‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 30 sur 64 · Correspondance; édition Auguis, II · texte numérisé non relu

Correspondance; édition Auguis, II

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ceux qu'on me fait supporter par force... Cherchez combien d'argent vaut une heure de la vie et du temps d'un homme (tel que moi est ici sous-entendu). Comparez les bienfaits de Mme d'Epinay avec mon pays sacrifié [!] et deux ans d'esclavage, et dites-moi qui, d'elle ou de moi, a plus d'obligation à l'autre ?... Oh, que je connais bien tous les sens de ce mot d'amitié. C'est un beau nom qui sert souvent de salaire à la servitude ! Mais où commence Vesclavage, l'amitié finit à l'instant ! J'aimerai toujours à servir mon ami pourvu qu'il soit aussi pauvre que moi ; s'il est plus riche, soyons libres tous deux, ou qu'il me serve lui-même, car son pain est tout gagné et il a plus de temps à donner à ses plaisirs... tant c'est une belle chose que d'être riche pour dominer et changer en bienfaits les fers qu'on nous donne ! etc.. »

Quelques semaines plus tard, il écrira, tout à fait sur le même ton, à M^^^ d'Houdetot, en lui parlant de sa belle-sœur : « De tous les services, ceux qui se tirent de la bourse et qu'on rend avec de l'argent sont ceux dont je fais le moins de cas, surtout quand ils sont publics, car de toutes les sortes de sacrifices, l'argent est celui qui coûte le moins à donner et le plus à recevoir ! » Où sont les larmes d'attendrissement dont il mouilla la main de sa bienfaitrice lors de leur première visite à l'Ermitage, préparé pour le recevoir ? Saint- Lambert relèvera vertement, lui aussi, cette déclaration si choquante chez un homme qui, avec l'argent très délicatement donné, avait reçu tant de témoignages d'une affectueuse estime. « Ainsi, poursuit-il encore sur un ton de plus en plus amer, ainsi, entre amis, celui qui donne est, sans contredit, fort obligé à celui qui reçoit... Ne s'agit-il donc, en amitié, que de poursuivre, l'argent à la main, un homme qui ne s'en soucie point et fait plus de cas d'une heure de son temps et de sa liberté que de tous les trésors du monde ? Ne s'agit-il que de mettre aux méprisables dons qu'on le contraint d'accepter un prix qu'il ignore et qu'on ne lui apprend que quand il n'est plus temps de s'en dédire ; comme ces malheureux qui se trouvent enrôlés après avoir reçu [l'ar-

gent de] leur engagement en pur don ? » Mais était-il donc au niveau intellectuel et moral des infortunés de cette sorte et ignorait-il que la reconnaissance a été inventée pour payer les dons qu'on ne saurait rembourser d'autre manière ?

« Ne parlons plus, conclut-il cependant, de ces amis perfides. Ils m'ont perdu ! Ils en perdront d'autres qui ne s'en défient pas... J'ai cru devoir vous exposer mes principes sur ce point... Pourquoi de vrais- je du retour à qui ne me fait pas le moindre plaisir ? Je ne sais si ces maximes sont celles de l'ingratitude, mais sûrement, elles ne sont pas celles de l'avidité. Je me fais honneur d'avoir un cœur qui n'est point à vendre, etc.. » Pourtant, le redoutable sophiste garde quelque inquiétude sur l'accueil qui sera fait à des déclarations dans lesquelles sa prétendue « sensibilité » se montre sous un jour si étrange, car il croit devoir terminer par cette échappatoire prudente : « Je ne sais. Madame, si vous comprenez quelque chose à tout ce verbiage. Pour moi, je viens de le relire, et je n'y comprends rien. Mais ma tête s'en va. Mon âme et ma raison sont à bout et je me sens hors d'état de recommencer ! » Ainsi, dans VHéloïse, des notes mises au bas des pages par l'éditeur supposé de ces lettres, monuments du mysticisme passionnel, viennent atténuer les trop démoralisantes affirmations de ses romanesques héros.

Dans son Introduction au livre posthume de Saint-Marc Girardin sur Rousseau, Bersot, cet homme de cœur et de talent, a souligné le danger du sentiment qui inspire les lignes ' que nous venons de reproduire, et qui forme d'ailleurs un des corollaires essentiels du Rousseauisme, puisqu'il n'est qu'une autre façon d'affirmer la bonté naturelle comme un privilège des plébéiens de notre temps : c'est la protestation des pauvres contre les riches en vertu d'une supériorité morale prétendue de ces pauvres sur ces riches ; suggestion du christianisme certes, mais que Jean- Jacques professait en mystique hérétique, sans l'avoir suffisamment encadrée de raison : « Il plaisait, dit-il, à Rousseau, de faire le pauvre qui a pitié des riches. Cette pitié superbe est bien haute pour

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le commun des âmes. Dans la plupart, elle devait céder la place à Venvie qui est un sentiment simple ! » Si simple et si « naturel » en effet qu'il était assurément la source de l'autre, chez le maître aussi bien que chez les disciples.

