‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 32 sur 64 · LA CRISE DE · texte numérisé non relu

LA CRISE DE

Lorsque Rousseau sent rimpcrieux besoin d'échapper, coûte que coûte, à cet « esclavage » de la réciprocité amicale qui pèse lourdement sur ses débiles épaules, son émotivité extrême connaît deux sortes de paroxysmes, qui s'associent d'ailleurs ou même se substituent l'un à l'autre, par des transitions insensibles, dans les crises typiques de son existence affective. Le premier est un irrésistible élan vers l'indépendance à tout prix reconquise, une sorte de fuite éperdue, en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les plaintes ou les imprécations des victimes de son ingratitude ; le second est un accès de suspicion morbide à l'égard de quiconque paraît faire obstacle à cette libération immédiate ou à tout autre élan passionnel du caractère faible. Comme exemple du premier cas, on pourrait citer l'abandon dans la rue de Lyon de M. Lemaître, terrassé par une attaque épileptif orme ; comme exagération du second, l'aventure du ruban « rose et argent » dérobé à la camériste de Turin et dont la pauvre Marion porta la peine : « Lorsque je chargeai cette malheureuse fille, a écrit Rousseau, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée j je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit : je l'ac-

JEAN-JACQUES ROUSSEAtJ

cusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m' avoir donné le ruban parce que mon intention était de le lui donner ! »

Mais d'autres incidents de sa jeunesse sont plus instructifs que ceux-là. Tout d'abord son attitude de 1729 à l'égard de ses maîtres, les Solar-Gouvon qui lui préparaient, avec une méritoire sollicitude et des soins personnels, une destinée fort au-dessus de celle qu'il pouvait raisonnablement espérer à cette époque de sa vie. Nous avons dit qu'engoué du Genevois Bâcle, son ancien camarade d'atelier, il commença de se déranger dans son service aussi bien que dans ses heures de leçons ; et voici ses commentaires sur les conséquences immédiates de cette première faute. « On me fit des réprimandes que je n'écoutai pas. On me menaça de me congédier. Cette menace fut ma perte : elle me fit entrevoir qu'il était possible que Bâcle ne s'en allât pas seul [vers Genève où il retournait]. Dès lors, je ne vis plus d'autre plaisir, d'autre sort, d'autre bonheur que celui de faire un pareil voyage... Plein de cette sage fantaisie, je me conduisis si bien que je vins à bout de me faire chasser, et, en vérité, ce ne fut pas sans peine... Sentant, malgré moi, l'extravagance de ma conduite, j'y ajoutai, pour m'excuser, l'injustice et Y ingratitude, croyant ainsi mettre les gens dans leur tort et me justifier à moi-même un parti pris par nécessité. » C'est-à-dire un parti qu'il pourrait alors se dire avoir été pris par nécessité. — Que n'a-t-il raisonné aussi sainement, dans ses Confessions, sur sa rupture avec d'Epinay qui a plus d'une analogie avec cet épisode de sa jeunesse. Mais les conséquences des événements de 1757 lui étaient encore trop présentes en 1769 pour qu'il pût juger de ces derniers avec le même détachement.

A Turin, cependant, l'un des grands seigneurs qui s'intéressent à lui, le comte de Favria, lui propose encore, avec une vraie générosité de cœur, d'oublier ses incartades et ses impolitesses s'il veut bien rentrer dans le droit chemin sans arrière-pensée ; et ce langage touche un instant le jeune fou par sa franche bienveillance. Mais ce ne fut, dit-il, qu'un éclair de bon sens et de bonne foi : « Ce cher voyage était trop

LE MALADE

empreint dans mon imagination pour que rien en pût balancer le charme ! » Que n'a-t-il écrit, en rappelant un autre projet de voyage vers Genève, celui de 1757 : « Ce fatigant, ce peu triomphant voyage aux côtés de M"^^ d'Epinay malade était trop empreint de sombres traits dans mon imagination despotique pour que rien en pût balancer les affres ! » Au lieu de rester, il s'agissait alors pour Rousseau de partir afin de satisfaire à la reconnaissance et à l'amitié ; mais il restera la seconde fois de même qu'il partit la première, obéissant à sa congénitale faiblesse de caractère qu'il revêtira seulement désormais de plus spécieux prétextes.

