I.E PHILOSOPHE
de l'éducation humaine. Sans motif intelligible au premier abord, le précepteur arrache brusquement Emile des bras d'une fiancée qu'il adore et le contraint à un départ précipité pour un lointain voyage ; et cela en vertu d'un serment d'obéissance aveugle qu'il lui a fait prêter au préalable. L'explication de cet acte arbitraire vient ensuite : il s'agit d'acquérir, au prix d'une renonciation unique, mais d'importance capitale, la maîtrise de soi et par conséquent la vertu au privilégié que forma l'éducation naturelle ! Incorrigible dédain de l'entraînement sagace et de l'habitude (cette collaboratrice indispensable de l'attitude morale dans la vie) qui trahit donc jusqu'au bout le psychologue et le moraliste purement chimérique ! Plus choquant même sur ce terrain que sur celui de la sociologie, parce qu'il traite de sujets d'expérience journalière et propose des conseils pratiques, au lieu de spéculer dans le vague sur les lointaines origines de l'homme.
Mais le livre a des suggestions de détail qui contredisent ses principes de fond et firent illusion sur ces principes. Saint- Marc Girardin, admirateur d'Émiley quoique sévère à l'enseignement de Rousseau dans son ensemble, a dit que le paradoxe n'y était qu'une enseigne propre à piper le public curieux et blasé, puisque, une fois le public alléché, l'auteur se hâte de revenir à la raison en tâchant d'y mener avec lui ce public. Nous avons déjà dit plus d'une fois ce que nous pensons de ces raisonnements apologétiques. En réalité, les paradoxes mystiques essentiels de Rousseau devaient agir bien plus amplement, bien plus durablement surtout que sa courte sagesse. Nous allons exposer en effet quels furent les fruits immédiats de y Emile et quel jugement son auteur en porta bientôt luimême.
EDUCATIONS EMILIENNES
Recommandé à l'attention publique par les poursuites inattendues de l'autorité française et peu après de l'autorité genevoise, Etnile eut un retentissement prodigieux. L'auteur se vit donc obsédé bientôt par une nuée d'éducateurs naïfs très désireux de mettre en pratique les vues qu'il soutenait avant tant d'assurance et développait avec tant de minutie. C'est ainsi qu'à Roguin, née Bouquet, — d'une famille fort dévouée à ses intérêts, — il voudra bien répondre le 31 mars 1764, sur son enfant encore à naître : « Il importe fort peu que l'enfant soit couché dans un panier d'osier ou dans autre chose. Qu'il soit couché mollement, un peu de biais et souvent au grand air... Baignez-le dans l'eau froide le jour de sa naissance, et n'ayez pas peur des rhumes, etc.. » — Nous nous arrêterons seulement sur ses relations, particulièrement typiques à ce point dé vue, avec le prince Louis-Eugène de Wurtemberg, qui, par la suite, devait devenir le chef de sa maison souveraine et duc régnant de 1793 à 1795, en pleine période terroriste ; il serait curieux de connaître ses sentiments intimes à cette date sur les disciples jacobins de Jean- Jacques.
Trente ans plus tôt, il déclarait avoir été converti à la vie simple et à la vertu par l'auteur de la Nouvelle Héloïse et il avait résolu d'élever sa petite fille selon les préceptes du grand homme. Il semble que ce robuste bébé allemand ait assez bien résisté à ces essais d'hygiène Spartiate, peut-être quelque peu mitigés par une tendre mère. Son père, correspondant assidu de l'exilé, dut essuyer de celui-ci deux ou trois rebuf-
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fades qu'il sut accepter avec une méritoire égalité d'âme. Bien mieux, il accueillit avec étonnement, mais sans ironie, certaine lettre particulièrement romanesque dont nous allons parler. Aussi bien, sentait-il, lui aussi, en exilé et en persécuté à ce moment, et se disait-il victime non de philosophes, mais de généraux, ses collègues, dont il avait « critiqué hautement la lâche oisiveté ».
