‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 22 sur 64 · EMILE. PSYCHOLOGIE DE L AMOUR DE SOI LE VICAIRE SAVOYARD · texte numérisé non relu

EMILE. PSYCHOLOGIE DE L AMOUR DE SOI LE VICAIRE SAVOYARD

Emile débute par une nouvelle expression du principe cher à l'auteur, celui de la « bonté naturelle ». Tout est bien, dit-il, en sortant des mains de l'Auteur des choses ; tout dégénère entre les mains de l'homme ! Assertions facilement acceptables en leur sens général dans une civilisation dès longtemps façonnée par la morale rationnelle du christianisme â une utile humilité devant le Dieu de l'ordre social, mais qu'il ne faudrait pas trop appuyer, sous peine de réveiller malgré tout, par la première des deux afïïrmations, l'originelle outrecuidance humaine. — Le premier livre de l'ouvrage traite de l'enfant en bas âge. La mère y est invitée à nourrir elle-même son rejeton : recommandation qui était mise en avant par tous les hygiénistes de l'époque, mais à laquelle le talent de Rousseau fit un succès de vogue. Il s'étend longuement sur la souplesse nécessaire des langes, sur les bains froids précoces et autres prescriptions de nursery. Il était assurément singulier de voir cet homme d'âge qui n'avait jamais eu d'enfants à élever faire ainsi figure de sage-femme. Mais, dans le domaine purement physique, la nature est en effet bonne conseillère, à la condition de faire entrer en ligne de compte les modifications survenues dans le tempérament humain par le fait de la vie civilisée. Rousseau ne s'y refuse pas entiè.rement (sauf en ce qui concerne le bain froid) et le début de son traité n'a donc rien de trop hasardeux. C'est une habile entrée en matière.

En revanche, au livre deuxième, lorsqu' Emile a quelque

peu grandi, le parti pris mystique de l'auteur commence à se faire sentir. Désormais, nous le verrons sans cesse préoccupé d'expliquer par une prétendue spontanéité sociale de la Nature les résultats pédagogiques, qui, en réalité, ont été obtenus de tout temps par un pénible effort de dressage exercé sur la jeune créature humaine (impérialiste irrationnelle de naissance). Gela ne peut se faire, on le conçoit, que par une grande habileté d'argumentation sophistique. Le succès du livre prouve que l'auteur possédait cette habileté au suprême degré. Voyons-le par exemple reprendre la thèse, véritablement incompréhensible, que nous avons rencontrée dans VHéloïse. Votre enfant, expose-t-il à ses lecteurs, ne devra rien faire par obéissance^ mais seulement par nécessité. Ne lui commandez jamais rien ; ne le laissez pas même imaginer que vous prétendiez aucune autorité sur ses faits et gestes ! Que ses désordres ne lui attirent de votre part ni punitions, ni gronderies, pas même un mot de reproche ! Qu'il sente seulement de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la Nature impose à l'homme ! Qu'il sente qu'il est faible et que vous êtes fort, que par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre merci. — Et comment le sentirait-il s'il n'encourt jamais une punition ou même un reproche, qui sont précisément les moyens inventés depuis longtemps pour le lui faire sentir ? — Mais ces détails ne regardent pas notre théoricien mystique ! La première éducation^ insiste-t-il, doit être purement négative. Elle consiste non point à, enseigner la vérité ni la vertu, mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire, si vous ameniez votre élève sain et robuste à l'âge de douze ans sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, alors (et dès vos premières leçons sans nul doute) les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison. Sans préjugés^ sans habitudes (comme si l'éducation avait un autre but que d'inculquer des habitudes ?), il n'aurait rien en lui qui pût contrarier l'effet de vos soins. Bientôt, il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes, et, en

LE PHILOSOPHE

commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d'éducation (toujours par l'hypothèse d'une révélation soudaine de la raison) ! Prenez le contrepied de l'usage et de la tradition, et vous ferez presque toujours bien ! Préceptes qui ne méritent assurément pas le temps qu'on perdrait à les discuter.

Il est vrai qu'en dépit des précautions prises pour laisser ses passions en sommeil, Emile verra près de lui les passions d' autrui se donner carrière et c'est là « une objection forte autant que solide » aux yeux de son précepteur. Mais ce dernier a-t-il donc prétendu que ce fût une entreprise facile qu'une éducation naturelle ? O hommes, est-ce sa faute si vous avez rendu difficile ce qui est bien? — Supposons cependant que l'on soit parvenu à réaliser cette ignorance absolue des passions chez l'intéressant pupille. Une suite de scènes de comédie ou de roman seront alors instituées, — à grands frais de conciliabules préalables, de préparatifs coûteux et de complaisances étrangères, — - pour préparer à Emile le bienfait de l'éducation naturelle. Un jardinier, stylé par le précepteur de l'enfant, lui procurera la notion de la propriété en ravageant les plates-bandes qu'on lui a laissé cultiver tout d'abord. Un petit drame complet sera mis en répétition dans la rue voisine, avec rôles distribués à tous les commerçants du quartier, pour l'empêcher de sortir seul avant l'âge, « sans l'ennuyer d'avertissements inutiles » !

