LE CONTRAT SOCIAL
Décrivant, dans le IX^ livre de ses Confessions, les travaux intellectuels qui remplirent ses séjours champêtres à l'Ermitage de la Chevrette et à Montmorency entre 1756 et 1762, Rousseau nous fait les déclarations suivantes : « Des divers ouvrages que j'avais sur le chantier, celui que je méditais depuis longtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie, et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma réputation était mes Institutions politiques. Il y avait treize ou quatorze ans que j'en avais conçu la première idée lorsqu' étant à Venise, j'avais eu quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté... Quel est le gouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près de la loi ? De là, qu'est-ce que la loi ? Et une chaîne de questions de cette importance. »
Désespérant de terminer jamais ce grand ouvrage, l'auteur en donna un fragment au public sous le titre de Contrat social : fragment dont la rédaction définitive précéda de peu sa publication, mais dont les idées directrices sont assurément beaucoup plus anciennes dans la pensée de Jean- Jacques. Sa correspondance de 1761 le dira antérieur d'un grand nombre d'années à l'Emile. Aussi ces pages tiennentelles encore de très près à l'Inspiration, à peu près purement « philosophique » qui fut celle du pensionnaire de M™^ La Selle entre 1744 et 1750. Une première rédaction, étudiée par P.-M. Masson, a des phases de ce genre : « Le genre humain périrait si la philosophie ne retenait le fanatisme et si la voix des hommes n'était plus forte que celle des dieux ! » Et F au-
LE PHILOSOPHE
leur y refusait encore à la conscience le magistère infaillible qu'il lui accordera dans l'Emile, car il acceptait l'opinion, beaucoup moins mystique, qui définit cette « voix intérieure » comme une habitude de juger et de sentir, au sein de la société, suivant ses lois, c'est-à-dire comme un fruit de l'hérédité sociale et de l'éducation. Enfin les derniers chapitres sur la « religion civile », quelle que soit la date de leur rédaction, jurent étrangement avec les assertions de l'Emile sur le mêmesujet^.
Remarquons encore que la « bonté naturelle » ne joue ^ / aucun rôle dans ce traité, aux mathématiques allures, et que, dans sa lettre de janvier 1762 où il conte à Malesherbes son extase de l'avenue de \incennes, Rousseau ne place pas le Contrat social parmi les trois ouvrages principaux, issus de cette révélation mystique. A notre avis, il faut y voir une utopie qui suppose la raison pleinement développée dans le citoyen, et une apologie de la volonté générale qui serait, à cette condition, une source à peu près infaillible de bien-être pour le corps social dans son ensemble. Par un effort d'abstraction anticipatrice, plutôt que par une hypothèse proprement mystique (et bien qu'on l'ait récemment taxé de mysticisme sur ce point), l'auteur suppose que le corps social pourrait, dans certaines conditions, posséder et exercer comme le corps individuel une volonté, qui, dès lors, ne saurait vouloir que le bien commun. Il l'appelle « volonté générale », et d'abord en parle en démagogue, comme si cette volonté infaillible résidait dès à présent dans l'assemblée du peuple émettant des suffrages parfaitement égaux en influence. Mais bientôt le sens commun réveillé accumule les restrictions et les réserves sous sa plume. Seulement, comme il arrive toujours, le démagogue a été écouté, non point le logicien qui avertit et qui met en garde.
1. Sur les sources du Contrat social que nous ne saurions étudier dans cet ouvrage, dont le caractère principalement biographique et psjxhologique nous interdit de tels développements, on peut lire avec fruit l'introduction de C.-E. Vaughan à sa récente édition critique du Contrat (Manchester, 1918).
