‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 16 sur 64 · LE PREMIER DISCOURS · texte numérisé non relu

LE PREMIER DISCOURS

« Il est certain, écrira quelque vingt ans plus tard le lauréat provincial dans V Avertissement qu'il mit à son Discours, il est certain que cette pièce qui m'a valu un prix et qui m'a fait un nom est tout au plus médiocre, et j'ose ajouter qu'elle est une des moindres de tout ce recueil [de ses œuvres]. Quel gouffre de misère n'eût point évité l'auteur si ce premier écrit n'eût été reçu que comme il méritait de l'être ! Mais il fallait qu'une faveur, d'abord injuste, m'attirât par degré une rigueur qui l'est encore plus ! » Sauf la dernière insinuation, dictée par la manie sénile du préfacier, on ne saurait mieux dire aujourd'hui sur ce sujet. Oui, le premier X)zscours est une déclamation de collège, mais le goût français y sut néanmoins reconnaître les prémices du très réel génie de l'auteur.

Celui-ci fait mine, au début, de traiter le sujet proposé et consacre un bref paragraphe au souvenir de la Renaissance ;

LE PHILOSOPHE

après quoi il tourne court et sort de la question pour n'y plus rentrer parce qu'il l'élargit aussitôt sans transition et sans mesure : « Peuples policés, cultivez les sciences et les arts. Heureux esclaves, vous leur devez... les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune ! » Il prend alors son élan pour remonter jusqu'à l'origine des sociétés. Avant la naissance des sciences et des arts, la nature humaine, au fond, n'était pas meilleure, écrit-il, en niant solennellement ainsi, dès les premières lignes tombées de sa plume, la prétendue bonté naturelle que tant d'autres pages vont proclamer dans ses œuvres. Mais du moins, poursuit-il aussitôt, il était encore facile de se connaître les uns les autres et de pénétrer les intentions d'autrui, ce qui mettait une digue à la corruption. On la voit s'installer dans les mœurs au contraire chaque fois que les sciences et les arts se développent, et cela avec la régularité qui se reconnaît dans l'élévation et l'abaissement quotidiens des flots de l'Océan. Voyez plutôt l'Egypte, si grande sous Sésostris et bientôt subjuguée par Gambyse. Voyez la Grèce victorieuse à Troie, puis à Salamine, mais succombant sous les armes macédoniennes. Voyez Rome, fondée par un pâtre et devenue enfin le jouet des Barbares, Voyez Bizance, tissu honteux d'abominations et de crimes. Voyez la Chine que ses lettrés administrateurs laissent en proie aux vices et aux forfaits. Admirez en revanche pour leur saine rusticité, les Perses de Xénophon, les Scythes de la légende hellénique, les Germains de Tacite, les Suisses de notre temps. En note seulement (et les notes ne figuraient pas dans le texte primitif) se glissent ici les sauvages dont la réputation usurpée entraînera bientôt l'orateur aux conclusions psychologiques et sociologiques extrêmes. Montaigne, rappelle-t-il, n'hésite point à préférer leur simple et naturelle police non seulement aux lois de la République platonicienne, mais encore à tout ce que la philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des peuples !

Serait-ce pourtant par stupidité native que les peuples énumérés en dernier lieu ont préféré les exercices du corps à

ceux de l'esprit ? Pas le moins du monde, mais ils avaient considéré les mœurs des civilisés, ce qui les avait conduits à dédaigner leur doctrine : Sparte surtout, la Sparte plutarchienne « éternel opprobre d'une vaine doctrine » de progrès prétendu, Sparte où les hommes naissaient vertueux, où l'air même du pays semblait inspirer la vertu ! Puis, pour achever ce développement digne d'un devoir de rhétorique modèle, seront rappelées par ordre chronologique la protestation de Socrate contre les artistes et les poètes, l'attitude analogue de Caton dans Rome, la simplicité de mœurs des rois français populaires, Louis XII et Henri IV, évocations qui amènent la prosopopée de Fabricius, ce fruit immédiat des clairvoyances de l'avenue de Yincennes, avec sa conclusion martiale : « Le seul talent digne de Rome est de conquérir le monde pour y faire régner la vertu. » C'était hier la devise de l'impérialisme prussien, c'est encore celle de tous les impérialismes de race ou de classe qui se donnent carrière autour de nous. Et la psychologie d'expérience a le dernier mot dans ce premier développement. Les hommes sont pervers, répète ici Rousseau ! Mais ils seraient pires encore s'ils avaient eu le malheur de naître savants.