Voici donc les conseils qu'il se vit adresser sur le choix d'une gouvernante capable de procurer à sa fille les bienfaits de l'éducation naturelle. Cette femme, exposait Rousseau, devra s'attacher à son élève par intérêt, et parce qu'elle aura la perspective d'être récompensée largement à la fin de son entreprise éducatrice, si cette entreprise a été couronnée de succès. Car telle est la plus sûre garantie de tout dévouement mercenaire. Elle devra de plus être dépourvue de toute culture intellectuelle. Si en effet elle savait trop, elle se déguiserait plus facilement aux yeux de ses maîtres : « Vous la connaîtrez bien mieux si elle est ignorante. Dût-elle ne pas savoir lire, tant mieux, elle apprendra avec son élève ! » Thérèse Le Vasseur aurait donc pu poser sa candidature à cet emploi de si grande difficulté pratique. Pour s'assurer du dévouement de cette éducatrice à ses devoirs, le prince et la princesse lui montreront un jour, en se promenant avec elle, une jolie petite maison pourvue de basse-cour, jardins, terres arables, lui en feront admirer les agréments divers et lui diront soudain : « Élevez notre fille à notre fantaisie. Tout ce que vous voyez ici est à vous ! »
L'enfant elle-même devra savoir de bonne heure que le sort de sa gouvernante est entre ses mains. Et voici qui sera fort contraire à cette éducation initiale par la nécessité, dont Emile fait l'assise de la pédagogie du premier âge, à ce sentiment de faiblesse qui, seul, fait regarder l'enfant avec quelque respect vers les adultes plus forts. Mais Rousseau a son idée de derrière la tête en instruisant sur ce point la jeune personne. Supposons, indique-t-il en effet tout aussitôt, un moment important, critique même, où la princesse ne veuille
JEANrJACQUES ROUSSEAU
rien entendre des suppliantes objurgations de sa bonne, cette dernière, ayant tout essayé en vain pour se faire écouter, s'attendrira soudain en regardant son élève avec douleur et lui dira : « C'en est donc fait I Tu m'ôtes le pain de ma vieillesse ! » Et le philosophe d'ajouter : « Je suppose que la fille d'un tel père ne sera pas un monstre ! Gela étant, l'effet de ce mot est sûr. » Et l'on peut faire en sorte que la petite personne se le redise mentalement à toute heure !
Au surplus, les autres modes de l'éducation conseillée procèdent tous de la même inspiration romanesque : depuis le mémoire rédigé d'avance qui règle les plus minces détails de cette éducation et que tout le monde, dans la maison, doit savoir par cœur, jusqu'à ces sublimes conversations concertées en vue l'enfant, qui, pendant le repas familial, amènent les domestiques « derrière les chaises à se prosterner devant leurs maîtres au fond de leur cœur î » Mais la conclusion de cette longue lettre rend enfin la parole au bon sens, trop constamment tenu par l'auteur à l'écart. Et quelle épigraphe topique elle fournirait, au besoin, pour VÉmile : « Du reste, ce ne sont peut-être ici que les délires d'un fiévreux. La comparaison de ce qui est à ce qui doit être m'a donné l'esprit romanesque et m'a toujours jeté loin de tout ce qui se fait ! Mais ce sont mes idées que vous me demandez. Je vous tromperais si je vous donnais la raison des autres pour les folies qui sont à moi ! En les faisant passer sous les yeux d'un si bon juge, je ne crains pas le mal qu'elles peuvent causer ! » Par malheur elles n'ont pas toujours passé sous les yeux de bons juges ! Cette fois du moins l'auteur eut raison de penser qu'elles resteraient inolîensives. L'Allemand sentimental, mais pratique aussi, ne songea pas un instant à tenir compte de si singuliers avis ; mais l'inventeur conserva malgré tout quelque inquiétude à leur sujet, car on le voit écrire, le 24 janvier 1764, à des amis du couple princier : « Flatté de l'approbation qu'ils donnent à mes maximes, je ne suis pas sans crainte que leur enfant ne soit peut-être un jour victime de mes erreurs ! » C'est une réserve qu'il a faite également mainte
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fois au sujet de ses propositions politiques, mais qui n'a pas été écoutée de ses clients mystiques : « Je les suppose, poursuit-il en parlant toujours de ses correspondants souabes, assez éclairés pour discerner le vrai et ne pratiquer que ce qui est bien... La difficulté d'une telle éducation est extrême ! Elle n'est bonne que dans son tout et qu'autant qu'on y persévère ! (Gomment peut-il en savoir quelque chose ?) Si on change de système ou si seulement on se relâche, tout ce qu'on aura fait jusque-là gâtera tout ce qu'on voudrait faire à Vavenir ! » Oh combien !
