‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 17 sur 64 · EXAGÉRATIONS POLÉMIQUES AFFIRMATION DE LA « BONTÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

EXAGÉRATIONS POLÉMIQUES AFFIRMATION DE LA « BONTÉ NATURELLE

Ce Discours était essentiellement un ariathème jeté au luxe corrupteur des mœurs, une satire en prose telle que pouvait la concevoir et la formuler un Genevois d'origine, un Savoisien d'éducation transporté par les circonstances dans le milieu parisien le plus dissolu et, jusque-là, impuissant à s'y faire une place à sa mesure. S'il avait exposé comment les groupes humains, partis de la férocité naturelle mais lentement façonnés par de strictes disciplines sociales et mystiques, arrivent à un état de moralité appréciable et de sagesse pratique qui assure à l'individu une certaine sécurité dans leur sein ; puis comment les arts de luxe, et, sinon le savoir accru, du moins l'esprit critique né de ce savoir les désagrègent pour

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en faire la proie de voisins restés plus près de la cohésion sociale antérieure, il serait demeuré vrai. Par malheur, avec les esprits peu scientifiques de son temps, il avait le préjugé de la bonté des sauvages (ou tout au moins de la plupart des sauvages) : il se souvenait des leçons de Polexandre ou de ces voyageurs, imbus de l'esprit romanesque, qui édifièrent la sociologie mystique alors acceptée d'une grande partie de ropiniorl. Il voulait ignorer la longue période de formation sociale qui prépare, en réalité, la « vertu », principalement guerrière, de certains barbares : Perses, Doriens, Romains ou Germains. Il n'hésitait même pas à parler d'innocence à propos des premiers temps! Enfin, ayant éludé le sujet mis au concours par l'Académie de Dijon, mais gêné malgré tout par les termes de la question posée, il avait entrepris bravement de charger les arts et même les sciences d'un résultat corrupteur qui ne naît en réalité que de leur propre corruption. Aussi bien la poésie guerrière des peuples conquérants et par exemple V Iliade, de si longtemps antérieure à la victoire de Salamine, sont-elles des œuvres d'art, et l'ordre tactique des Macédoniens ou des Romains est-il le fruit de la science. Le savoir est toujours une force ; seul il a donné à l'homme l'empire du globe.

Par les esprits plus attentifs aux récents progrès de la géographie et de l'histoire, Rousseau devait donc être contredit sur les exagérations patentes que sa rhétorique voilait aux intelligences moyennes. Sa brochure qui alla sans délai « pardessus les nues », selon l'expression de Diderot, suscita tout aussitôt des répliques qui le poussèrent plus avant sur la voie du paradoxe, en raison de son immense amour-propre, en conséquence de la honte insurmontable quHl ressentait, nous le savons, quand il se voyait pris en faute. Il ne se lassa donc pas de riposter à ses divers contradicteurs dans une série de Lettres ouvertes presque aussi avidement accueillies que le morceau dont elles fournissaient le commentaire, et dont elles exagéraient les assertions déjà chimériques.