Le troisième livre montre Emile commençant enfin, après douze ans, de recevoir les premières notions du savoir humain, de l'astronomie tout d'abord, puis de la géographie et de la physique. Une scène, instructive cette fois, lui est préparée par son précepteur, après entente avec un joueur de gobelets, dans une foire. Une autre fois, on feindra de s'égarer dans la forêt de Montmorency pour mettre en jeu la perspicacité de l'adolescent. — Le quatrième livre traite de l'éveil des passions lors de la puberté et se développe en traité de psychologie, une psychologie déjà fort différente de celle du second Discours. La source de nos passions, expose Rousseau cette

fois, la passion origine et principe de toutes les autres, la seule qui naisse avec l'homme et ne le quitte jamais tant qu'il vit, ce n'est plus la compassion : c'est l'amour de soi (qui n'apparaissait qu'en appendice dans le traité des Origines de r inégalité parmi les hommes). L'amour de soi est une passion primitive, innée, antérieure à toute autre et les autres n'en sont que des modifications dans -notre âme. Il faut en effet que nous nous aimions pour nous conserver ; il faut même que nous nous aimions plus que toute chose. Et ce sentiment nous conduit à aimer ce qui nous conserve. C'est pourquoi le premier sentiment d'un enfant est de s'aimer lui-même, le second est d'aimer peux qui l'approchent car il ne connaît alors personne que par l'assistance et les soins qu'il en reçoit.

L'enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance parce qu'il voit tout ce qui l'approche en disposition de l'assister et qu'il prend de cette observation l'habitude d'un sentiment favorable à son espèce. — C'est possible pour les premiers mois de la vie, mais bien vite viennent les disciplines nécessaires et inexpliquées tout d'abord de la part des proches, puis la concurrence des camarades du même âge. Saint Augustin a fait une observation fameuse sur deux nourrissons qu'il vit partager le même sein et se jeter déjà des regards de rivalité, ou même d'hostilité effrayante. — A mesure que l'enfant étend ses relations ou ses besoins, reprend Jean- Jacques avec plus d'exactitude, le sentiment de ses rapports à autrui s'éveille ; alors il devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. L'amour de soi, qui ne regarde que nous, est content quand ses vrais (?) besoins sont satisfaits. Mais V amour-propre qui se compare (non, qui prévoit, tout simplement) n'est jamais content et ne saurait l'être parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. — Peut-être, répondrionsnous, mais par la puissance qui permet la contrainte physique, morale ou même affective, nous faisons agir les autres comme si ils nous préféraient à eux, ce qui nous suffit faute de mieux. Les parents ou nourrices mis à part, l'enfant le constatera

LE PHILOSOPHE

bien vite ; s'il prétend que les autres le préfèrent ou agissent comme s'ils le préféraient à eux-mêmes, il doit le leur imposer par le développement de son pouvoir, fût-ce un pouvoir d'affection. Cette distinction de Vamour de soi et de Vamourpropre ne tient donc pas un instant devant l'expérience et la réflexion.

Voilà, poursuit cependant Rousseau (qui n'a pas même fourni un commencement de preuve), voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de Vamour de soi et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l' amourpropre. Ce qui rend l'homme essentiellement bon, c'est d'avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres. — Voilà donc une « essence » qui a des conditions préalables ! — Ce qui le rend essentiellement méchant, c'est d'avoir beaucoup de besoin et de tenir beaucoup à l'opinion ! Il est vrai, soupire alors le rêveur, que les enfants et les hommes pouvant difficilement vivre toujours seuls, vivront difficilement toujours bons. Cette difïïculté augmentera même nécessairement avec leurs relations plus étendues, et c'est en ceci surtout que les dangers de la société rendent l'art et le soin de l'éducation plus indispensables pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ces besoins nouveaux. L'amour même, cette source de toute bonté, oblige à se rendre aimable pour être préféré de l'objet aimé (c'est le pouvoir d'ordre affectif dont nous parlions tout à l'heure), et de là les premières comparaisons avec nos semblables ; puis bientôt l'émulation, les rivalités, la jalousie, les dissensions, l'inimitié, la haine ! Enfm, du sein de tant de passions émues, l'opinion s'élève sur un trône inébranlable, et les stupides mortels, asservis dès lors à son empire, ne fondent plus leur propre existence que sur les jugements d' autrui ! — (Comme si l'opinion n'était pas au contraire un instrument essentiel de la discipline sociale et de la moralisation par la contrainte î )

