LE SECOND DISCOURS PSYCHOLOGIE DE LA COMPASSION
Dans son second Discours sur Les origines de l'inégalité parmi les hommes (sujet proposé également par l'Académie de Dijon,
qui, cette fois, ne lui décerna point de couronne), nous allons apercevoir ces deux conceptions associées et fondues tant bien que mal Tune dans l'autre, en dépit de la logique et de l'histoire. « Pour méditer ce grand sujet à mon aise, nous disent les Confessions^ Je fis à Saint-Germain (en 1753) un voyage de sept ou huit jours avec Thérèse, notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies... Enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps dont je traçais fièrement l'histoire... Comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, j'osais montrer dans son perfectionnement prétendu la source de ses misères. Mon âme? exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la divinité, etc.. » Le résultat de ces méditations demi-romanesques et demi-mystiques fut une œuvre à demi philosophique où la bonté naturelle est tantôt affirmée comme primitive, tantôt conçue comme le fruit (d'ailleurs facilement et rapidement mûri) d'une évolution de la créature, docile aux impulsions du Créateur. État d'équilibre instable, dans les deux cas, que ce très précieux état « naturel » 1 Progrès bientôt suivi d'une régression déplorable sous l'influence du sentiment de la propriété et des « oppositions d'intérêt » qu'il fait naître. — De cette foncière ambiguïté de vocabulaire, il résulte une sociologie très amplement mystique encore, moins mystique toutefois que celle qui placerait franchement la « bonté » au point de départ de la vie sociale, comme Rousseau incitait dès lors ses lecteurs à le faire, comme il les y poussera bien davantage encore quand il modernisera la bonté naturelle en lui donnant un sens psychologique plutôt que sociologique et ira jusqu'à se présenter lui-même comme l'Incarnation ici-bas de cette Bonté naturelle. C'est pourquoi son école devait prendre,- en fin de compte, la bonté primitive et spontanée pour assise de sa politique et de sa morale ruineuses.
L'exorde du Discours présente un paragraphe peu clair qu'on a diversement interprété : « Commençons, écrit l'auteur de cette étude d'origines (c'est-à-dire de cette étude
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historique par définition), commençons par écarter tous faits, car ils ne touchent point la question (!!!). O homme, voici ton histoire telle que j'ai cru la lire non dans les livres de tes semblables, qui sont toujours menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. » Ce qui est assez dépourvu de sens au premier abord. Mais M. Lanson a lait remarquer, à très juste titre, que ce sont là de prudentes périphrases pour récuser préalablement le témoignage de la Bible et le récit mosaïque des origines humaines dont Rousseau, hostile au péché d'origine, était décidé à ne tenir aucun compte. Il prétend parler en « philosophe » comme on disait alors, c'est-à-dire en penseur libre de toute entrave dogmatique.
Voici donc ce qu'il a cru voir, non sans utiliser malgré lui les notions historiques et géographiques, trop souvent erronées, de son époque : « En considérant l'homme tel qu'il a dû sortir des mains de la Nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous... Hobbes prétend que l'homme est naturellement intrépide et ne cherche qu'à attaquer ou à combattre (Taine rappellera qu'il a des dents canines). Un philosophe illustre (Bufïon sans doute) pense, au contraire — et Cumberland et Puffendorf l'assurent aussi, — que rien n'est si timide que l'homme dans l'état de nature. » Quoi qu'il en soit, Rousseau convient que l'expérience a bientôt appris à cette créature timide ou intrépide qu'elle peut combattre les animaux de proie avec avantage ! Dès lors, « les bêtes féroces qui n'aiment point à s'attaquer l'une à l'autre, s'attaqueront peu volontiers à l'homme qu'elles auront trouvé tout aussi féroce qu'elles ! » Ce qui nous paraît bien trancher la question en faveur de Thomas Hobbes.