Innombrables sont, au surplus, les jugements hésitants, scrupuleux, ou même franchement sévères qui sont tombés de la plume de Jean- Jacques en personne sur l'ouvrage, d'ailleurs jugé par lui et par ses contemporains comme le plus important de son œuvre : « Il me reste à publier, écrit-il dès le 29 novembre 1760 au pasteur Vernet, une espèce de traité de l'éducation, plein de mes rêveries accoutumées et dernier fruit de mes promenades champêtres ! » Ces promenades dont nous savons déjà et dont nous dirons mieux encore par la suite le caractère presque constamment hallucinatoire ! — Puis, dans la préface même du livre, l'auteur eut soin de consigner cette remarque : « On m'attaquera sans doute, et peutêtre n'aura-t-on pas tort. On croira moins lire un traité d'éducation que les rêveries d'un visionnaire sur l'éducation. Qu'y faire ? [On peut toujours se taire sur ce qu'on ignore.] Ce n'est pas les idées d' autrui que j'écris, ce sont les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes [vision romanesque et mystique du monde]. Il y a longtemps qu'on me l'a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d'autres yeux et de m' affecter d'autres idées? Il dépend de moi de" ne point abonder dans mon sens [ne l'a-t-il pas fait ?] et de ne point croire être seul plus sage que tout le monde [donne-t-il l'impression qu'il ne le croit pas ?] Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit. » Nous savons dans quelles conditions, sous l'empire de quels souvenirs et de quelles rancunes.
Ses lettres au prince de Wurtemberg sont souvent un com-
mentaire de ces réserves, ainsi que nous l'avons vu. Lorsqu'il s'arrêta quelque^ jours à Strasbourg après sa fuite de Motiers, en 1765, un certain M. Angar se fit présenter à lui pour lui dire : « Vous voyez, Monsieur, un homme qui élève son fils suivant les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre Emile. Tant pis. Monsieur, lui répondit laconiquement l'homme célèbre ! Tant pis pour vous et pour votre fils ! Tant pis ! » — En 1770, consulté par un précepteur chargé d'un enfant de grande maison, il écrira, toujours dans le même sens : « S'il est vrai que vous avez adopté le plan que j'ai tracé dans Emile, j'admire votre courage. Il faut tout ou rien [c'est l'échappatoire qu'il a choisie]. Il faut exercer pendant dix ans au moins, vigilance, patience, fermeté [?] (de la fermeté à ne pas faire même une observation au gamin) trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez vous relâcher un instant sans risquer de tout perdre, entièrement tout ! Un moment d'impatience, de négligence ou d'oubli peut vous ôter le fruit de six ans de travail sans qu'il ne reste rien du tout, pas même la possibilité de le recouvrer par le travail de dix autres ! »
Voilà donc le fin du fin en matière d'éducation naturelle ! L'éducation traditionnelle n'est pas du moins une arme à double tranchant comme cette diabolique invention ! Mais n'y a-t-il pas tout simplement, dans ces lignes si dubitatives, une rétractation, arrêtée dans sa franche expression par l'orgueil ? « L'entreprise est héroïque, conclut cependant le pédagogue mystique !... Mais aussi, quel don vous aurez fait à vos semblables et quel prix pour vous-même ! (Par l'acquisition d'un ami modèle dans la personne de son pupille)... Dix ans de travaux immenses, et les plus douces jouissances pour le reste de vos jours et au delà !... Si d'ailleurs vous avez besoin de conseils, ils sont désormais au-dessus de mes forces ; je ne puis vous promettre que de la bonne volonté 1 » C'est encore ce qu'il y a de mieux à fournir lorsqu'on entreprend d'adapter à la vie sociale une petite créature dont les instincts la poussent la plus souvent dans un tout autre
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sens. Mais quelques jours plus tard, l'hôte de la rue Plâtrière ne se sentira même plus la force de tenir cette dernière promesse et préférera dégager entièrement sa responsabilité par cette déclaration finale : « Votre élève est fait (par sa naissance) pour avoir un jour place aux petits soupers des rois. Il doit sans doute aimer tout ce qu'ils armeront. Ce n'est pas un Emile que vous avez à élever.. Aussi, gardez-vous bien d'être un Jean- Jacques ! » C'est ainsi qu'il lui fallait bien se dérober chaque fois qu'il risquait de se trouver en contact avec la nature humaine véritable et avec les faits de la vie, beaucoup moins complaisants que les romans à ses rêveries favorites.
