‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 21 sur 64 · LA LETTRE A D ALEMBERT SUR LES SPECTACLES ET SON CARACTÈRE AMBIGU · texte numérisé non relu

LA LETTRE A D ALEMBERT SUR LES SPECTACLES ET SON CARACTÈRE AMBIGU

« Dans la dernière visite que Diderot m'avait faite à l'Ermitage (en octobre 1757), lisons-nous dans les Confessions, il m'avait parlé de l'article Genève que d'Alembert avait mis dans V Encyclopédie. Il m'avait appris que cet article, concerté avec des Genevois de haut étage, avait pour but l'établissement de la comédie à Genève... Indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie, j'attendis avec impatience le volume de l'Encyclopédie où était cet article pour voir s'il n'y aurait pas moyen de faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup... Je trouvai l'article fait avec beaucoup d'adresse et d'art, et digne de la plume dont il était parti... Je composai, dans l'espace de trois semaines, la Lettre à d'Alembert sur les spectacles. » — Ces choses se passaient au lendemain de la terrible crise morale qui ébranla si profondément Rousseau pendant l'année 1757 et dont nous conterons les péripéties émouvantes. Il pourra donc dire à son correspondant Deleyre vers la fin de 1758 : « J'aime cet ouvrage plus que les autres, parce qu'il m'a sauvé la vie et qu'il me servit de distraction dans des moments de douleur où, sans lui, je serais mort de désespoir ! »

La lettre eut un immense succès. C'est de cette heure que datent les fanatismes suscités non plus seulement par les idées, mais par la personnalité morale de son auteur. Aussi bien la langue moins tendue, moins polémique que dans les Discours, a-t-elle pour la première fois ces qualités insinuantes, cet attrait indéfinissable qui se retrouvera désor-

• mais dans la plupart des écrits du grand artiste. Les pasteurs de Genève lui surent un gré infini de son intervention en faveur des sévères traditions calvinistes et quelques-uns d'entre eux lui restèrent attachés en dépit des anathèmes qu'il devait lancer, quelques années plus tard, contre sa cité et contre sa religion d'origine. La Lettre marquait en outre un troisième pas en avant du Réformateur nouveau, et, cette fois, sur le terrain le plus intéressant pour l'âme contemporaine. Après avoir protesté contre les abus de la culture dans son premier Discours et contre l'ensemble des institutions de son temps dans le second, il s'attaquait (au moins en apparence, car le fond de son cœur était tout autrement disposé, nous allons le dire) à la conception romanesque de la vie qui a pénétré si profondément le subconscient dans l'homme moderne. De ce moment, son époque allait lui devenir plus attentive encore, et peut-être d'autant plus qu'elle sentit fort bien ce que lui-même a tant de fois avoué dans la suite : c'est-à-dire que ce censeur sévère de la morale des romans était leur secret adepte et même un adepte incroyablement passionné, comme nous le savons.

Poursuivons plutôt la lecture du passage des Confessions que nous venons de rappeler : « Jusqu'alors, l'indignation de la vertu m'avait tenu lieu d'Apollon. La tendresse et la douceur d'âme m'en tinrent lieu cette fois. Les injustices dont je n'avais été que spectateur m'avaient irrité ; celles dont j'étais devenu l'objet m'attristèrent, et cette tristesse sans fiel n'était que celle d'un cœur trop aimant, trop tendre qui, trompé par ceux qu'il avait crus de sa trempe, était forcé de se retirer au dedans de lui ! » Nous dirons bientôt ce qu'il faut penser de cette interprétation des rapports qui unirent Rousseau à ses amis de ce temps. « Sans m'en apercevoir, reprend-il cependant, je décrivis dans mon livre ma situation actuelle ; j'y peignis Grimm, M"^^ d'Épinay, M^^^- d'Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. En l'écrivant, que je versai de délicieuses larmes ! Hélas on y voit trop bien que Y amour, cet amour fatal dont je m'efforçais de me guérir, n'était pas

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encore sorti de mon cœur. A tout cela se mêlait un certain attendrissement sur moi-même qui me sentais mourant et qui croyais faire au public mes derniers adieux... Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage et qui tranche si prodigieusement avec celui du précédent ! » C'est-à-dire avec le second Discours.

Oui certes, ce philosophe, toujours stoïque en apparence et adversaire du théâtre romanesque pour sa ville natale, était, au cours des deux années précédentes, revenu en réalité, corps et âme, à ses romanesques propensions de jeunesse, et revenait alors au mysticisme fénelonien qui avait prospéré vingt ans plus tôt dans son âme, au cours d'une crise de tlianatophobie de même caractère et d'analogue origine. L'initiateur du Romantisme se fait donc nécessairement sentir cette fois sous le sage prétendu qui persiste encore, mais sans nulle conviction désormais, dans un rôle disproportionné à ses forces psychiques. En réalité, il est pleinement sorti dès lors de la période de vertueuse « effervescence » dans laquelle l'avait jeté et maintenu quelque temps sa volonté de puissance, lorsqu'il entrevit la possibilité de conquérir sur cette voie la renommée : délicieuse satisfaction pour un amour-propre si longtemps sans pâture ! '( Cet écrit, indiquera-t-il encore à Deleyre, est bien loin de la prétendue méchanceté dont vous parlez. Il est lâche et faible (au point de vue moral). Les méchants n'y sont plus gourmandés. Vous ne m'y reconnaîtrez plus ! » — Son époque l'y reconnut sans hésitation toutefois, tant la transition y est habilement ménagée entre le point de vue plutarchien des Discours et l'attitude le plus souvent érotico-romanesque qui sera celle de VHéloïse [alors en bonne voie d'achèvement]. La Lettre suscita, dit-on, plus de quatre cents brochures d'apologie ou de critique. En voici les arguments principaux.