La volonté générale, a-t-il posé au début de son développement, est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique. Mais, il ne s'ensuit pas, ajoute-t-il peu après, que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe et c'est alors seulement qu'il parait vouloir ce qui est mal. — Pourquoi, remarquerons-nous ici, ne pas dire : il se trompe, comme Rousseau lui-même va nous le dire dans un instant sur tous les tons ? Nous savons quel abus meurtrier s'est fait, pendant les révolutions contemporaines, de cet on menaçant. « Peuple, on te trompe ! » C'est le prélude de toutes les guerres civiles. — Si le peuple était suffisamment informé, reprend cependant Rousseau et que les citoyens n'eussent entre eux aucune communication [même préalable ? En ce cas, il faudrait supprimer la vie sociale avant tout], sa volonté exprimée serait la volonté générale. Mais il y a des corps et il se fait des brigues. Les différences deviennent alors moins nombreuses dans les suffrages et donnent un résultat moins général (raisonnement purement mathématique tiré du calcul des probabilités). Enfin, quand une de ces associations est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres (qu'on songe aux actuels groupements ouvriers), alors, il n'y a plus de volonté générale et l'avis qui l'emporte est un avis particulier. Il ne faut donc tolérer aucune société partielle entre les citoyens qui gouvernent en vertu du contrat social, ou alors il faut multiplier le nombre de ces sociétés et en prévenir l'inégalité. — Est-ce ainsi que se fait présenter l'application des idées de Rousseau ?
Mais, en outre, nous allons apprendre quelle est, dans la pratique, l'immense difficulté que la Volonté générale trouve à se donner l'être pour se formuler ensuite en décision légale : « Qui donnera au corps politique la prévoyance nécessaire, écrit l'homme de Venise ? Gomment une multitude aveugle et qui, souvent, ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi difficile qu'un système de législation ?... La
LE PHILOSOPHE
volonté générale est toujours droite, mais le jugement (du Peuple) qui la guide n'est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir (toujours l'appel sous-entendu à des guides qualifiés, à des aristocraties dirigeantes) les objets tels qu'ils sont et, quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître! » Quel aveu! Rousseau, cédant cependant ici non à son mysticisme particulier, qui n'est pas encore formulé dans sa pensée, mais aux illusions de sociologie mystique qui sont celles de son temps, conclut à la nécessité d'un Législateur inspiré de Dieu, véritable Messie politique avec lequel il s'identifiera de plus en plus au cours des années. » Celui qui entreprend d'instituer un peuple, dit-il, doit se sentir en état de changer pour ainsi\ dire la nature humaine, de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout ; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle et morale {raisonnable plutôt) à l'existence physique et indépendante (volonté de puissance originelle) que nous avons tous reçue de la Nature. Il faut, en un mot, qu'on ôte à l'homme ses forces propres (son impérialisme natif) pour lui en donner qui lui soient étrangères... Plus ses forces naturelles seront mortes et anéanties [c'est le langage de la psychologie pessimiste la plus entière] plus les acquises [par l'effort] seront grandes et durables ! » Sommes-nous encore assez loin, à la date où furent pensées ces lignes significatives, du paradoxe de la bonté naturelle. Et Rousseau de souhaiter un Lycurgue ou mieux un Calvin pour le bien de son temps ! Il se proposera bientôt lui-même !
A nos yeux, comme à ceux de tout psychologue de sangfroid, le Législateur ici réclamé du Ciel, c'est tout simplement V expérience, née du temps et fortement synthétisée dans la raison. — Il faudrait, achève Rousseau, — réduisant encore davantage à néant sa propre psychologie de rêve et soulignant malgré lui le caractère utopique de son livre le plus efficace en politique, — il faudrait pour le bien commun que l'esprit social qui doit être l'effet, l'ouvrage du contrat social en pût
devenir la cause et y présider I — Ce qui se réalise en effet, selon nous, mais par actions et réactions, ou par lentes approximations successives. — Il finit dans le bleu faute de mieux, en proclamant que le Législateur doit recourir au Ciel et aux dieux, que la grande âme du Législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission ; et Bonald, l'homme de la Tradition divinisée, ne fera que développer ces pages du Contrat social. — La vérité, c'est que le contrat social, vague et fruste au début des sociétés, s'affine par l'expérience de la nature humaine et de l'existence en commun et que l'esprit social qui a été son effet, devient aussi la cause de ses insensibles perfectionnements.