L'une de ces réfutations était sortie de la plume du roi Sta-

nislas Lec£inski; tout au moins pour une part, car on assura que le jésuite Menou, conseiller littéraire du souverain, y avait collaboré. « Rappeler sans cesse, lisait-on dans ces pages, la simplicité primitive dont on fait tant d'éloges, se la représenter toujours comme la compagne inséparable de l'innocence, n'est-ce point tracer un portrait en idée pour se faire illusion ? Où vit-on jamais des hommes sans défauts, sans désirs, sans passions ? Ne portons-nous pas dans notre sein le germe de tous les vices ? S'il fut des temps, s'il est encore des climats où certains crimes sont ignorés, n'y voit-on pas d'autres désordres ? Et ces désordres ne sont-ils pas plus monstrueux qu'ailleurs chez ces peuples dont on vante la stupidité salutaire ? Parce que l'or, dont ils ne sauraient que faire, ne tente pas leur cupidité ; parce que des honneurs, pour eux dépourvus de sens, n'excitent pas leur émulation, en connaissent-ils moins Vorgueil et l'injustice ? Sont-ils moins livrés aux bassesses de l'envie, moins emportés par les fureurs de la vengeance ? Leurs sens, plus grossiers, demeurent-ils inaccessibles à l'attrait des plaisirs? A quels excès ne se porte pas, chez les Barbares, une volupté qui n'a point de règle et qui ne connaît pas de freins ? » C'est ici tôut simplement le langage de la psychologie chrétienne rationnelle qui connaît, par expérience, l'essentiel « impérialisme » de l'homme. La libido dominandi est une des branches de la concupiscence, cette cicatrice du péché d'origine que n'efîace pas le baptême. Or, à cette objection du bon sens, Jean- Jacques se dérobera provisoirement par le silence ; il suivra longuement son adversaire dans des critiques accessoires et d'un ton si rogue qu'il le réduisit au silence ; mais sur le point décisif, il se dérobe. Une réplique au sujet de r« innocence » primitive demanderait, dit-il, des éclaircissements trop étendus ; il se hâte d'aborder le reproche, beaucoup moins topique, qui lui avait été présenté aussitôt après : celui de compter peu avec l'influence de la vraie religion sur l'esprit de l'homme.

Il fut pourtant contraint d'abandonner cette réserve prupente lorsqu'il se vit pousser dans ses derniers retranchements

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par Bordes, de Lyon, — un ancien ami et protecteur qu'il avait, de son propre aveu, froissé par cette invincible incapacité de l'efïort, — fût-ce en matière de réciprocité amicale, — qu'il appelle inertie ou paresse, dans un euphémisme indulgent. Esprit hautement rationnel que ce Bordes ^ intelligence pénétrante et capable de pressentir les répercussions sociales du paradoxe qui venait d'être accueilli par les applaudissements des badauds. Aussi sa critique est-elle excellente, mais Rousseau s'attache avec adresse au point où sa clairvoyance a, pour un instant, faibli. Il dit les hommes naturellement méchants, ce qui est une épithète excessive en effet, car ils sont naturellement « impérialistes » et impérialistes irrationnels tant que l'expérience ne les a pas lentem.ent éclairés : mais il est vrai que l'impérialisme aveugle prend parfois la forme de ce que nous appelons méchanceté. « Il ne faut pas, retorque donc Jean- Jacques, nous faire tant peur de la vie purement animale. Il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu'à un mauvais ange. » Oui certes, mais si l'on a pu dire avec vraisemblance : homo homini lupus, l'homme est un loup pour l'homme, qui donc s'aviserait de rectifier la maxime en ces termes : homo homini ovis ! — Puis voici venir la diversion démagogique qui fera le thème du second Discours, l'insinuation que le peuple est aujourd'hui le seul héritier de V innocence primitive : « Les annales de toutes les nations qu'on ose citer en preuve (de la méchanceté naturelle) sont beaucoup plus favorables à la supposition contraire et il faudrait bien des témoignages pour m'obliger à croire une absurdité. Avant que les mots affreux du tien et du mien fussent inventés, avant qu'il y eût de cette espèce d'hommes cruels et brutaux qu'on appelle maîtres, et de cette autre espèce d'hommes fripons et menteurs qu'on appelle esclaves, avant qu'il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que les autres hommes meurent de faim, avant qu'une dépendance