Certes, objectait l'auteur à d'Alembert, le théâtre affiche la prétention de réformer les mœurs par le spectacle des châtiments ou tout au moins des inconvénients du vice. Si pourtant un auteur qui entreprend de peindre le? passions

humaines n'avait grand soin de flatter habilement ces passions exigeantes, ses clients seraient bientôt lassés de le suivre et son œuvre tomberait à plat. A quoi donc se verra-t-il incliné par ces dispositions de son public ? A marquer quelques passions de couleurs odieuses, mais à prendre grand soin que ces passions de rebut servent toujours à en faire valoir d'autres qui ne sont pas plus légitimes, quoiqu'il les sache davantage à la convenance de ses auditeurs. En fin de compte, la raison seule se verra interdire de porter la parole en cette affaire, car l'émotion, le trouble, l'attendrissement, qui sont les fruits de la littérature érotique, préparent fort mal à surmonter ou même à régler ses passions ; les impressions vives et touchantes dont on se fait une douce habitude sont, en tous cas, les moins propres à favoriser une si difficile entreprise.

Depuis Corneille et Molière, poursuit Rousseau (mais, en réalité, dès longtemps avant ces maîtres de la scène), on ne voit réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques. On nous dira bien que les passions désordonnées dont ce théâtre romanesque nous offre le spectacle sont suivies de désappointements et de peines ; mais pourquoi l'image de ces peines effacerait-elle le souvenir des « transports de plaisir » qui les ont précédées sous nos yeux, transports que les auteurs n'ont pas manqué de peindre sous les plus vives et les plus attrayantes couleurs ? La première loi de leur art n'est-elle pas de réussir ? C'est pourquoi ils purgeront bien volontiers les passions qu'on n'a pas, pourvu qu'on les laisse fomenter hypocritement celles qu'on a ! — L'amour est le règne des femmes, insiste Jean- Jacques ; ce sont elles qui, nécessairement, donnent la loi dans ce domaine parce que, selon l'ordre de la nature, la résistance leur appartient et que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté. Un effet naturel du théâtre romanesque sera donc d'étendre l'empire du sexe, de faire des femmes et des jeunes filles les précepteurs du pubhc, de leur donner sûr l'âme du spectateur le même pouvoir despotique

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qu'elles exercent sur leurs amants. « Pensez-vous, Monsieur^ écrit en propres termes le contradicteur de d'Alembert après cet excellent exposé, pensez-vous qu'un tel ordre [social] soit sans inconvénient, et que, en augmentant avec tant de soins l'ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernés ? »

La même cause qui, dans nos pièces tragiques ou comiques, donne l'ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux amoureux sur les barbons, aux jeunes gens sur les hommes murs : autre renversement des rapports naturels qui n'est pas moins répréhensible ! « Observez, insiste en effet Rousseau, observez à Paris dans une assemblée l'air suffisant et vain, le ton ferme et tranchant d'une impudente jeunesse, tandis que les anciens, craintifs et modest.es, ou n'osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutés ! » Il avait déjà parlé sur ce ton dans son premier Dzscours, ainsi que nous l'avons dit, et c'était sans doute en conséquence de ses dispositions à morigéner ses contemporains. Quand il sera devenu ouvertement romancier, comme il l'est dès lors en secret, il s'appuiera avec orgueil, avec prédilection sur le suffrage des femmes ou des jeunes gens et ses continuateurs feront de même. Lamartine se vantait, dit-on, volontiers de ces adhésions qui le dispensaient de compter avec les autres.

Rousseau ne reproche pourtant pas précisément au théâtre romanesque d'inspirer des passions criminelles ; il l'accuse de disposer l'âme à des sentiments trop tendres qu'il faudra presque nécessairement satisfaire ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions dont ce théâtre est prodigue ne donnent pas immédiatement de l'amour, dit-il, mais .elles préparent à en ressentir. Les vives images d'une tendresse innocente ne sont-elles pas aussi douces, aussi séduisantes, aussi capables d'échauffer un cœur sensible que celles d'un amour criminel dont l'horreur du vice fournira tout au moins le contrepoids ? Voyez plutôt la Bérénice de Racine. Chacun ne voudrait-il pas, au fond du cœur, que Titus se laissât vaincre à la fin ? Les tableaux d'amour feront toujours plus

d'impression que les maximes de la sagesse et l'effet d'une tragédie est indépendant de son dénouement : « Je serais très curieux, écrit le défenseur des mœurs genevoises, de trouver quelqu'un, homme ou femme, qui s'osât vanter d'être sorti d'une représentation de Zaïre bien prémuni contre l'amour ? Pour moi, je crois entendre chacun des assistants dire en son cœur à la fin de la tragédie : Ah î qu'on me donne une Zaïre, je ferai bien en sorte de ne pas la tuer ! — Nulle autre tragédie ne montre avec plus de charme le pouvoir de l'amour et l'empire de la beauté, et on y apprend, par surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences... Qu'on nous peigne au surplus l'amour comme on voudra, il séduit, ou ce n'est pas lui ! S'il est mal peint, la pièce est mauvaise ; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout ; on prend de la passion ce qui mène au plaisir, on en laisse ce qui tourmente. »