Le danger du traité de Rousseau, c'est qu'il paraît presque constamment exposer le passé lointain plutôt qu'envisager l'avenir possible et souhaitable ; c'est qu'il se présente comme un livre d'histoire synthétique aussi bien que comme la théorie d'une institution politique sans reproche : conséquence encore une fois de la mystique sociologie de l'époque et aussi des observations de l'auteur sur les petites démocraties suisses qui avaient une certaine expérience du selfgovernment. De là des suggestions périlleuses, adroitement fardées d'un vernis rationnel ! Le Contrat social a doté prématurément l'Europe du suffrage politique égalitaire, c'est-à-dire contraire à la Nature qui ne l'est point et aux faits humains qui n'ont pas jusqu'ici réalisé l'égalité ou même la quasiégalité intellectuelle et morale, surtout dans les sociétés civilisées. L'histoire dira quelque jour les souffrances sociales nées de cette erreur, elle-même issue de préjugés mystiques, d'abstractions imprudentes et d'une insuffisante éducation historique.
Ces dangers, Rousseau les avait pressentis lorsqu'il écrivit son paragraphe fameux sur les révolutions qu'il est toujours bon de relire : « Il se trouve quelquefois, dans la durée des Etats, des époques violentes où les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus, où l'horreur du passé tient lieu d'oubli, où l'Etat, embrasé par
LE PHILOSOPHE
les guerres civiles, renaît pour ainsi dire de ses cendres et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au temps de Lycurgue, telle fut Rome après les Tarquins, et telles ont été parmi nous la Suisse et la Hollande après l'expulsion des tyrans. Mais ces événements sont rares ; ce sont des exceptions dont la raison se trouve toujours dans la constitution particulière de l'Etat excepté (non, mais dans le niveau moral des citoyens). Elles ne sauraient même avoir lieu deux fois pour le même peuple : car il peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbare, mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. En ce cas, les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions le puissent établir, et, sitôt que ses fers sont brisés, il tombe épars et n'existe plus : il lui faut désormais un maître et non plus un libérateur! — Combien de fois déjà les événements n'ont-ils pas donné raison à l'auteur du Contrat social en ceci I
1. Rappelons ici, d'après l'excellent ouvrage d'Esmein sur Gouverneur Morris (1905), quelques opinions de ce témoin américain sur la Révolution française qui fut rousseauiste en dépit de Rousseau : « Les hommes de l'Assemblée Nationale ont tous l'esprit romantique et toutes ces idées romantiques dont heureusement pour les États-Unis, nous avons été guéris avant qu'il fût trop tai-d... ils portent des idées métaphysiques (mystiques) dans les affaires de ce monde... Le Tout-Puissant lui-même ne pourrait faire réussir leur constitution à moins de créer une nouvelle espèce d'hommes... L'homme, animal raisonnant, mais non pàs raisonnable, ne s'instruit que par l'expérience et ne se corrige que parle malheur... Surtout la liberté ne peut s'établir chez un peuple qui n'a pas de moralité... qui est dans l'extrême corruption . » Il se souvenait que Talleyrand lui avait recommandé, à titre de lecture récréative, un livra obscène. Le portier des Chartreux, et il conclut que le solide estomac de la monarchie est nécessaire pour digérer des mœurs si gâtées. Morris se montre encore contraire à la Déclaration de Drqits telle qu'on 1 a promulguée en France : celle de chaque Etat particulier, dans sa patrie, contient en effet des réserves en faveur de certains droits positifs des citoyens et un avertissement sur les devoirs religieux, contrepoids nécessaires des droits civiques. A la formule qui a été préférée chez nous, il reproche cette fausse supposition abstraite (non, mystique encore) que tous les hommes sont pareils et pareillement raisonnables : schéma fantastique selon lui, mots vagues et ambigus, rêve d'écolier qui conduit aux plus sanglantes conséquences !
Et ses Considérations sur le gouvernement de la Pologne seront encore plus sages ^.