1. Voir sur Bordes le récent ouvrage d'André Ruplinger. un jeune normalien tué à lennemi en 1914. Lyon. 1915.

mutuelle les eût tous forcés de devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu'on m'expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu'on leur reproche avec tant d'emphase ! On m'assure qu'on est depuis longtemps désabusé de la chimère de l'âge d'or. Que n'ajoute-t-on qu'il y a longtemps qu'on est désabusé de la chimère de la vertu ! » On voit le mode d'argumentation et le ton. Nous nous contenterons de répondre par la bouche de Julie d'Étange s'adressant à son amant quelques années plus tard, après « effervescence » calmée de l'écrivain qui tient pour eux la plume : « Prenez garde que ce mot de vertu, trop abstrait, n'ait plus d'éclat que de solidité et ne soit un nom de parade qui ne sert qu'à éblouir les autres plutôt qu'à nous contenter nous-mêmes ! »

Mais considérons encore un instant la réfutation de Bordes par Rousseau, en marquant, comme l'a fait ce dernier, par des caractères italiques les assertions du Lyonnais : « Jetons les yeux sur Vimmense continent de V Afrique où nul mortel n'est assez hardi pour pénétrer ou assez heureux pour l'avoir tenté impunément. Ainsi, de ce que nous n'avons pu pénétrer dans le continent de l'Afrique, de ce que nous ignorons ce qui s'y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices ? C'est si nous avions trouvé moyen d'y porter les nôtres qu'il faudrait tirer cette conclusion. Si j'étais chef de quelqu'un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer et le premier citoyen qui tenterait d'en sortir. — L'Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l'espèce humaine (ajoute Bordes). — Surtout depuis que les Européens y sont, reprend Jean- Jacques qui songe sans doute à Polexandre. — On comptera cent peuples barbares ou sauvages dans l'ignorance pour un seul peuple vertueux. — Soit, interjette avec empressement Jean- Jacques qui n'espérait pas cette concession insuffisamment motivée, soit on en comptera du moins un ; mais de peuple vertueux cultivant les sciences, on n'en a jamais vu, etc. »

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Ces citations suffiront pour caractériser sa polémique. Mais il est un point plus important à retenir de sa réponse à Bordes. Il affirme au début de cette lettre que l'ignorance est l'état naturel de l'homme, ce qui est certain; mais, dans une note, il marque un pas immense en avant sur sa route mystique et pose enfin la formule tranchante dont on ne le fera plus démordre, — quoiqu'il en ait peu à peu retiré le contenu par la -suite au moins au point de vue sociologique, ainsi que nous le dirons : « Il faut bien faire attention que, quoique l'homme soit naturellement bon, comme je le crois, et comme j'ai le bonheiir de le sentir (c'est déjà l'argument personnel et purement psychologique à l'appui de l'assertion fameuse), il ne s'ensuit pas pour cela que les sciences lui soient salutaires, etc. » La fin du raisonnement est à peu près incompréhensible et nous importe peu, au surplus, car le mot décisif a été publiquement prononcé. Désormais Rousseau demeurera l'évangéliste de la bonté naturelle.

L'ensemble de cette polémique amusa grandement les badauds qui avaient applaudi son Discours et étendit rapidement sa réputation, mais ne parvint pas, comme bien on pense, à convaincre les esprits capables de quelque réflexion personnelle et non poussés par leur intérêt de classe sur la voie t qui leur était indiquée de la sorte. On a tout récemment publié, dans sa ville natale, le journal de voyage à Paris, en 1752, du jeune Bâlôis Iselin, qui devait devenir un publiciste assez notoire pour les pays de langue allemande. Protestant et républicain d'origine comme Jean- Jacques, il avait lu avec attention les divers écrits dont nous venons de parler et put même fréquenter leur auteur, grâce à l'entremise de Grimm qu'il connaissait. Or, s'il a beaucoup d'admiration et de sympathie pour le « malheureux » écrivain, il ne l'en considère pas moins comme un sophiste inconscient et comme un cynique à la façon de Diogène ; il estime en effet que le luxe, mais non pas le savoir, conduit les peuples à la corruption, et, de même que Bordes, sait se garder de la psychologie romanesque et de la sociologie mystique de son temps.