Cet homme féroce n'est pourtant ni bon ni méchant parce qu'il n'a aucune sorte de relation morale avec ses semblables, ni de devoirs connus envers eux. La première assertion est exacte, la seconde excessive, car, fût-il solitaire, l'homme primordial a une progéniture et sans doute dès lors une compagne ; or il existe une sorte de morale rudimentaire là où
le père et la mère demeurent quelque temps associés pour l'éducation des jeunes. En tout cas, rien dans ces lignes ne nous parle de bonté primitive et la bonté naturelle n'en pourrait sortir qu'au sens de Berkeley, présentée comme le résultat d'une évolution ultérieure.
Mais Rousseau retourne aussitôt vers la sociologie mystique au moyen d'une assertion de psychologie mystique. Il y a, poursuit-il en effet, un principe que Hobbes, le théoricien de Vhomo homini lupus, n'a point aperçu et qui pourtant a été donné à l'homme afin d'adoucir, en certaines circonstances, la férocité de son amour-propre (ici donc supposé primitif). Ce principe tempère l'ardeur que l'homme a pour son bienêtre par une répugnance innée à voir souffrir son semblable ; c'est la seule vertu naturelle qu'ait été forcé de nous reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines, à savoir le hobbiste Mandeville dans sa Fable des abeilles ^ ; c'est, en un mot, la pitié qui précéderait, dans l'homme, l'usage de toute réflexion (?) et qui lui est si naturelle que les bêtes même en donnent quelquefois des signes sensibles (?). Sur cette base, infiniment étroite et fragile ainsi qu'on le voit, Rousseau va bâtir sans hésiter toute une psychologie de la compassion, de l'affection ou de l'amitié, en opposition à peu près constante avec la saine psychologie « impérialiste » de l'antiquité classique, du Christianisme rationnel et de toute science expérimentale au surplus.
Il s'appuie, à cet effet, des traces de sociologie mystique qui se rencontrent chez les Anciens, en connexion avec la légende aimable de Vâge d'or. Il reproduit un passage de Justin, parlant des Scythes, dans lequel se trouve assez bien résumée l'opinion dont il se fait l'interprète pendant cette période de son enseignement théorique ; en voici la traduction : « Il est surprenant que la Nature accorde à ce peuple ce que les Grecs ne parviennent pas à conquérir par le long
1. Voir l'Introduction à notre volume sur V Impérialisme démocratique (1906).
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enseignement de leurs sages ou par les préceptes des philosophes, et que les mœurs de la culture se trouvent surpassées de la sorte par le don naturel d'une inculte barbarie : tellement plus réussit en ceux-ci l'ignorance des vices qu'en ceux-là la connaissance de la vertu ! » Boutade de satirique, choqué, comme Jean-Jacques, des défauts de la civilisation de son temps, mais qui ne songe pas du moins à édifier un « triste et grand » système social sur cette constatation, surprenante à ses yeux, et qui surtout n'associerait pas tout aussitôt de son mieux le bas peuple hellénique aux vertus de l'homme barbare, comme le fait Jean-Jacques, écrivant ici la Bible de conquête ou le Coran de la démagogie contemporaine : « Dans les émeutes, dans les querelles de la rue, la populace s'assemble, l'homme prudent s'éloigne ; c'est la canaille, ce sont les femmes des Halles qui séparent les combattants et qui empêchent les honnêtes gens de s'égorger I » Mainte scène révolutionnaire devait, dans la suite, montrer sous un autre aspect les dames de la Halle car elles n'ont pas constamment joué le rôle d'héroïque charité qui leur est attribué dans ces lignes dévotes.
C'est encore la pitié, reprend Rousseau, qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si luimême espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ! — On sait ce qu'il en est, chez les Chinois et chez certains sauvages ! — « Rien n'est si doux, insistera plus loin l'auteur du Discours^ que l'homme dans son état naturel,... lorsqu'il est retenu par la pitié naturelle de faire de lui-même du mal à personne sans y être porté par rien, même après en avoir reçu (?) Car selon l'axiome du sage Locke, il ne saurait y avoir d'injure là où il n'y a pas de propriété ! » Comme s'il n'y avait pas toujours la propriété du corps, et, dans les espèces prévoyantes, celle des provisions du lendemain ou de la saison d'hiver ! Notre philosophe conclut qu'avec des passions peu actives (!) et un frein si salutaire, les hommes primitifs, plutôt farouches que méchants (où est la férocité de tout à l'heure ?), n'étaient pas sujets à des démêlés fort dangereux. L'amour lui-même ne soule-
vait entre eux que des disputes plus rares et moins cruelles que de nos jours. Les Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui s'est jusqu'ici le moins écarté de l'état de nature, n'est-il pas précisément le plus paisible dans ses amours et le moins sujet à la jalousie ? (Il s'agit sans doute des mariages par groupe qui tiennent si grande place dans les sociétés primordiales.)
