Annales, IV, 27i
LE MALADE
C'est le mysticisme esthétique et le mysticisme social qui lui fournissent la justification de son attitude en amitié et qui le conduisent à juger ses bienfaiteurs très largement redevables encore à leur obligé.
Tous n'étaient pas de cet avis, cependant, et Voltaire, — incapable d'apercevoir nettement ce trait mystique en son rival qu'il ne pouvait envisager dans la perspective du temps, — a méchamment mais spirituellement résumé dans son pamphlet de la Guerre de Genève ce qui paraissait au dehors des successives et retentissantes ruptures de l'homme au cœur sensible avec ses plus discrets bienfaiteurs (car Hume, par exemple, ne lui prit certainement rien du temps précieux de ses rêveries éro tiques).
Il se connaît finement en amis !
Il les embrasse et pour jamais les quitte.
L'ingratitude est son premier mérite.
Par grandeur d'âme, il hait ses bienfaiteurs.
Versez sur lui les plus nobles faveurs,
Il frémira qu'un homme ait la puissance,
La volonté, la coupable impudence
De V avilir en lui faisant du bien, etc..
Si, d'ailleurs, on trouvait trop fort ce mot de « haïr » — en songeant que Rousseau s'est déclaré et cru incapable de haine, aussi bien que de vanité, — on devrait se souvenir qu'il l'avait jeté non seulement à Voltaire et en public : « Je vous hais, Monsieur... je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu ! » Mais en outre à des catégories entières de citoyens : « Je hais les riches... Je hais les grands et je les haïrais bien davantage encore si je les méprisais moins ! » Ceci en s'adressant à l'un des moins haïssables d'entre eux, le président de Malesherbes. Et quoi qu'il ait dit sur ce point, il n'en restait pas toujours aux généralités contre les autorités sociales : car on sait de quelle animosité il poursuivit le comte de Lastic, — « l'homme au beurre » de la Nouvelle Héloïse — pour un
malentendu grossi par les Le Vasseur mère et fille, ces deux infatigables commères. Cette ténacité dans la rancune choqua sa fidèle et droite amie M^^^ Dupin de Ghenonceaux qui lui reprocha sévèrement ce trait de son roman et lui conseilla de r effacer pâr un « carton », comme Moultou devait le faire pour la mention de VAloïsia dans la Lettre à M. de Beaumont. Puisque, lui disait-elle, cette histoire de beurre naquit d'une inadvertance, suivie d'excuses et d'honnêteté de toutes sortes, il suffit pour effacer cette insulte peu justifiée de n'être pas un monstre ! — Elle ne fut pourtant pas effacée.
Dès 1749, Rousseau, annonçant à M^^^ (jg Warens qu'il a été chargé de quelques articles dans l'Encyclopédie naissante, lui envoie cette profession de foi spontanée : « Je tiens au c... et aux chausses des gens qui m'ont fait du mal ; la bile me donne des forces et même de l'esprit et de la science... Si l'ardeur de la haine l'a emporté quelques instants dans mes occupations sur celle de l'amitié, croyez qu'elle n'est pas faite pour avoir longtemps la préférence dans un cœur qui vous appartient. Je quitte tout pour vous écrire, etc.. » C'est que l'invective est son élément et que sa morsure emporte le morceau. Préparant la Lettre à M. de Beaumont, il décrit à Moultou son état d'âme en ces termes : « Je vous jure que les mains me démangent. Le genre polémique n'est que trop de mon goût. J'y avais renoncé pourtant. Ceux qui me forcent à le reprendre ne s'en trouveront pas longtemps aussi bien qu'ils l'ont espéré. » Puis, le tour des protestants, de Montmollin en particulier, étant venu avec les Lettres de la montagne : « Vos ministres, écrit-il à du Peyrou, vu leurs mœurs, leur crasse ignorance, devraient trembler qu'on s'aperçût qu'ils existent. Je suis tenté de faire ma paix avec tous les clergés aux dépens du vôtre... J'espère ne pas me livrer à la vengeance, mais, si je les touche, comptez qu'ils sont morts ! Je les trouve peu sages de m' aimer mieux loup que brebis I » Car telles sont les réactions trop fréquentes de là sensibilité trop aveuglément écoutée. Mais, sur tout cela, le plaintif virtuose a su faire amplement illusion au public.