Trois ans plus tard, le naturaliste genevois Bonnet écrira du premier Discours de son concitoyen : « Je sais l'histoire du Moyen-âge. Je connais les républiques des Iroquois et des insulaires de la mer Pacifique, et je suis charmé de ne pas vivre parmi eux. Le malheur de l'homme vient d'un instinct inséparable (de sa nature) et nécessaire, donné à chaque individu : c'est de faire sa volonté (et, par conséquent, de conquérir la puissance qui permet seule de la faire). Les volontés se croisent (se contrarient) chez le Huron comme chez le Parisien et les passions, également fortes (de part et d'autre) .n' on ^ pas le même adoucissement dans l'état de nature ! » En d'autres termes l'impérialisme irrationnel n'y a pas fait les mêmes progrès vers un impérialisme plus rationnel. — Puis encore, revenant sur le même sujet en 1761, Bonnet ajoutera : « Je ne connais pas d'auteur qui ait moins de logique [que Rousseau]. Il a prouvé, à la honte d'un siècle qui pense, qu'on peut se faire une réputation brillante à force de paradoxe et d'éloquence. Le Français sera toujours prenable par les oreilles. Toujours l'harmonie du style le séduira et quiconque sait phraser est sûr d'être lu et admiré par cette nation amie des frivolités. Si Rousseau avait écrit en allemand, on connaîtrait à peine son nom. La bonne logique des Allemands l'aurait tué. » Peut-être, mais, une fois lancé par la France, il devait exercer au delà du Rhin une très durable influence ; deux Allemands francisés, Grimm et Holbach, ont été parmi ses premiers amis de lettres, il est vrai qu'ils se sont écartés de lui sans grand délai par la suite.

Ajoutons enfin qu'une fois son succès acquis et confirmé, il ne tarda guère à retirer tout ce qu'il avait dit contre les sciences et les arts, ne conservant désormais de son paradoxe originel que l'assertion générale çt vague de la bonté naturelle, point d'appui de son mysticisme secret — et en attendant qu'il retirât de même le contenu sociologique initial de cette affirmation. — Dans la préface de sa comédie de Narcisse, quelques mois après son Discours il écrira : « Quand un peuple est une fois corrompu à un certain point, que les sciences y

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aient contribué ou non, faut-il les bannir ou l'en préserver pour le rendre meilleur et pour l'empêcher de devenir pire ? C'est une autre question, dans laquelle je me suis positivement déclaré pour la négative ! Les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de tourner en crimes. Elles les couvrent au moins d'un vernis qui ne permet pas au poison de s'exhaler aussi hbrement ; elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose ; elles introduisent à sa place la politesse et les bienséances, et, à la crainte de paraître méchant, elles substituent celle de paraître ridicule. » Il répétera vers la fin de 1755 à Voltaire : « Tous les progrès humains sont pernicieux à l'espèce ; mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l'ont fait naître sont nécessaires pour l'empêcher d'augmenter. C'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie de peur que le blessé n'expire en l'arrachant... Quand les hommes sont corrompus, il vaut mieux qu'ils soient savants qu'ignorants. »

Il avait grandement accru, entre temps, le bruit fait autour de son nom par des incursions retentissantes dans ce domaine de l'art et du théâtre, qu'il opposait si énergiquement à celui de la vertu d'autre part, sans cesser d'y prétendre à une particulière compétence ; il avait publié sa Lettre sur la musique française, ou plutôt contre notre musique nationale qu'il comparera dans son Héloïse aux « cris de la colique » et il assure que la discussion élevée autour de ce document détourna l'attention publique des démêlés du Parlement avec le ministère, évitant une révolution à la France. Il avait fait représenter son Devin de village à l'Opéra, puis à la cour, et son Narcisse à la Comédie française. Son séjour à Genève, de juin à octobre 1754, fut donc un triomphe ; il y refit profession publique de la religion de ses pères (sans avouer alors qu'il l'eût jamais reniée solennellement) et il reprit le titre, nettement oligarchique, de « citoyen » de sa ville natale. Il accomplit le tour du lac Léman avec son admirateur Deluc et visita ces rochers de Meillerie qu'il allait rendre peu après célèbres.