Il voit clair dans son état mental de 1729 en 1766. « J'étais tout à fait hors de sens, ajoute-t-il en effet. Je m'endurcis, je fis le fier et je répondis arrogamment que, puisqu'on m'avait donné mon congé, je l'avais pris, qu'il n'était plus temps de s'en dédire et que, quoi qu'il pût arriver en ma vie, j'étais bien résolu à ne jamais me faire chasser deux fois d'une maison ! » Quelle dextérité déjà dans le choix des arguments protecteurs de l'instabilité affective. « Alors, achève-t-il, ce seigneur, justement irrité, me donna les noms que je méritais, me mit hors de la chambre par les épaules et me ferma la porte aux talons... Moi, je sortis triomphant, comme si je venais de remporter la plus grande victoire, et, de peur d'avoir un second combat à soutenir, j'eus l'indignité de partir sans aller remercier M. l'abbé de Gouvon de ses bontés ! » Folie pardonnable à dix-sept ans, sans doute, et que la sincérité du narrateur fait très volontiers excuser de son lecteur. La suspicion injustifiée ne s'y mêle pas du moins à la légèreté du cœur pour en aggraver les fautes.

Mais venons au second type de la crise d'imagination chez Rousseau : celui de la suspicion morbide, fût-ce devant le bienfait reçu, surtout devant ce bienfait parce qu'il sent l'incapacité de le payer. Une première ébauche nous en sera fournie par sa célèbre aventure avec la courtisane Zulietta sur les bords de l'Adriatique : « Non, soupire-t-il en contant cet épisode dans ses Confessions, non, la Nature ne m'a point

198 JEAN-JACQUES ROUSSEAU v

fait pour jouir! Elle a mis, dans ma mauvaise tête, le poison de ce bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur. S'il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon caractère, c'est celle que je vais raconter... Qui que vous soyez qui voulez connaître un homme, osez lire ce qui va suivre : vous allez connaître à plein Jean-Jacques Rousseau !» Il a été mis en relations par un ami avec une belle personne peu sévère et le voici quelques instants plus tard en tête à tête avec elle. Elle lui paraît si accomplie que le don de sa personne peut passer pour un bienfait véritable ; et, tout aussitôt, le soupçon envahit sa pensée de façon à la remplir presque aussitôt tout entière. Il se demande comment un très mince personnage, un galant de passage et d'occasion tel que lui obtient si facilement les faveurs d'un pareil trésor de beauté. Un éblouissement, des pleurs involontaires sont la première conséquence de cette inquiète interrogation : « Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui se passait dans ma tête à ce moment ? Je me disais : il y a là quelque chose d'inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d'une

indigne s , ou il faut que quelque défaut secret que j'ignore

détruise l'effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer ! » C'est donc une appréhension pathologiquequi f ait alors couler dans ses veines «un froid mortel », au point qu'il sent ses jambes flageoler sous lui !

Ce défaut secret qu'il entrevoit comme la solution du problème posé devant son sens logique affolé, il s'est pris aussitôt à le chercher avec une contention d'esprit singulière, et ce sont encore ces investigations, si pleinement inopportunes, qui lui ont fait verser de peu touchantes larmes. Enfin, il respire, il a trouvé. Il constate en effet une anomalie fort insignifiante et pour ainsi dire invisible dans les charmes sans voiles de la Zulietta; nous n'appellerons pas, comme il le fait, ce très léger défaut par son nom : « Je me frappe, dit-il, j'examine... me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir ce défaut ; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, je vis, clair comme le jour, que dans la

LE MALADE

plus charmante personne dont je pusse me former l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de monstre , le rebut de la Nature, des hommes et de l'amour ! ... Je poussai la stupidité jusqu'à lui parler de la chose. Elle la prit d'abord en plaisantant... mais je la vis enfin rougir, se redresser, et, sans dire un seul mot, s'aller mettre à la fenêtre ! » — Elle récarte ensuite avec obstination malgré ses tentatives de retour. Il sent trop tard son extravagance, se la reproche, regrette des instants qu'il n'avait tenu qu'à lui de rendre les plus doux de sa vie et termine sur cette remarque caractéristique : « De quoi je n'ai pu me consoler, c'est qu'elle n'ait emporté de moi qu'un souvenir méprisant ! » — Transportez maintenant du physique au moral cette investigation rationnelle ^n apparence et pathologique en réalité, vous aurez l'affaire d'Epinay ou l'affaire Hume. C'est par cette disposition du tempérament qu'il a, selon ses propres termes, passé sa vie à faire de grandes et courtes fautes, puis à les expier par de « vifs et longs repentirs » ! Seulement, il est venu un temps où le repentir n'est plus monté pour lui jusqu'à cette sphère de l'esprit où se forment les idées synthétiques et les raisonnements dignes de ce nom.