Voilà comment, conclut-il, l'amour de soi, cessant d'être un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, et, dans toutes, se nourrit sans cesse

aux dépens du prochain. Ces sortes de passions, n'ayant point leur germe dans le cœur des enfants, n'y peuvent naître d'ellesmêmes ; c'est nous seuls qui les y portons, et jamais elles n'y prennent racine que par notre faute ! — Mais pourquoi s'arrêter à discuter ces contre-vérités patentes, puisque l'auteur d'Emile concède aussitôt de l'adolescent ce qu'il conteste de l'enfant. Il n'en est plus, dit-il, ainsi du cœur du jeune homme. Quoique nous puissions faire, ces passions y naîtront malgré nous : il est donc temps de changer de méthode. — Quand on pense que ces affirmations absurdes, le mot n'est pas trop fort, ont été acceptées comme parole d'évangile par tant de contemporains de leur auteur, et cela en raison des subtils détours d'un impérialisme de conquête qui se manifestait dans leur pensée en dépit d'eux-mêmes, on s'étonne au contraire de l'influence sur le cœur humain de ces passions combattives dont Rousseau s'est employé de son mieux à obscurcir, sinon à nier en toute occasion l'existence ! Il n'a en réalité triomphé que par elles. — Et nous ajouterons qu'après avoir exposé cette psychologie de l'amour de soi, il se souvient de son second Discours, et donne une petite place à la pitié dans le cœur humain, où, dit-il, cependant ici, elle se développe tard et ne tient donc plus nullement la place prépondérante qu'il lui attribuait six ans plus tôt, faute de mieux.

Nous venons de le dire, Emile, devenu jeune homme, verra son précepteur changer soudain de méthode. Il devra connaître enfin ses semblables, mais ce sera sous un angle très particulier tout d'abord. « Je voudrais qu'on choisît tellement les sociétés d'un jeune homme qu'il pensât bien de ceux qui vivent avec lui et qu'on lui apprît si bien à connaître le monde qn'il pensât mal de tout ce qui s'y fait. » Qu'il sache combien l'homme est naturellement bon, qu'il le sente en son propre cœur, et qu'il juge de son prochain sur ce point par lui-même ; mais qu'il constate aussitôt combien la société déprave et pervertit les hommes. Qu'il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices. Qu'il soit porté à estimer chaque individu autant qu'à mépriser la multitude ! —

LE PHILOSOPHE

Son précepteur veut bien reconnaître que la méthode qui conduirait à des résultats si désirables « n'est pas facile dans la pratique ». Le mieux sera de lui montrer encore les hommes de loin, et surtout dans les pages de l'histoire ; ce qui prépare une longue digression sur les historiens.

Puis enfin, le temps étant venu de lui procurer la connaissance de Dieu et des émotions religieuses, se déroule la célèbre Profession de foi du vicaire savoyard, avec son introduction autobiographique fort piquante pour la curiosité des contemporains, et d'ailleurs assez largement romancée, car l'anecdote de l'hospice de Turin sera plus tard présentée dans les Confessions sous un jour beaucoup moins dramatique. On sait que ce vicaire, comme M^^® d'Étange, recevra d'abord des mains de son inventeur littéraire le baptême de la religion d'Éros : il a séduit une de ses jeunes paroissiennes avant de parler en évangéliste de la moderne alliance et en a été puni par son évêque ! Or c'est là une gratuite imagination de Rousseau, sans nul doute, car ni chez M. Gaime, ni chez M. Gâtier, — les deux excellents prêtres dont il déclare s'être inspiré pour tracer cette figure ecclésiastique, — l'érudition n'a pu relever rien de semblable.

M. Ritter écrit que la Profession de foi date des Charmettes dans toute sa partie affirmative ^ ; et Pierre-Maurice Masson, qui en avait fait une particulière étude, l'a donnée pour centre à son important ouvrage sur La religion de Rousseau. Le vicaire, dit-il, semble oublier presque constamment la « bonté naturelle » pour présenter l'homme, en parfait accord avec le dogme chrétien, comme déchu et comme affecté par nature d'inquiétude, de désir et d'orgueil, pour affirmer que l'homme social doit être vertueux, mais n'a jamais pu l'être sans de grands efforts sur lui-même. Après quoi, et assez timidement d'ailleurs, ce psychologue pessimiste essayera de coudre à son enseignement principal la « bonté naturelle », mais dans le sens rationnel et chrétien du mot naturel que

Page 1