La seconde partie du Discours reproduit à peu de chose près la précédente en y joignant de vagues considérations économiques. L'auteur considère maintenant les sciences et les arts dans leur origine et dans leurs résultats. Origine fâcheuse à l'en croire, car l'astronomie serait née de la superstition, l'éloquence de l'ambition et du mensonge, la géométrie de l'avarice, la physique d'une curiosité vaine, la morale même de V orgueil humain (psychologie de Hobbes). Ainsi, toutes les sciences procèdent de nos vices personnels, alors qu'il faudrait n'avoir de temps que pour la patrie, pour les malheureux et pour ses amis I Le luxe est condamné à son tour ; après quoi recommence l'éloge des Perses, des Scythes et des Germains, Francs ou Saxons : ce qui prépare une sévère appréciation de l'auditoire, principalement féminin et. juvénile, qui fera le succès du rouss^^uisme et du romantisme, puisque [les

LE PHILOSOPHE

choryphées de ces mouvements d'esprit, Lamartine après Jean- Jacques, se vanteront tour à tour de l'adhésion des jeunes gens et des femmes : « Que fera l'artiste pour obtenir les éloges, s'il a le malheur d'être né cliez un peuple et dans des temps où les savants [il faudrait dire ici les romanesques] devenus à la mode, ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton, où les hommes ont sacrifié leurs goûts aux tyrans [féminins] de leur liberté, où l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique et des prodiges d'harmonie sont rebutés ? »

Attitude provisoirement antiromanesque qui prépare l'apostrophe, encore ambiguë, mais déjà peu déférente à Voltaire, interpellé familièrement par son nom patronymique : « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes ! » Toutefois le romanesque qu'est Jean- Jacques en son vrai fond, n'a pu se tenir de placer ici son mot dans une note, destinée à lui concilier le sexe dont il vient de médire : « Je suis bien éloigné de penser que cet ascendant des femmes soit un mal en soi. C'est un présent que leur a fait la Nature pour le bonheur du genre humain. Mieux dirigé, il pourrait produire autant de bien qu'il fait de mal aujourd'hui. Les hommes seront toujours ce qu'il plaira aux femmes. Si vous voulez qu'ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c'est que grandeur d'âme et vertu. Les réflexions que ce sujet fournit et que Platon a faites au/re/ozs mériteraient d'être mieux développées. «Elles ne l'ont été que trop largement au cours de l'évolution romanesque, et l'auteur de cette note y retourne directement lui-même vers le Platonisme érotique d'où procède pour une large part cette évolution qui a engendré la « tyrannie » dont il se plaint.

La conclusion de sa harangue est au surplus d'une ordonnance encore plus lâche que l'ensemble de son argumentation

Après les révérences obligées aux princes, aux autorités, aux académies, on revoit une dernière fois, à travers les textes de Montaigne, le grand roi des Perses, les Grecs, les Romains et l'on rencontre aux dernières pages, une allusion à l'âge d'or qui contredit l'assertion, si raisonnablement posée au début de l'ouvrage, sur la nature humaine avant le développement des arts : « Dans la simplicité des premiers temps, quand les hommes, innocents et vertueux, aimaient à prendre les dieux pour témoins de leurs actions, ils habitaient ensemble les mêmes cabanes (hommes et dieux). Mais bientôt, devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs et les reléguèrent dans dés temples magnifiques ! » Effet de rhétorique obtenu aux dépens du bon sens et de la vérité historique.

Page 1