Quelle connivence profonde, derrière la critique apparente, entre Voltaire, habile serviteur des propensions romanesques de son public parisien, et Rousseau romanesque aussi de naissance, puis hôte assidu de nos théâtres. Et combien ce dernier a parlé juste en avertissant ses fidèles que le point de vue plutarchien de ses Discours était profondément modifié, sans qu'il en voulût encore publiquement convenir, dans l'ouvrage qui les suivit immédiatement sous sa plume. Car son séjour à l'Ermitage et son amour enflammé pour M^^^ d'Houdetot avaient trouvé place entre ces deux manifestations de sa pensée ! — Nous percevons désormais les accents enchanteurs qui, prolongés peu après par les lettres brûlantes de l'Héloïse, ont transporté sur un tout autre terrain que ses premiers écrits, sur le terrain spécifiquement passionnel, l'influence et la réputation de l'auteur. A l'heure où il jetait sur le papier ses protestations contre le théâtre romanesque, il avait déjà décidé dans son esprit la publication de la Julie, cette œuvre

follement romanesque pour une si grande part, et dont il ne s'était justifié à ses propres yeux quand il en commença la rédaction que par le ferme propos d'en garder les langoureuses imaginations pour lui seul. Aussi a-t-il vu mieux que personne à quel point il se rendit coupable de contradiction en cette heure décisive de sa carrière, puisque, dans la grande préface dialoguée de son roman (la seconde en date), il écrira nettement : « Souvenez-vous que je songeais à faire imprimer ces lettres (celles qui composent la Julie) quand j'écrivis contre les spectacles et que le soin d'excuser un de mes écrits ne m'a pas fait altérer la vérité dans l'autre. Je me suis accusé d'avance, plus fortement peut-être que personne ne m'accusera ! Voulez-vous qu'on soit toujours conséquent ? Un des écrits au moins portera de bons fruits ! » Par malheur, ce fut celui qui devait être le moins lu, de beaucoup.

S'est-il cependant accusé avec autant de force qu'il le croit ? Que de précautions oratoires, au contraire, pour faire accepter du lecteur l'attitude antiromanesque que lui impose encore à ce moment sa précédente « effervescence » vertueuse et l'objet même de sa protestation patriotique ! Que de concessions tacites à l'érotisme traditionnel pour s'assurer, une fois encore, le succès, ce but nécessaire de tout artiste, comme 11 vient de le rappeler. Écoutons plutôt les humbles accents de sa préface : « Depuis que je ne vois plus les hommes (après sa retraite à la campagne), j'ai presque cessé de haïr les méchants. J'espère qu'on ne me trouvera plus cette âpreté qu'on me reprochait, mais qui me faisait lire... Je suis au-dessous de moi-même. Un instant de fermentation passagère a produit en moi quelques lueurs de talent ; il s'est montré tard, il s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le néant... Lecteur, recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, car, pour moi, je ne suis plus ! » C'était le contraire même de la réalité, car son talent s'épanouissait précisément à l'heure où, renonçant à une attitude pour lui trop pénible à tenir, il retournait, une dernière fois masqué à demi de stoïcisme factice, vers ses propensions

romanesques de fond et redevenait enfin lui-même. Une nouvelle carrière érotico-mystique s'ouvre à cet instant devant le pseudo-rationnel d'une heure. Il va donner au mysticisme passionnel un essor que le christianisme rationnel avait quelque peu entravé jusque-là, au cours de l'évolution romanesque. Son Messianisme se pose et s'affirme déjà dans ce livre de transition dont l'importance est décisive. Il mesure avec effroi mais avec une tacite complicité de tout son être, la grandeur du péril érotico-romanesque pour sa petite patrie que le christianisme rationnel a fait ce qu'elle est dans le monde ! Il n'hésitera pourtant pas à mettre peu après ses concitoyens en mesure de lire, ne fût-ce que par curiosité, le plus insidieux des romans, sous le prétexte, inacceptable, qu'il l'écrivit seulement pour les Français !

Il n'ignorait pourtant pas la secrète fragilité de ses compatriotes, puisqu'il écrivait d'eux à d'Alembert : « J'ajouterai que les objets trop passionnés sont plus dangereux à nous montrer qu'à personne parce que nous n'avons naturellement que trop de penchants à les aimer. Sous un air flegmatique et froid, le Genevois cache une âme ardente et sensible, plus facile à émouvoir qu'à retenir... Dans ce séjour de la raison, le levain de la mélancolie fait souvent fermenter l'amour. Les hommes n'y sont que trop capables de sentir les passions violentes, les femmes de les inspirer ! » Nous avons vu que, par l'histoire de sa famille, paternelle aussi bien que maternelle, il en savait quelque chose ! « L'amour, poursuit-il cependant, l'amour même y prend le masque de la vertu pour la surprendre. Il se pare de son enthousiasme, il usurpe sa force ; il affecte son langage ! » Qu'avait-il fait autre chose la veille avec M^^^ d'Houdetot et que fera Saint- Preux près de Julie ? «Quand on s'aperçoit de l'erreur, qu'il est tard pour en revenir !... On triomphe aisément d'un faible penchant, mais celui qui connut le véritable amour et qui l'a su vaincre, ah I pardonnons à ce mortel, s'il existe, d'oser prétendre à la vertu ! » C'est, sous une forme délicieusement mélodique dès lors, l'aveu de sa réelle disposition d'âme à cette

heure de son existence ; aveu qiii fut suffisamment compris des intéressés pour faire accepter de l'opinion avec transport un écrit si fort « inactuel » en apparence, si sévère à toutes les prédilections du public.