C'est le moment de sa vie où il a été le plus près du Calvinisme (dont le sépare toutefois sa thèse de la bonté naturelle) ; mais il s'éloignera de cette source d'inspiration dès que sa véritable personnalité reprendra en lui le dessus quelques mois plus tard, dès qu'achèvera de s'apaiser sa brève « effervescence » morale.

DES DEUX SIGNIFICATIONS CONTRADICTOIRES DE l'adjectif « NATUREL ))

Rousseau a donc proclamé la bonté naturelle, et dans le sens de bonté originelle tout d'abord^. Sa pénétrante intelligence lui montre pourtant l'assertion difficile à faire accepter de l'Europe chrétienne et rationnelle sous cette forme tranchante. Il n'en tiendra pas moins de son mieux la gageure, par mauvaise honte de se dédire, comme au temps du ruban de Marion ; mais il lui reste, au besoin, une échappatoire et comme une refuite dont il ne laissera pas de faire usage, quoique sans persévérance et sans netteté, de manière à fournir néanmoins un argument à certains de ses apologistes pour l'exonérer de sa responsabilité essentielle. C'est le sens donné au mot de « naturel » par la théologie des siècles précédents, héritière de la scolastique. Dans sa belle étude sur La philosophie de Berkeley, M. Joussain nous rappelait récem-

1 . On lit par exemple dans la préface à une seconde Lettre contre Bordes qui ne fut point achevée (Inédits publiés par Streckeisen-Moultou) : « Je crois avoir découvert de grandes choses. Ce triste et grand système, fruit d'un examen sincère de la nature de l'homme, m'est cher. C'est pour l'avoir abandonné mal à propos que la plupart des hommes, dégénérés de leur bonté primitive, sont tombés dans les en-eurs qui les avevxglenl. »

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ment que, pour ce contemporain de Rousseau, théologien avant d'être philosophe, ce qui est naturel n'est pas ce qui apparaît dès l'origine, mais ce qui, dans des conditions favorables, se développe avec le temps ; c'est ainsi qu'il est naturel à l'oranger de produire des oranges quoiqu'il n'en produise pas en toutes saisons. Le souvenir bibUque et mystique du Paradis terrestre où l'homme débuta par la perfection de sa nature, tend d'ailleurs à identifier ces deux sens divers de l'adjectif « naturel », mais ce souvenir est aussitôt corrigé, dans le judaïsme et dans le christianisme, par la tradition du péché originel, assise d'une psychologie expérimentale et d'une morale rationnelle.

Bonald proposera plus tard du mot « naturel » une définition analogue à celle de Berkeley, afin de la tourner contre Rousseau qui a le plus souvent fait usage de l'autre sens, et identifié expressément natiirel à originel ou primitif. Au sens de Bonald, dire que l'homme est" natùrellerriént bon, c'est dire simplement qu'il a été fait par Dieu pour le devenir avec le temps, ce qui est pleinement acceptable et ce qui fait l'objet même de la morale chrétienne. En diminuant le rôle de la grâce dans cette marche vers la bonté « naturelle », on a le point de vue de Pélasge, dont l'église catholique a paru se rapprocher dans les temps modernes et sous l'influence jésuite, comme les Jansénistes lui en faisaient un reproche. Si l'on admet en outre que la voie de l'expérience synthétisée ou raison est celle qui conduit l'humanité vers une plus entière perfection sociale, voulue d'un Dieu allié, on touche au terrain de la philosophie rationnelle et de la mystique la plus dégagée qui soit de toute illusion dangereuse : celle que nous avons ailleurs appelé la mystique de l'expérience ou de la raison. Et cela parce que la définition de Berkeley ou de Bonald permet de faire place, dans la préhistoire humaine, à la longue étape vers l'ordre social dont nous ayons parlé plus haut. L'ordre social, le sens civique, la « vertu » si l'on veut seraient ainsi naturels aux Perses de Gyrus, aux Doriens de Lycurgue, aux Romains de Numa^parce que ces

groupes humains, bien doués, étaient parvenus, par leur effort soutenu, à réaliser leur nature : la corruption ou la « méchanceté » ne venant chez eux qu'ensuite, sous l'influence de la sécurité grandie et du luxe amollissant.