Nous venons de mentionner l'affaire Hume. C'est surtout dans VHéloïse, en caractérisant Saint-Preux, cet autre luimême, que Rousseau a placé une étonnante prophétie de son aventure anglaise, quelque sept ou huit années avant l'événement. On la trouvera dans la dixième lettre du livre H, qui est adressée par l'amant de Julie à l'amie de celle-ci, Glaire d'Orbe. — Lord Bomston, ami du précepteur et séducteur de ]VP^® d'Étange, vient de lui donner cette marque d'affection généreuse de se faire bénévolement son compagnon de route au cours du très pénible voyage qui va l'éloigner de sa maîtresse ; mais la logique morbide du jeune homme s'est éveillée sous l'influence de son chagrin et l'Anglais va bientôt s'en ressentir. « En rapprochant, dans mon délire, écrit en effet Saint-Preux, toutes les circonstances de mon départ, j'y crus reconnaître un dessein prémédité. » A savoir, chez le

lord, le dessein de se réserver la possession de Julie qu'il aimerait secrètement et dont il éloignerait un rival. « A peine ce doute affreux me fut-il entré dans l'esprit, que tout me sembla le confirmer... Tout redoublait mes ridicules soupçons et le zèle de l'humanité ne lui inspirait rien d'honnête en ma faveur, dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison! A Besançon, je sus qu'il avait écrit à Julie sans me communiquer sa lettre. » C'était pour offrir à la jeune fille (qui le refusera) un refuge avec son amant dans un des manoirs anglais du grand seigneur. « Je me tins alors suffisamment convaincu... Il reçut la réponse : je lui laissai le temps de l'ouvrir, je l'entendis de ma chambre murmurer, en lisant, quelques mots : « Ah, Julie, j'ai voulu vous rendre heureuse... Je respecte votre vertu, mais je plains votre erreur !... — J'enfonçai la porte, j'entrai comme un furieux ! Non, je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ. Il prit mes discours pour un vrai délire : Vous avez perdu la raison. Je ne me bats point contre un insensé ! — Je sentis, dans l'accent de ce discours, je ne sais quoi qui n'était pas d'un perfide ! Je n'eus pas jeté les yeux sur les siens, que tous mes soupçons se dissipèrent. Imaginez dans quel état je me trouvai après avoir lu la lettre de Julie qui m'apprenait les bienfaits inouïs de celui que j'osais calomnier avant tant d'indignité, etc.. » Milord Edouard rapportera de son côté cette scène à Julie en ajoutant : « Une erreur de notre ami l'a ramené à la raison ! » Jean- Jacques, qui écrit vraisemblablement ici de souvenir et fait allusion à quelque circonstance de sa vie qui n'a pas trouvé place en ses mémoires, était également revenu à la raison aussitôt après son accès aux pieds de Zulietta ; mais il y reviendra de moins en moins facilement par la suite, à mesure que progressera la maladie mentale dont assurément il portait en lui dès longtemps le germe. Il finira par n'y pouvoir plus revenir.

LE MALADE

L « ABUS D UN DEPOT CONFIÉ PAR l'amitié »

Étudions maintenant la première crise de cette sorte sur laquelle nous possédions d'autres témoignages que le sien, parce qu'elle se produisit après ses éclatants débuts dans la carrière des lettres et lorsque l'attention publique s'était fixée déjà avec curiosité sur ses faits et gestes. — Lorsque, dans ses Confessions, il mentionne sa rencontre initiale avec Mlle (le Bellegarde, la future M^^ d'Houdetot (en 1748), il écrit à ce propos : « J'étais bien éloigné de prévoir que cette jeune personne ferait un jour le destin de ma vie, et m'entraînerait, quoique bien innocemment, dans l'abîme où je suis aujourd'hui ! » — Retenons ce « bien innocemment », car certains disciples, moins équitables que leur maître, ont prétendu rendre Sophie responsable pour une bonne part des conséquences que ses visites à l'Ermitage entraînèrent pour son imprudent amoureux. Et confirmons en outre que celui-ci ne se trompe point sur l'importance dans sa vie, dans son œuvre et dans les immenses répercussions de cette œuvre, des rapports de voisinage noués entre M™® d'Houdetot et lui au cours de l'année 1757.