Quant au reproche de contradiction entre sa conduite et ses leçons, reproche qu'il avait maintes raisons de redouter dès lors, il se hâta de le prévenir dans une note significative : « On dira : cet homme ne peut souffrir la comédie ! — J'aime la comédie à la passion. — Il a de l'aversion pour les femmes ! — Je ne serai que trop bien justifié là-dessus ! )> Sans doute par les échos de son roman d'Eaubonne et par la publication dès lors projetée de VHéloïse qu'il laissa volontiers considérer comme une autobiographie discrète, afin d'en augmenter le retentissement. « Racine me charme, ajoute-t-il. Je n'ai jamais manqué volontairement à une représentation de Molière ! » Que lui restait-il après cela d'autorité pour avertir ses concitoyens que l'introduction de la comédie à Genève était leur perte assurée ? Mais l'opinion de son temps lui a passé bien d'autres non-sens.

l'aspect rationnel de h'HÉLOISE

Peu de mois après la Lettre à d' Alembert, la publication de Julie ou la nouvelle Héloïse venait donner à la réputation de Rousseau un incroyable essor. Ce roman pourrait être défini comme un cours de moraHe rationnelle et chrétienne, encadré de deux épisodes qui se rattachent à la plus suspecte tradition romanesque, celle du xvi^ siècle galant. Au début se place une séduction domestique sous un vernis de platonisme insi-

dieux ; au dénouement se développe un demi-adultère en pensée, également fardé de platonisme et défendu par une conclusion abondamment émotive. — Nous dirons ici quelques mots de l'aspect « philosophique » du roman, — au sens rationnel du mot de philosophie, qui est science de la sagesse, — nous réservant de portraiturer plus loin son héros, dont la postérité devait être innombrable : le précepteur et l'amant de Julie, Saint-Preux.

Les deux premières parties du roman, la seconde surtout, offrent çà et là des lettres aux prétentions moralisatrices qui alternent avec les diverses étapes de la séduction de Julie ; l'auteur y traite ex professa, sous le couvert de ses personnages, du duel, du préjugé de naissance, de la noblesse, des lectures à choisir, du Paris de Louis XV, de l'art dramatique et musical en France, des femmes françaises, etc.. C'est toutefois vers le milieu de la III^ partie seulement que s'ouvre l'intermède proprement rationnel dont nous avons dit plus haut le caractère. Une longue lettre de Julie raconte à son ancien amant son mariage, presque contraint, avec le baron de Wolmar. Aux pieds des saints autels, elle a senti s'opérer dans son cœur la révolution qui trahit la présence de la grâce divine : « Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. » Ce miracle, — et il n'y fallait rien moins sans doute, — inaugure la portion morale du roman de Rousseau, que fermera la très singulière inspiration de Wolmar, rappelant près de son épouse l'homme qui l'a rendue mère avant son mariage.

Ses amis et parents, M. et M"^^ d'Orbe, expose alors la jeune femme, sont d'excellents époux quoiqu'il n'y ait pas entre eux d'amour, au sens romanesque de ce terme ; ils lui serviront désormais d'exemple et elle tiendra son serment conjugal jusqu'à la mort, car le Dieu du mysticisme passionnel s'est alors effacé pour elle devant le Dieu du Christianisme rationnel, celui qui fonde et soutient la famille. « Qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage.

aimable par son caractère et même par sa personne ? Qui me permet d'aspirer enfin au titre d'honnête femme et me rend le courage d'en être digne ? Je le vois, je le sens, la main secourable qui m'a conduite à travers les ténèbres est 'celle qui lève à mes yeux le voile de l'erreur ! » A savoir, de l'erreur platonique et romanesque dans laquelle, en compagnie de son amant, elle a vécu des années d'illusion. « L'auteur de toute vérité, reprend-elle, n'a point souffert que je sortisse de sa présence coupable d'un vil parjure... Providence éternelle, tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer !... Je veux aimer l'époux que tu m'as donné... Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi et aux règles de la raison que je tiens de toi... Ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie ! » Julie s'écarte ici des héroïnes de Marguerite de Navarre ou de Bandello pour se rapprocher de celles qui émurent les premières la précoce sensibilité de Jean-Jacques enfant, la Statira de Cassandre, ou la Mariamne de Cléopâtre, ces beaux romans stoïco-chrétiens de notre siècle classique.

Et, sous la plume de M™^ de Wolmar, voici venir une discussion plus approfondie du platonisme insidieux : « Je me sentais bien née et me livrais à mes penchants... Je suivais, pour toute lumière, la fausse lueur des feux errants qui me guidaient pour me perdre... Que le caractère et l'amour du beau soient empreints par la nature au fond de mon âme (souvenir du platonisme de Shaftesbury, naguère paraphrasé par Diderot), j'aurai ma règle aussi longtemps qu'ils ne seront point défigurés. Mais comment m'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n'a point, parmi les êtres sensibles, de modèle auquel on puisse la comparer ?... La conscience s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu selon l'inconstance et la variété des préjugés. Adorez l'Éternel, mon digne et sage ami, etc.. » D'ailleurs, cette belle déclaration de Julie est coupée çà et là de sophismes et présentée par elle comme un plaidoyer contre la raison dont se targuent les phi-

losophes, à cette heure abhorrés de Jean- Jacques. Mais on n'en peut pas moins tirer de sa longue homélie un éloquent plaidoyer pour la morale rationnelle, élaborée par la sagesse antique et l'église chrétienne en matière de relations conjugales.