Pendant les dix années de sa production philosophique, Rousseau a certainement retenu quelque chose de cette façon de voir, sans toutefois en dessiner jamais bien nettement les contours. Les sociétés fortes et heureuses semblent lui apparaître parfois comme celles qui, menant une vie frugale et simple, restent dans le chemin qui conduit à la bonté naturelle ou les y a déjà conduites ; il songe en ce cas aux Savoisiens des Charmettes, aux Vaudois de Clarens ou aux « montagnons » de Neufchâtel, antithèses vivantes à ses yeux des survivants parisiens de la Régence ou des contemporains de M"'« de Pompadour dont il n'a pas eu, le plus souvent, à se louer. L'état naturel, dira-t-il après réflexion prolongée sur ce sujet, est nul et bête : mais il vient une heure heureuse (dont il n'indique jamais les conditions d'effort et de maîtrise de soi) où le concours des lumières (l'expérience) l'emporte sur l'opposition des intérêts dans le corps social. C'est cette heure vers laquelle l'humanité a tendu tout d'abord et qu'elle aurait dû prolonger sans fin. Par malheur, les oppositions d'intérêt ant bientôt pris le dessus sur le concours des lumières et désagrégé le corps social.

En pédagogie, l'auteur d'Emile professera des opinions parallèles : « Laissez, dira-t-il en substance, les enfants dans leur nullité initiale. En ce cas, à une certaine heure de leur adolescence, éclatera en eux, sans effort préalable de leur part ni de la vôtre, cette lumière naturelle qui est la raison, éclairant soudain la conscience, cette autre faculté également innée. Il suffira dès lors de peu de soins pour leur inculquer le savoir et le devoir, et les fixer dans un heureux état d'équilibre mental. » Conception fort mystique encore, à coup sûr, et taillée à la mesure d'un névropathe qui s'est dès longtemps reconnu pour sa part à peu près incapable de l'effort moral adaptateur ; moins exagérément mystique toutefois que celle

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de certains disciples du prophète qui, — abusés par la formule ambiguë dont il a fait si souvent usage et qu'il continuera d'employer au cours de sa très mystique vieillesse dans un sens psychologique que nous définirons en son temps, — traduiront sans autre précaution bonté naturelle par bonté primitive ou originelle et tireront hardiment les conséquences pédagogiques, passionnelles et politiques de cette assertion. Nous en montrerons bientôt quelque chose.

Au surplus, si on l'applique au temps présent, la thèse de la bonté naturelle garde une certaine vérité relative qui a fait illusion aux lecteurs de Rousseau ; car l'hérédité sociale agit en effet, dans les individus jeunes ou adultes, pour imprimer en eux une raison, une conscience et même une bonté rudimentaires. Et par exemple les enfants du ménage Wol- • mar, à cinq ou six ans, peuvent n'apprendre pas encore à lire et se voir épargner le fouet sans trop d'inconvénients puisqu'ils sont surveillés et admonestés à toute heure par des parents admirablement rationnels. C'est pourquoi, sous une forme modérée, certaines suggestions de Rousseau ont fait œuvre utile. Par là son immense succès de penseur est moins difficilement explicable au regard de la raison et n'est pas tout entier à la honte d'un siècle frivole, pour reprendre le mot du naturaliste genevois, préparé qu'il fut d'ailleurs par son incomparable séduction d'artiste.

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