Née d'un self made man qui paraît avoir été un homme de droiture et de cœur, — en cela bien différent de son fils aîné, le peu sympathique Epinay, — cette jeune femme avait hérité la bonté de son père, mais non pas sa ferme volonté : âme douce et tendre, mais quelque peu molle et malléable, aux hommes aussi bien qu'aux événements, elle devait toutefois s'attacher fidèlement à Saint-Lambert, qui fut le véri-

table mari de son choix; Tépoux dont elle portait le nom lui ayant été imposé par les siens. Cette liaison, qui devait durer plus d'un demi-siècle, était établie et à peu près consacrée par Fopinion déjà, lorsque se déroulèrent les événements que nous avons à commenter. Nous suivrons, en général, le récit des Confessions^ non sans le contrôler et le rectifier constamment par les nombreux témoignages qui ont été mis, depuis cent cinquante ans, à la disposition des historiens de Rousseau.

Nous avons exposé déjà, d'après ce livre fameux, ^quel état d'âme son établissement dans le parc de la Chevrette avait réveillé chez le nouvel « ermite » et comment « le grave citoyen de Genève, l'austère Jean- Jacques » était redevenu rapidement, dans sa quarante-cinquième année, le rêveur érotique ou le « berger extravagant » de la seizième. Toutefois, remarquons-le avec soin, rien ne trahissait encore aux yeux de ses familiers, moins encore aux yeux du public, cette entière métamorphose intérieure. Il restait, pour tous, l'âpre critique social des Discours, ses seuls écrits publiés : nous aurons à tirer parti de cette observation dans la suite. « Au plus fort de mes rêveries, poursuit-il cependant, j'eus une visite de M^^ d'Houdetot... C'était pour m' apporter des nouvelles de Saint-Lambert [dès lors assez intimement lié avec Rousseau par Diderot et M"*^ d'Épinay, leurs amis communs]. Il était, je crois, à Mahon. » L'année suivante, c'est-à-dire dans les premières semaines de 1757 il eut, de la même voisine, qui villégiaturait alors à Eaubonne, une seconde visite ; cette fois, elle était à cheval et en habits quasi masculins : « Quoique je n'aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à Vair romanesque de celle-là, et, pour cette fois, ce fut de l'amour ! » Il trace alors un portrait charmant et juste de celle qu'il appellera le plus souvent Sophie désormais : « On l'avait mariée très jeune et malgré elle au comte d'Houdetot, homme de condition, bon militaire, mais joueur, chicaneur, très peu aimable et qu'elle n'a jamais aimé. » Ce gentilhomme avait au surplus une liaison ancienne

LE MALADE

à laquelle il ne renonça nullement après son mariage et qui lui fit tolérer ensuite, par esprit de réciprocité, celle que sa femme noua un peu plus tard avec Saint-Lambert : « Elle trouva dans celui-ci, écrit Rousseau, tous les mérites de son mari avec des qualités plus agréables, de l'esprit, des vertus, des talents. S'il faut pardonner quelque chose aux mœurs du siècle, c'est sans doute un attachement que sa durée épure, que ses effets honorent et qui ne s'est cimenté que par une estime réciproque. «

L'ermite a fort bien vu et dit la cause des visites que lui fit alors la jeune femme : visites que nous n'attribuerons nullement, comme on a tenté de le faire, à la curiosité oiseuse, au besoin de distraction ou même à la coquetterie plus ou moins consciente, car lui-même a pris le soin de l'en défendre; au surplus, l'examen de ses lettres et celui de son caractère suffiraient, à notre avis, pour la décharger entièrement de ce reproche : « C'était un peu par goût, à ce que j'ai pu croire, écrit en effet Jean- Jacques, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert qu'elle venait me voir. Il l'y avait exhortée et il avait raison de croire que l'amitié qui commençait de s'établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les trois... Elle savait que j'étais instruit de leurs liaisons et, pouvant me parler de lui sans gêne, il était naturel qu'elle se plût avec moi... Pour m'achever, elle me parla de Saint- Lambert en amante passionnée ! Force contagieuse de l'amour I En l'écoutant, en me sentant auprès d'elle, j'étais saisi d'un frémissement délicieux... J'avalais à longs traits la coupe empoisonnée dont je ne sentais encore que la douceur... Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en aperçût, elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son amant î » Situation rare que celle-là, remarquons-le tout d'abord ici ! Pour qu'un tempérament masculin s'y complût, il fallait peut-être qu'il fût tel que Rousseau nous l'a révélé dans , ses confidences sur ses rapports avec Mlle Lambercier et M^i^ Goton, ne demandant guère aux objets de ses flammes qu'une impulsion initiale pour sa

rêverie sensuelle. Amour quasi satisfait par celui de sa bienaimée pour un autre ! Tel sera pourtant le leitmotiv de cette passion singulière et le thème le plus fréquent des lettres de r amoureux qui s'y rapportent, aussi bien que du récit des Confessions dont nous venons de commencer l'analyse.