La lettre suivante de M™^ de Wolmar se maintient dans cette sphère élevée ; on y trouve un portrait apologétique de son mari, le sage vraiment digne de ce nom, et qui est en réalité ce que lord Bomston croit être seulement, « bien supérieur à tous nous autres gens à sentiments, qui nous admirons tant nous-mêmes, car le cœur trompe en mille manières et n'agit que par un principe toujours suspect ! » Ce qui est la négation même du rousseauisme moral, issu du quiétisme féminisé, et ce qui est revenir par un détour à la conception du péché d'origine. — L'amour, poursuit M"^^ de Wolmar avec autorité, n'est pas nécessaire pour conclure un heureux mariage ; certaines convenances, moins encore de condition et d'âge que de caractère et d'humeurs (ceci pour ne pas trop humilier Saint-Preux), suffisent entre deux époux et permettent qu'il résulte de leur union un attachement très tendre qui, pour n'être pas précisément l'amour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus durable. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison et élever ses enfants. Il n'y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l'amour. « Je ne vous ai jamais vu qu'amoureux. Que sais- je ce que vous seriez devenu cessant de l'être ?... Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention des pères (celle de M. d'Étange !) et récompense la docilité des enfants... Je serais libre encore, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar... Veuve, je ne prendrai jamais un autre époux ! » Il est vrai que, dans une note ajoutée après la première édition, une interprétation grossière de l'auteur vient déflorer et dégrader cette résolution si critiquée, dit-il. Il insinue que Julie se sentant toujours tentée par Saint- Preux, aurait voulu pour ainsi dire couper les ponts derrière

elle et s'interdire, par un engagement solennel, une perspective à laquelle elle songerait trop sans cela. Elle « met ses sens du parti de sa vertu » ! Sans doute Rousseau a-t-il espéré faire accepter plus facilement, par ses lecteurs romanesques, la fermeté d'âme de son héroïne au prix de cette fâcheuse addition.

Julie ordonne à son séducteur de ne lui plus jamais écrire (interdiction qu'elle lèvera plus tard). Pour les communications indispensables, il devra s'adresser à leur amie commune, M"i6 d'Orbe. Enfin, elle va jusqu'à formuler cette rétractation courageuse, qui a été si peu prise en considération par l'école rousseauiste : « Je frémis quand je songe que des gens qui portaient l'adultère au fond de leur cœur (car ils en avaient formé le projet avant cette cérémonie religieuse du mariage qui a converti M™® de Wolmar) osaient parler de vertu ! Savez-vous bien ce que signifiait pour nous un terme si respectable et si profané tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait ses transports sous ce saint enthousiasme pour nous les rendre encore plus chers et nous abuser plus longtemps. Choisissez donc, pour aller au bonheur, une route plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. »

La IV^ partie du roman peint le bonheur paisible du ménage Wolmar après six années d'union heureuse. Elle renferme un long exposé des relations que ce ménage modèle entretient avec ses domestiques : relations rationnelles au total (quoique romanesques encore en certains détails) et pratiquées au surplus de tout temps par les aristocraties que l'expérience façonne au commandement intelligent des hommes, tels qu'ils sont. Nous apprenons d'ailleurs que le baron d'Étange, qui a des façons bien plus despotiques, est aimé de ses serviteurs autant que sa fille et son gendre. — Une autre lettre décrit r « Elysée » des Wolmar, ce verger clos et abandonné jusqu'à un certain point aux frondaisons ou floraisons spontanées de la nature : c'est un écho des conceptions anglaises du temps sur l'art des jardins.

La V® partie reste le plus souvent dans le ton de la IV®. Julie y propose à Saint-Preux ses vues sur l'ascétisme modéré qui est un des préceptes de la morale stoïcochrétienne, parce qu'il est un éducateur de la volonté. Elle s'impose, dit-elle, avec assiduité des privations, non de ces privations pénibles ou douloureuses qui blessent la Nature et dont son Auteur dédaigne l'hommage insensé (fakirisme) ; mais des privations passagères et mesurées qui conservent à la raison son empire ; car elle entend rester maîtresse d'ellemême, accoutumer ses passions à l'obéissance, plier tous ses désirs à la règle de vie qu'elle s'est prescrite. Et, par exemple, elle a meublé, au premier étage de son habitation, une petite salle à manger, dite « salon d'Apollon » où elle donne de temps en temps des repas de famille que ne gêne pas la présence habituelle des domestiques à là table de leurs maîtres. Mais ces agapes restent, de par sa ferme volonté, exceptionnelles : « Tous les jours, ce serait trop agréable, dit-elle, et l'ennui d'être sans cesse à son aise est le pire de tous. » Puis vient la description, jadis fameuse, d'une « matinée à l'anglaise » que l'on passe tous ensemble, mais chacun absorbé par ses occupations du moment et« dans le silence de l'amitié». Ce qu'on dit à un ami peut-il jamais valoir en effet ce que l'on ressent à ses côtés ? Une étreinte contre la poitrine, le soupir qui la suit expriment bien plus que des paroles ! — Enfin le système d'éducation des jeunes Wolmar est longuement exposé, mais nous nous réservons d'en parler à propos de l'Emile.

Des commentaires sur l'attitude religieuse du baron de Wolmar procèdent également d'un sens droit. Russe de nationalité et par conséquent élevé dans le rite grec, puis longuement établi en pays catholique, ce gentilhomme n'est venu que tard en pays « chrétien » (réformé), par malheur. Aussi, dans l'innocence d'une vie sans reproche, demeure-t-il sceptique en matière de foi et porte- t-il au cœur l'affreuse paix des méchants sur les choses de l'Au-delà, sans être méchant luimême. Julie, de tout temps fort pieuse, ne peut supporter la pensée de voir un réprouvé dans le père de ses enfants. Elle

s'en plaint souvent à Saint-Preux, alors devenu précepteur de ses fils par la volonté de son mari : « Si le ciel me refuse, dit-elle, la conversion de cet honnête homme, je n'ai plus qu'une grâce à lui demander, c'est de mourir la première ! » Prière qui sera exaucée, comme on le sait, mais préparera la conversion de Wolmar, que Jean-Jacques fait prévoir au terme de son récit : et ce trait exaspéra de tout temps les rousseauistes anticléricaux, tels que Michelet. Ajoutons que Wolmar ne laisse rien soupçonner de son incroyance au vulgaire ; il assiste régulièrement aux offices publics et se conforme, en toutes choses, aux usages religieux établis dans le pays qu'il habite.

