus encore] je suis trop heureux de te posséder saine et sage [?] et de ne pas trouver ce que je ne cherchais pas ! » Non, ce n'est plus ici le romanesque qui parle, mais le bohème d'art ou de lettres à qui la dignité de l'existence apparaît décidément comme une entreprise au-dessus de ses forces et qui y renonce de propos délibéré. Au point de
vue intellectuel également, il fut amené à se satisfaire de peu chez sa compagne. « Je voulus d'abord former son esprit. J'y perdis ma peine. Cet esprit est ce que l'a fait la Nature ; la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrive passablement. A peine connaît-elle les heures ! Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année et ne connaît pas un seul chiffre. Mais cette personne si bornée, et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les occasions difficiles [?]... Devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite lui ont attiré l'estime universelle, et à moi, sur son mérite, des compliments dont je sentais la sincérité ! » Il assure avec tout cela n'avoir jamais eu pour elle la moindre étincelle d'amour.
Ces pages, qui se lisent tout à fait au début de la seconde partie des Confessions, datent peut-être de Wooton, en tout cas des premiers temps du séjour à Trye, selon toute vraisemblance. Un peu plus tard, l'auteur crut devoir les corriger par une note qui nous dit, sur le caractère de Thérèse, les hésitations de sa délirante vieillesse. Il pose tout d'abord dans cette addition à son texte, que les vrais penchants d'un homme se révèlent par l'espèce de ses attachements, « à moins, ajoutet-il aussitôt, qu'il ne se soit d'abord trompé dans son choix ou que celle à laquelle il était attaché n'ait ensuite changé de carattère, par un concours de causes extraordinaires, ce qui n'est pas impossible absolument ! » Il se reprend toutefois au moment d'inscrire Thérèse parmi les adhérents du complot tramé contre son honneur et il se préoccupe de couvrir sa décision de jeunesse : « Qu'on écarte toute application injurieuse à ma femme, écrit-il (de façon peu persuasive après ce qui précède). Elle est, il est vrai, plus bornée et plus facile à tromper que je ne l'avais cru, mais pour son caractère pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime et l'aura tant que je vivrai ! » Sut-il tenir toutefois ce dernier engagement lors de son séjour suprême à Ermenonville ? Nous examinerons cette question en son lieu.
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En 1768, à Bourgoin, il épousera, nous l'avons dit, sa compagne de plus de vingt ans, sans aucune cérémonie religieuse cependant (la seule qui comptât en France à cette date), mais simplement par une déclaration formulée en présence de deux notables du lieu (dont l'un se trouvait être le maire de l'endroit) : « Deux minutes auparavant, écrira-t-il peu après à sa vieille amie, M^^^ Boy de la Tour, elle n'avait aucun soupçon de ce que je voulais faire. Nous avons eu la douceur de voir les deux hommes de mérite que j'avais choisis pour témoins fondre en larmes au moment où notre mariage a été contracté. » Que ce temps avait donc la larme facile! — Mais un joug conjugal, si tardif et si précaire pourtant, fut encore trop lourd aux épaules de ce faible ; il eut l'impression que Thérèse se croyait plus de droits sur lui à dater de ce jour ; perspective intolérable à sa morbide incapacité d'effort, ainsi que nous le dirons. La lettre testamentaire qu'il lui adresse le 12 août 1769, à la veille d'une excursion de montagne, est une tentative d'affranchissement sentimental dont l'accent est significatif : « Les sentiments de tendresse et d'attachement étaient jadis réciproques entre nous, lui dit-il. Je sens qu'ils n'existent plus que de mon côté. Ma chère amie, non seulement vous avez cessé de vous plaire avec moi, mais il faut que vous preniez beaucoup sur vous pour y rester quelques moments par complaisance ! Vous êtes à votre aise avec tout le monde, hors avec moi ; tous ceux qui vous entourent sont dans vos secrets, excepté moi, et votre seul véritable ami est aussi le seul exclu de votre confidence, etc.. » Telles étaient déjà leurs relations près de dix ans avant la fin de leur vie commune, et rien ne nous fait penser qu'elles se soient beaucoup améliorées depuis ce moment.
Certains fanatiques de la mémoire de Rousseau, — et, par exemple, son éditeur et biographe du début du xix® siècle, Musset-Pathay, le père du poète des Nuits, — ont voulu mettre à la charge de Thérèse toutes les défaillances morales de leur idole ; ils ont accablé de leurs incriminations la mémoire de cette fille, vulgaire cependant plutôt queméchante,
et qui dut, plus que tout autre, porter ce lourd fardeau de la cohabitation avec un malade par l'esprit, avec un maniaque du sentiment, tel qu'il n'en fut guère de moins facilement maniable. Nous ne partageons donc pas cette façon de voir et les historiens de sang-froid adoptent aujourd'hui vis-à-vis de Mlle Le Vasseur une plus équitable attitude. Elle fut soigneuse ménagère et patiente garde-malade, en a dit récemment M. Eugène Ritter, au moins pendant de longues années, et elle a souvent montré du cœur. On ne saurait même la rendre entièrement responsable des algarades que son compagnon d'existence fit à ses différents bienfaiteurs entre 1756 et 1770, car il était lui-même défiant et colère ; il l'était de race ; il l'était de nature et le devint bien davantage encore sous l'influence de la maladie nerveuse. Mais elle avait été élevée sans culture et resta donc tracassière, cancanière, assez dénuée de délicatesse morale dans les petites choses. Ces défauts achevèrent d'étouffer ses qualités pendant ses dernières années qui furent lamentables, ainsi que nous l'avons dit. Elle trompa Rousseau à Ermenonville avec un valet des Girardin, vécut publiquement avec cet homme après la mort de celui dont elle portait le nom célèbre. Un visiteur qui se présenta chez elle au Plessis-Belleville, peu avant sa fin, en 1798, devait la trouver ivre-morte.