LIVRE II
LE PHILOSOPHE
Au mois d'octobre 1749 — car le Mercure de France ne publia qu'à cette date le programme du concours littéraire institué par l'Académie de Dijon — et par une journée très chaude néanmoins, Rousseau subit la crise quasi-extatique qui fit de lui un publiciste, un homme de lettres et bientôt un écrivain célèbre. Diderot était alors détenu au château de Vincennes pour le scandale causé par sa Lettre sur les aveugles et Rousseau le visitait souvent dans sa prison : « J'allais voir Diderot, écrira-t-il au président de Malesherbes. J'avais dans ma poche un Mercure de France que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture. Tout à coup, je me sens l'esprit ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable !
Je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant, j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais. Oh, monsieur, si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social ! Avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! Avec quelle simphcité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants ! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui, dans un quart d'heure, m'illuminèrent sous cet arbre a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits : savoir, ce premier Discours, celui de Y Inégalité et le traité de l'éducation (Emile) Tout le reste a été perdu et il n'y eut d'écrit sur le lieu même que la prosopopée de Fabricius. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi ! )>
Le fond de ce récit est assurément véridique, et il n'est nullement besoin de recourir, comme on l'a fait tant de fois, à l'intervention de Diderot pour expliquer le contenu du premier Discours. Il reflète l'état d'esprit de l'auteur à son retour de Venise : un état d'âme que six années de misère parisienne, dans un contact presque quotidien avec la grande richesse de fraîche date, n'avaient pu que nourrir, renforcer, exaspérer enfin jusqu'au paroxysme ! Si donc Jean- Jacques entrevit dès lors la bonté naturelle de l'homme, comme il croit s'en souvenir douze ans plus tard, ce ne fut que vaguement encore et dans un lointain propice aux interprétations de tout genre. Nous allons voir qu'il n'est
LE PHILOSOPHE
venu, en tout cas, que peu à peu à cette assertion fondamentale en son œuvre et nous montrerons de combien d'atténuations diverses elle a été de tout temps afîectée dans sa pensée, longtemps hésitante devant un si exorbitant paradoxe !
On ne trouve dans les Confessions que peu de chose à joindre aux indications dont bénéficia Malesherbes. L'auteur y renvoie expressément son lecteur à sa Lettre au magistrat éminent. Il note cependant que, lors de son arrivée à Vincennes, il était dans « une agitation qui tenait du délire », qu'il voyait un autre univers et devinait un autre homme (à savoir un homme différent de celui que nous a insensiblement révélé l'expérience de la vie sociale au cours des siècles), enfin, que son effervescence (c'est le mot qu'il emploie constamment pour désigner la période pseudo-stoïcienne de son existence aussitôt qu'il l'a dépassée), se soutint quatre ou cinq ans dans son cœur. — Les Confessions nous apprennent encore que .le sujet proposé par les Académiciens de Dijon était formulé de la sorte : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » Mais le programme du concours disait en réalité « le rétablissement des sciences et des arts » et sollicitait donc des concurrents une étude sur les résultats moraux de cet épisode de l'histoire européenne qu'on est convenu d'appeler la Renaissance. Or Rousseau ne traita nullement ce sujet, mais ses juges le lui pardonnèrent en raison du souffle oratoire qui anime sa réponse et, aussi, par une secrète complaisance pour sa thèse, paradoxale en apparence seulement, car elle flattait, en réalité, les plus foncières dispositions de l'humanité en général et de son époque en particulier. La sentence de ces académiciens a été blâmée quand on en a connu les fruits, et le président dijonais Richard de Rufïey (le père de Sophie de Monnier,
aimée de Mirabeau) qui les connaissait tous, les a dépeints comme une série de médiocrités. Mais leur décision, dont ils ne pouvaient prévoir les incalculables résultats, fut libérale : elle ne saurait leur être reprochée sans mauvaise foi ^.
1. Le texte publié par Rousseau n'est pas identique au surplus à celui sur lequel ils ont prononcé. L'auteur y avoue deux additions « faciles à reconnaître, dit-il, et que l'Académie n'aurait peut-être pas approuvées ».