Bien que dominée et presque remplie par la mort éroticomystique de M"^^ de Wolmar, la VP partie de YHéloïse sl encore quelques pages teintées de christianisme rationnel. Rousseau avait lu Murait et Marie Huber pendant son séjour de 1754 à Genève ; il était resté sous l'impression de leur mysticisme calviniste. Il traite donc de la prière dans sa lettre sixième. « Selon vous, écrit Julie à Saint-Preux (car ils ont alors repris leur correspondance), cet acte d'humilité ne nous est d'aucun fruit. Ce n'est pas là, vous le savez, la doctrine de Saint-Paul ni celle que professe notre église. Nous sommes libres, il est vrai, mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal ! Et d'où nous viendraient la lumière et la force si ce n'est de Celui qui en est la source ? « Voilà donc une fois de plus la « bonté naturelle » — au sens qui sera préféré par Jean- Jacques pendant sa vieillesse, — reniée pour laisser place à la psychologie chrétienne de la concupiscence originelle. Puis, dans la lettre suivante, Julie continuera de justifier par des arguments excellents sa dévotion désormais plus éclairée que dans le passé. « Avec du sentiment et des lumières (?), j'ai voulu me gouverner et je me suis mal conduite... Je crois valoir autant qu'une autre et mille autres ont vécu plus sagement que moi... Comment font celles qui résistent ? Elles ont un meilleur appui. » Tel est, dans ses grandes lignes, l'aspect rationnel de YHéloïse, concentré presque tout entier

dans le personnage de Julie, entre sa jeunesse folle et sa mort discutable ; il a contribué à rassurer maint lecteur sur l'inspiration romanesque et sur la morale romantique qui s'étalent en revanche dans le reste de l'ouvrage. C'était l'écho de l'éducation chrétienne de l'auteur, des leçons de M. Lambercier et de ses féneloniennes méditations des Charmettes ; car si la morale de Fénelon a quelques côtés suspects que son disciple Jean- Jacques a trop largement développés par ailleurs, elle garde aussi bien des traits du haut enseignement rationnel dont le prélat avait le dépôt, comme pasteur des âmes.

LA PÉDAGOGIE DE ROUSSEAU AVANT ï.' EMILE

A la fin de l'année 1740, le jeune précepteur engagé par M. de Mably pour s'occuper des enfants de ce magistrat lui présenta par écrit un Projet pour l'éducation de M. de Sainte- Marie^ son fils aîné. De même que les commentaires de Fénelon sur l'Éducation des filles, ouvrage de sa jeunesse, sont beaucoup plus rationnels que ses vues ultérieures sur le même sujet après sa prise de contact avec Guyon, ainsi le Projet de Rousseau reflète honnêtement les persuasions, suffisamment sages encore, de la première moitié du xviii® siècle sur les méthodes convenables à la formation d'un j eune gentilhomme ^

1. Il avait lu dans Clélie le plan d'éducation de Brutus, le futur libéraleur de Rome, par Damo, fille du sage Pythagore (II» partie, livre I). « On ne lui apprit rien que par raison et non pas seulement par simple effort de mémoire ; elle disait qu'il fallait donner une honnête liberté à tous ceux qui commencent de vivre et que la vertu devait avoir une espèce de jeunesse, si l'on peut parler ainsi, pendant laquelle les fêtes, les jeux et les plaisirs innocents fussent permis, de peur que l'âme ne se rebutât

Pas de châtiments corporels qui avilissent et dégradent ; former le cœur avant de façonner le jugement et l'esprit, . mais faire naître sans délai le goût de l'étude chez cet enfant de huit ans qui témoigne encore « une aversion horrible pour tout ce qui sent l'application » car « on a beau parler au désavantage des études, tâcher d'en anéantir la nécessité et d'en grossir les mauvais effets, il sera toujours beau et utile de savoir, etc.. » Voilà qui est aux antipodes du rousseauisme mystique ; en revanche on trouve déjà dans ce mémoire certains de ces procédés de formation assez puérils qui deviendront plus franchement romanesques avec le temps et tiendront tant de place dans Émile. Ainsi, par un geste convenu d'avance (en désignant du doigt soit les boutons, soit les boutonnières de son habit à la française) le gouverneur renseignera les parents, dès son entrée dans la pièce où ils se tiennent, sur la satisfaction que lui a donnée dans la journée son élève ; et ils traiteront aussitôt le bambin en conséquence, comme s'ils étaient doués du don de divination. Mais il est permis de penser qu'un enfant éveillé chercherait bientôt l'explication de ce quotidien miracle et ne tarderait pas sans doute à la trouver. En 1743 ou 1745, Rousseau retoucha ce mémoire au profit des Dupin, ses protecteurs, pour l'éducation de leur plus jeune fds, M. de Chenonceaux, dont il eut à s'occuper un instant ; il n'en modifia pas toutefois le caractère raisonnable, engagé qu'il était alors dans la période à peu près purement philosophique et rationnelle de sa pensée. — Enfin, s'il fallait en croire les souvenirs, toujours sujets à caution, de d'Epinay, l'hôte de l'Ermitage aurait

conservé jusqu'en 1757 des idées fort réalistes et parfaitement sensées en matière d'éducation.

d'abord de toutes les difficultés et ne se trouvât accablée de ce qui devait la rendre capable de ne le pouvoir jamais être par la mauvaise fortune ! » Mais Madeleine de Scudéry estime qu'il faut inspirer avant tout aux enfants l'amour de la gloire qu'ils doivent toujours préférer aux impulsions de leur tempérament ; et l'auteur d'Emile n'a pas accepté de celui d'Artamène cette ferme suggestion.