La seconde partie du Discours sur V inégalité débute par la phrase fameuse : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ! » Il n'y a pas là un seul mot qui ne soit antihistorique au premier chef ! — Suit une description, assez acceptable au contraire, de la naissance des règlements sociaux desquels procèdent, selon Rousseau, la vanité, la honte et l'envie dans l'individu. Alors les vengeances deviennent terribles, et les humains sanguinaires et cruels : tel est l'état social dans lequel on a trouvé la plupart des peuples sauvages et qui a fait conclure à la cruauté naturelle de l'homme. — Eh bien, cette société sanguinaire, aux terribles vengeances, est présentée par Rousseau comme la société naturelle (au sens berkelien du mot), c'est-à-dire la société pour laquelle l'homme avait été fait par Dieu et dans laquelle il eût fait sagement de rester ! « Ainsi, commente en effet le promeneur de Saint-Germain, ainsi quoique la pitié naturelle (au sens d'initiale ici) eût déjà souffert quelque altération, cette période du développement des facultés humaines tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable... L'exemple des sauvages qu'on a trouvés presque tous à ce point semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce. » Nous sommes donc ici à peu près dans l'acception berkeleïenne (et plus tard bonaldienne) du mot « naturel » ; mais c'est à la condition de se con-
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tenter de peu quant à la perfection sociale destinée à l'espèce humaine par la Nature ou par son Créateur I
Ensuite, il n'y a plus, dans le Discours^ qu'une très noire peinture du progrès continué après cette société si heureuse quoique si sanguinaire, qu'une évocation dénigrante de la civilisation française et parisienne analogue à celle que Saint- Preux recommencera peu après dans YHéloîse. Et l'on aboutit par ce chemin à la conclusion agitatrice de tout le développement : « Il est manifestement contre la loi de Nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage et qu'une poignée de gens regorge de superfluités tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. » — Cet ouvrage, qui a duré par ses accents démagogiques mais dont la valeur historique et logique est nulle, fut beaucoup moins favorablement accueilli par l'opinion que le précédent, bien qu'il ait été lu par curiosité K II réussit fort peu, on le conçoit, près du gouvernement de Genève auquel il fut dédié et qui en accusa réception sur un ton simplement poli.
1. Les notes qui suivent le Discours ne manquent pas d'intérêt. On y constate que l'auteur ne se croit pas encore, à cette date, le dernier homme en possession de sa « bonté naturelle », le seul qui puisse se vanter d une sorte d' « immaculée conception » psychologique par laquelle il est dispensé de l'effort générateur de la vertu, et conduit au bien en conséquence de la seule impulsion de son cœur : « Quant aux hommes semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours 1 originelle simplicité... ils tâcheront, par l'exercice des vertus, de mériter la vie éternelle. » — On trouve en outre pour la première fois dans ces notes une pénible et peu persuasive distinction entre l'amour de soi, sentiment naturel qui, dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité aiusi que la vertu, et l'amoui^-propre, né de la vie en société, sentiment secondaire et dérivé par lequel on se compai-e. et dont procèdent le préjugé de l'honneur ainsi que tous les maux de l'humanité. Tentative psychologique qui revient à masquer la volonté de puissance essentielle de l'être, en l'appelant amour de soi lorsqu'elle est modérée par l'expérience et par la raison, ce qui ne peut être le résultat que de la vie sociale en réalité, en la stigmatisant du nom d'amour-propre lorsqu'en dépit de l'adaptation sociale commencée, elle demeure irrationnelle en ses aspirations outrancières, — ce qu elle était tout d'abord, au vrai.