Une troisième fois, parmi les inédits de Streckeisen- Moultou, nous trouvons sous la plume de Rousseau, — dans un fragment que l'éditeur considère comme un projet de préface aux Confessions et date du séjour à Wooton — un commentaire sur son ingratitude théorique : « J'étais fait, écrit-il alors, pour être le meilleur ami qui fût jamais, mais celui qui devait me répondre est encore à venir... Pour de l'argent et des services, mes amis sont toujours prêts ; j'ai beau refuser ou mal recevoir, ils ne se rebutent point et m'importunent sans cesse de sollicitations qui me sont insupportables. Je suis accablé de choses dont je ne me soucie point; les seules qu'ils me refusent sont les seules qui me seraient douces. Un sentiment doux, un tendre épanchement est encore à venir de leur part [!!!] et l'on dirait qu'ils prodiguent leur fortune et leur temps, pour épargner leur cœur... Je ne reconnais pour vrais bienfaits que ceux qui peuvent contribuer à mon bonheur et c'est pour ceux-là que je suis pénétré de reconnaissance (?). Mais certainement l'argent et les dons n'y contribuent pas ! (Il n'a pourtant guère vécu pendant trente ans d'autre chose.) Quand je cède aux longues importunités d'une offre cent fois réitérée, c'est plutôt un malaise dont je me charge pour acquérir le repos qu'un avantage que je me procure. De quelque prix que soit un présent et quoi qu'il coûte à celui qui me l'offre, comme il me coûte encore plus à recevoir, c'est celui dont il vient qui m'est redevable. C'est à lui de n'être pas un ingrat ! Cela suppose, il est vrai, que la pauvreté ne m'est point onéreuse et que je ne vais point à la quête des bienfaiteurs et des bienfaits. Ces sentiments, que j'ai toujours professés, témoigneront de ce qu'il en est ! » Au vrai, — car, avec lui, il faut toujours prendre le sophisme sur le fait de peur de le laisser échapper, tant il est habile, — au vrai, il n'a jamais manqué de rien

depuis 1750 et c'est la médiocrité dorée, nullement la pauvreté dont il se contente ; et cette absence de souci pour le lendemain, qu'il dut à des amis presque sa vie durant, contribue grandement à son bonheur quoi qu'il en dise, — après qu'il s'est d'ailleurs exonéré, par le moyen que l'on sait, de toute charge de famille. — Il a enfin résumé en termes frappants cette thèse d'incommensurable orgueil, à la fois artistique et mystique, lorsqu'il a écrit ^ : « Mes amis riches m'ont recherché... c'est à eux de me faire oublier leur opulence. Pourquoi fuirais- je un ami dans l'opulence tant qu'il sait me la faire oublier. Ne suffit-il pas que je lui échappe à l'instant que je m'en souviens ? » Telle est sa conception vraie du a devoir sacré » de l'amitié, tout au moins en ce qui le concerne.

Pour résumer nos observations sur ce point, nous remarquerons qu'il invoque tantôt la supériorité de l'homme d'âge sur le jeune homme, tantôt celle du pauvre sur le riche pour échapper aux réciprocités amicales. Dans la réalité, comme nous l'avons indiqué, ce n'est ni comme vénérable par les ans, ni comme pauvre par sa volonté (et toujours assez relativement pauvre, nous l'avons dit) que Rousseau se sent supérieur à ses familiers et en situation de les traiter comme il le fait le plus souvent ; ces deux qualités n'attirent guère les amis et ne mettent en situation d'exercer vis-à-vis d'eux aucune exigence. C'est à titre d'homme de génie reconnu et consacré par l'opinion tout d'abord, puis, de plus en plus avec les années, c'est comme délégué du Dieu-Nature à la rédemption du monde moderne, et comme doté à ce titre d'un privilège éminent, la qualité naturelle et inamissible de la bonté qu'il a réclamé tous les droits et rejeté tous les devoirs de l'amitié. Telles sont les véritables sources de puissance dans lesquelles il puise jusqu'à l'ivresse, tout en évitant de les mentionner franchement au cours de ses incessantes apologies personnelles sur ce point : tel est l'argument inexprimé qui persuadait dans ses plaidoyers et qu'on y doit sous-entendre san's cesse.

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