Quoi qu'il en soit de cette dernière indication, voici ce que nous apprennent les Confessions sur les origines de la pédagogie proprement rousseauiste. « Je méditais depuis quelque temps (en 1756) un système d'éducation dont M™e (Dupin) de Ghenonceaux (née Rochechouart et femme de celui dont nous venons de parler), que celle de son mari faisait trembler pour son fils, m'avait prié de m'occuper. L'autorité de l'amitié faisait que cet objet, quoique moins de mon goût en lui-même (que les ouvrages alors projetés par lui) me tenait au cœur plus que tous les autres. Aussi, de tous les sujets dont je viens de parler, celui-là est-il le seul que j'aie conduit à sa fin. » Ce livre mené à bonne fin fut YÉmile.

On peut, croyons-nous, considérer les vues de Rousseau sur l'éducation comme l'extension à l'individu humain des idées exposées par lui sur la jeunesse et la genèse des sociétés humaines dans le Discours sur l'inégalité^ ou, si l'on veut, comme une psychologie et une morale qui s'apparenteraient de fort près à la sociologie et à la politique proposées dans ce Discours. Il prescrit en effet de maintenir longuement l'enfant dans ce stade de nullité intellectuelle qui prépara selon lui l'éclosion de la société telle qu'il eût été désirable de la voir rester toujours. De la sorte, aussitôt que la raison viendra éclairer spontanément et soudainement son cerveau vers l'adolescence, elle ne trouvera devant elle aucune habitude prise qui puisse faire obstacle à sa céleste lumière. Émile, devenu bon sans aucun effort parce qu'on aura patiemment attendu l'âge marqué par le Dieu-Nature pour l'éclosion de la bonté naturelle en son âme, évitera que cette bonté se corrompe, restera bon sa vie durant et ne connaîtra pas le troisième état d'esprit, celui de méchanceté qui est le sort des hommes constamment mal élevés jusqu'à Jean- Jacques, comme il fut le destin des sociétés mal inspirées par leur goût prématuré pour le savoir. — Encore une fois, c'est ici la commode psychologie du Quiétisme qui cherche à se faire accepter par le sens déjà philosophique et rationnel c|e l'époque, en lui consentant quelques concessions pour les

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reprendre aussitôt et conclure à sa morale de veulerie tendre.

Par malheur, loin qu'il y ait en réalité illumination de raison, épanouissement de bonté sans effort après la nullité de l'être « féroce » que nous a montré le second Discours^ on constate à tous les stades de la vie individuelle comme de la vie sociale, le déploiement de la volonté de puissance plus ou moins éclairée par l'expérience personnelle ou transmise ; on constate la lutte plus ou moins réglée par les enseignements de la tradition. C'est pourquoi l'éducation, comme la politique doit être tournée très souvent contre la Nature, impérialiste irrationnelle en son essence, afin de lui procurer une certaine adaptation sociale : « Vous dites très bien, écrira Rousseau lui-même à son admirateur le Genevois Cramer en 1764, qu'il est impossible de faire un Emile. Mais je ne puis croire que vous preniez le livre qui porte ce titre pour un vrai traité d'éducation. C'est un ouvrage, assez philosophique, sur ce principe avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que l'homme est naturellement bon. Pour accorder ce principe avec cette autre vérité, non moins certaine, que les hommes sont méchants, il fallait, dans l'histoire du cœur humain, montrer l'origine de tous les vices... C'est ce que i'ai fait dans ce livre, souvent avec justesse et quelquefois avec sagacité. » En réalité, posant une contre-vérité en « principe » et cherchant à l'accorder avec une vérité d'expérience (à cela près, nous l'avons dit, que « méchant » n'est pas le mot convenable à caractériser l'humaine nature), il n'a produit et ne pouvait produire qu'une suite d'assertions arbitraires ou contradictoires. Utile, frappant même, quand il est d'accord avec les faits, il est tranquillement hors de sens quand il écoute sa psychologie romanesque de rêve.

On trouve dans VHéloïse un premier exposé des vues éducatrices que ses méditations semi-extatiques de l'Ermitage venant après celles de la forêt de Saint-Germain, commençaient de mûrir en sa pensée vers cette époque ; cet exposé se place dans la troisième lettre de la cinquième partie où Saint-Preux résume, au profit de lord Bomston, les directions