Mais — comme il arrive en tous ses écrits au surplus — il a laissé parler sa passion d'abord, et celle-là seulement devait être écoutée. A son œuvre sociologique et politique s'applique excellemment déjà l'appréciation pénétrante que M. Lanson formulait sur le caractère de ses ouvrages, à propos du deuxième centenaire de sa naissance (dans les Annales de la Société J.-J. Rousseau). Presque toujours, indiquait le savant professeur de Sorbonne, on trouve chez lui l'antidote (rationnel) du poison (émotif) qu'il vient de verser à son lecteur ; mais, après avoir posé deux affirmations antagonistes, il n'en fait presque jamais la synthèse et ne laisse pas même à ses clients le sang-froid qu'il leur faudrait pour réaliser cette synthèse à sa place : « Ici, poursuivait M. Lanson, je touche à la vraie, à la profonde et ineffaçable contradiction de Rousseau.. Tour à tour exalté et déprimé, enthousiaste, puis haineux, rêveur idyllique et révolté amer, il envenime ou enflamme de sa passion toutes ses idées... C'est seulement dans ses reprises de bon sens, dans ses intuitions réparatrices du réel que le flot de passion s'apaise. Il arrive donc, par nécessité, que, chez lui, ce qui lutte, ce qui condamne, ce qui dénonce, ce qui indigne et soulève semble incomparablement plus fort et plus séducteur que ce qui retient, modère ou absout. Ses anathèmes à la propriété, aux riches, sa proclamation des haines de classes, ses appels à la lutte des classes, son âpre accent égalitaire, sa radicale indiscipline, son amour- Même l'égalité devant la loi reste à ses yeux une sottise si on la prend au pied de la lettre. Tout gouvernement est selon lui nécessairement aristocratique, car la démocratie n'est pas un gouvernement du tout « Lorsqu'une multitude de paresseux et de débauchés peut être réunie et organisée, leur envie de la fortune des talents, de la réputation pourra les conduire à se donner un maîti-e (un César ou un tzar pour écrire le mot à la russe) pourvu qu'en le faisant ils mortifient et humilient leurs supérieurs ». Mais ces improvisations demeurent des expédiants précaires qui n'arrêteront pas longtemps l'anarchie dans sa marche dévastatrice.
LE PHILOSOPHE
propre immense jusqu'à Vinsociabilitéy font, sur ses^ lecteurs, une tout autre impression que ses retours de prudence réaliste, ses considérations des possibilités, ses conseils de discrétion ou de résignation et toute sa sagesse d'application. Ce n'est pas uniquement la faute des lecteurs du deuxième Discours si l'on n'entend pas, dans cette orchestration orageuse des sentime its de révolte, la petite chanson calmante ' qui dit l'impossibilité du retour à l'état de nature et qui persuade la soumission aux lois. L'œuvre est mère de violence, source d'intransigeance ; elle lance les âmes simples qui se livrent à son étrange vertu dans la poursuite éperdue de l'absolu, d'un absolu qui se réalise aujourd'hui par l'anarchie et demain par le despotisme social ! » Ces Hgnes sont tout aussi vraies du Contrat social et l'auteur de ce commentaire, si remarquable, ajoute que l'anarchiste est le plus souvent candidat au despotisme, car tel est le pli de l'étoffe humaine. — Nous dirons, dans le vocabulaire dont nous avons fait choix, que tel est le fruit" de la primordiale volonté de puissance ou de l'impérialisme essentiel des êtres. — C'est pourquoi Philippe Cramer, cet imprimeur genevois qui fut un des admirateurs de Jean- Jacques, jugeait dès 1764 que son livre n'est pas fait pour les hommes tels qu'ils sont !
1. Relevons par exemple, chez l'ennemi des riches, ceUe remarque de psychologie délicate qui lui fait honneur, car de tels scrupules sont bien loin de la pensée de ses présents disciples : « Je n'aime pas la fin de votre lettre, écrivait-il assez rudement en 1758 à Romilly. fils d'un horloger enrichi de Genève. Vous me paraissez juger trop sévèrement les riches, vous ne songez pas qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons pas, les réduire à l'état des pauvres, ce serait les rendi-e plus misérables que ceux-ci. Il faut être juste envers tout le monde ! »