Il reste que l'Emile a largement influé sur la culture de la plante humaine en notre temps : « Si le premier âge de l'homme, écrira la Harpe (que la Révolution devait faire plus sévère au rousseauisme dans son ensemble), si cet âge si intéressant et si aimable jouit aujourd'hui, en tous sens, de cette douce liberté qui lui permet de développer tout ce qu'il a de naïveté, de gaité et de grâce, s'il n'est plus intimidé et contraint, c'est à l'auteur de l'Emile qu'il en a l'obligation. » Pour une part, certes, — bien qu'on ne voie pas que l'enfance d'une Sévigné ou même d'un Racine ait été si contrainte — mais c'est une question encore ouverte que celle de savoir si l'éducation masculine n'a pas perdu fâcheusement de sa virilité traditionnelle a mesure que se répandit cette influence du Quiétisme féminisé. L'Angleterre et la Prusse, qui ont résisté à ces suggestions plus longtemps que les autres nations de l'Europe au cours du siècle romantique, ne s'en étaient pas mal trouvé jusqu'à son terme. Les caractères, au cours de la période rousseauiste, vaudront-ils, sous le regard moins prévenu des historiens futurs, ceux que mûrissaient des âges plus rationnellement chrétiens ? C'est une décision qu'il faut laisser à l'avenir.
Ajoutons que le gazetier Bachaumont, écho des cercles littéraires et mondains du Paris de Louis XV, avait proposé du livre, au lendemain de sa publication, ce jugement assez
topique : « Tout le monde convient que ce traité d'éducation est d'une exécution impossible et l'auteur n'en disconvient pas lui-même. Les seules choses judicieuses qui y soient sont tirées de livres écrits sur cette matière, et de Locke en particulier. La plupart des préceptes de médecine qu'il débite sur le premier âge sont très bons, mais tirés de toutes les thèses soutenues dans la Faculté depuis plusieurs années... C'est par un talent rare qu'il a le secret d'enchaîner son lecteur et de l'empêcher de voir le vice de ce livre. Son éloquence, rapide et brûlante, porte de l'intérêt dans les plus grandes minuties. D'ailleurs, V amertume sublime qui découle continuellement de sa plume ne peut que lui concilier le plus grand nombre des lecteurs... Il faut ajouter que l'auteur possède au suprême degré la partie du sentiment. Ah ! que ne pardonne-t-on pas à qui sait émouvoir! » Il y a là un juste milieu entre « la honte d'un siècle qui pense », selon le jugement, cité plus haut par nous, de Bonnet, et les enthousiasmes excessifs des dévots de la religion nouvelle.
Pour terminer sur ce sujet, nous nous tournerons une fois encore vers Rousseau lui-même et nous rappellerons les vues qu'il échangea peu avant sa fin, avec Bernardin de Saint- Pierre. Le plus intime confident de ses derniers jours nous les a transmises en ces termes : « Voilà, lui dis-je aux Tuileries, voilà des enfants que vous avez rendus heureux ! On a fait ce que vous demandiez ! — Il s'en faut bien, me répondit-il ! On se jette toujours dans les extrémités. J'ai parlé contre ceux qui leur faisaient ressentir leur tyrannie, et ce sont eux à présent qui tyrannisent les gouvernantes et les précepteurs à leur tour! » Résultat engendré, remarquons-le, dans toutes les sphères de l'activité humaine et dans le domaine politique en particulier, par la mystique et « impérialiste » prédication de la bonté naturelle l
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