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données par M"^^ de Wolmar à ses enfants. Le début en est déjà fort sujet à discilssiôn, ott mêttiè à peu près inintelligible. La raison, petisë eh effet cette tendre mère, ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années, quand le corps a pris une certaine consistance. — C'est tout à fait faux, car elle commence à se former dès le premier contact avec la vie, si elle ne commence à compter qu'après quelques années en effet. — L'intention de la Nature serait dolic que le corps së fortifiât avant que l'esprit ne fût mis en exercice et, pour commencer l'éducation proprement dite, il faudrait attendre la première étincellé de la raison. — Non, mais son développement déjà quelque peu avancé. — Jusqu'à ce moment, on substituera au joug de la discipline inculquée, le joug, bien plus inflexible, de la nécessité subie. On fera sentir à l' enfant qu'il est faible en présence de grandes personnes bien plus fortes dont il a besoin à toute heure. — Si cela veut dire qu'il faut le faire obéir par contrainte et sans lui donner de raisons, c'est dur et étroit, mais pourrait se défendre. Il s'agit de toute autre chose, car M™^ de Wolmar épargne à ses fils toute contrainte (comment fait-elle ? C'est un véritable miracle) et écarte d'eux par là même le mensonge, la vanité, la colère, l'envie, en un mot tous les vices qui naissent de l'esclavage. La mésintelligence, explique en effet Saint-Preux, interprète de Julie, ne s'élève entre l'enfant et sa gouvernante que si l'un d'eux veut assujettir l'autre à ses caprices (à ses volontés, tout simplement). Or cela ne peut arriver ni sur l'enfant dont on n'exige rien, ni sur la gouvernante à qui l'enfant n'a rien à commander. — Comprenne qui pourra !

Mais voici qui est beaucoup plus sage : « J'avais, a encore expliqué M"^^ de Wolmar à son ancien précepteur attentif, j'avais d'abord résolu d'accorder à mon fils tout ce qu'il demanderait, persuadée que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires. Mais je n'ai pas tardé à reconnaître qu'en se faisant un droit d'être obéis, les enfants sortent de Veiat de nature presque en naissant. » Supprimons le « presque » et nous avons le péché d'origine, mais voilà

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qui est bien commode pour sauvegarder la responsabilité de la bonne Nature I « Ils contractent nos vices par notre exemple. Ne pouvant, jusqu'à l'apparition (toujours la soudaineté du miracle insinuée) de la raison lui sauver tout chagrin, j'ai préféré le moindre et le plus tôt passé ! » Hé, c'est là tout le secret de l'éducation rationnelle qui est ici réintroduite subrepticement après une feinte au profit de la psychologie optimiste. « Je l'ai plié au refus ! Dans tout ce qui le chagrine, il sent Vempire de la nécessité, l'effet de sa propre faiblesse, jamais l'ouvrage du mauvais vouloir d'autrui ! » Il raisonne donc profondément bien avant l'âge de raison. On verra d'ailleurs un peu plus loin, dans le roman, que l'aîné des petits Wolmar, qui a cinq ans, a pris de force un tambour à son cadet qui pleure à fendre l'âme. Une heure plus tard, sa bonne le lui prend aussi de force, et, l'ayant fait pleurer à son tour (voilà de la contrainte, ou je meure ! comme on disait au xvii^ siècle), l'amène à comprendre l'injustice de sa précédente violence. C'est fort bien, mais pourquoi attendre « une heure » ? L'enfant, précocement éveillé sur ses plaisirs, jugera que c'est autant de pris sur l'ennemi et récidivera sans scrupule.

Wolmar, lui aussi, a une telle idée du premier développement de la raison (c'est ici la mystique de la raison naturelle, un peu plus spécieuse seulement que celle de la bonté naturelle) qu'il soutient que, quand son fils ne saurait rien à douze ans, il n'en sera pas moins instruit à quinze ! — En fait, au prix d'une comédie longue et compliquée, on lui a fait apprendre à lire couramment dès cinq ans, sans nulle contrainte, parce qu'il avait hâte de lire des récits amusants ; et c'est là une science fort rare à cet âge. Ainsi chez les Wolmar le bon sens agit et le mysticisme provoquant tient seulement la parole. L'écrivain qui leur dicte ses paradoxes romanesques concède au surplus que pour appliquer les principes qu'il leur prête, il fallait opérer sur des enfants bien nés, en qui la nature eût assez fait pour qu'on pût aimer en eux son seul ou?vrage ! Ce qui est beaucoup demander vraiment à l'hérédité sociale, si

sommaire et si capricieuse encore, fût-ce en plein milieu aristocratique, comme c'est le cas chez Julie. Quoi qu'il en soit, par les procédés que celle-ci met en œuvre, la Nature est justifiée et tout prouve que les défauts dont nous accusons cette bonne Mère universelle ne sont point son ouvrage, mais le nôtre. C'est le principal aux yeux de l'auteur. de Wolmar n'est que la servante du grand Jardinier divin qui cultive d'en haut la plante humaine ; elle sarcle le terrain et tient la mauvaise herbe à l'écart. C'est à lui de faire germer la bonne ! — Mais encore nous demande-t-il de la semer et de l'arroser de nos mains.

On le voit, nous sommes ici en présence d'une série d'assertions mystiques de très médiocre valeur et de faits qui les contredisent naïvement. L'éducation des jeunes Wolmar est tout simplement celle d'enfants surveillés de près par des parents sages et de sage conduite, pourvus de richesse au surplus et par conséquent d'amples loisirs. En outre, comme ces bambins ont cinq et quatre ans tout au plus (le mariage des parents a six ans de date), l'absence du travail intellectuel dans les occupations de leurs journées n'a encore rien de bien choquant pour le sens commun, d'autant que l'aîné sait déjà lire. Il y eut donc dans ces pages une préparation habile des paradoxes de l'Emile qui ne fut pas assurément sans influence. Le public aborda ce gros livre avec moins de surprise après s'être attendri sur le bonheur intime des Wolmar quelques mois plus tôt. Mais les disciples du maître allaient tirer sans délai bien plus hardiment que lui-même les conclusions logiques des « principes » de mysticisme masqué qui s'étalent au premier plan de son œuvre.

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