Il se continue par une très équitable appréciation de l'attitude de Sophie après qu'elle connut enfin l'amour imprévu de r « austère citoyen » à son égard : « Le parti qu'elle prit était également celui de la générosité et de la prudence. Elle ne pouvait s'éloigner brusquement de moi sans en dire la cause à Saint-Lambert, qui l'avait lui-même engagé à me voir : c'était exposer deux amis à une rupture, et peut-être à un éclat qu'elle voulait éviter. Elle avait pour moi de l'estime et de la bienveillance. Elle eut pitié de ma folie. Sans la flatter, elle la plaignit et tâcha de m'en guérir. Elle était bien aise de conserver à son amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas : elle ne parlait de rien avec plus de plaisir que de l'intime et très douce société que nous pourrions former entre nous trois quand je serais devenu raisonnable. » Voilà la vérité incontestable sur les ménagements longtemps gardés par Mme d'Houdetot à l'endroit de Rousseau. Saint-Lambert tenait grandement à la sympathie d'un homme de lettres célèbre déjà [et dont les esprits clairvoyants sentaient qu'ils le deviendrait sous peu davantage encore] ainsi qu'à l'amitié d'un moraliste jusque-là respecté pour son désir apparent de mettre sa vie en accord avec ses principes sévères. Toute dévouée aux intérêts d'esprit et de cœur du compagnon de son choix, M^^^ d'Houdetot ne songeait qu'à continuer de les servir, et, cela, en dépit de la complication imprévue qui venait de surgir par la « folie » de l'ermite !

« Elle ne se bornait pas toujours à des exhortations amicales, reprend en effet ce dernier ; elle ne m'épargnait pas, au besoin, les reproches plus' durs que j'avais mérités. » Et voici venir sous la plume du citoyen, quelque douze ans après les événements, une très juste peinture de sa situation morale en cette occurrence : « Ces reproches, je me les épargnais encore moins

LE MALADE

moi-même... Mes mœurs, mes sentiments, mes principes, la honte, V infidélité^ le crime, l'abus d'un dépôt confié par l'amitié, le ridicule enfin, de brûler à mon âge de la passion la plus extravagante pour un objet dont le cœur préoccupé ne pouvait ni me rendre aucun retour, ni me laisser aucun espoir ! » Mais il évoqua vainements ces puissants motifs pour se rendre maître de sa passion. « Coupable sans remords, je le fus bientôt sans mesure... L'amitié de M^^ d'Houdetot m'eût suffi, je le proteste, si je l'avais crue sincère ; mais, la trouvant trop vive pour être vraie, n'allai-je pas me fourrer dans la tête que l'amour, désormais peu convenable à mon âge, à mon maintien, m'avait aviU aux yeux de Sophie, que cette jeune folle ne voulait que se divertir de moi et de mes douceurs surannées, qu'elle en avait fait confidence à Saint-Lambert et que l'indignation de mon infidélité ayant fait entrer son amant dans ses vues, ils s'entendaient tous deux pour achever de me faire tourner la tête et me persifler. Cette bêtise m'avait fait extravaguer à vingt-six ans auprès de M™e de Larnage [et un soupçon analogue, près de Zulietta]... Content d'aimer et de l'oser dire, j'aurais été dans la plus douce situation si mon extravagance n'en eût détruit tout le charme î » Cette « extravagance » procédait surtout de sa mauvaise conscience vis-àvis de Saint-Lambert, il vient de nous le dire.

Elle le porta bientôt à la violence, comme il était arrivé trop souvent des précédentes lubies du névropathe : « Mon cœur, incapable de savoir jamais rien cacher de ce qui s'y passe, ne lui laissa pas longtemps ignorer mes soupçons. Elle en voulut rire : cet expédient ne lui réussit pas. Des transports de rage en auraient été l'effet. Elle changea de ton : sa compatissante douceur fut invincible... J'exigeai des preuves qu'elle ne se moquait pas de moi. Elle vit qu'il n'y avait nul autre moyen de me rassurer. Je devins pressant. Le pas était délicat. Il est étonnant, il est unique peut-être qu'une femme ayant pu venir jusqu'à marchander s'en soit tirée à si bon compte. Elle ne me refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder. Elle ne m'accorda rien de ce qui pût la rendre infidèle. »

Ainsi, — et nous allons voir revenir à plusieurs reprises, en se formulant toujours plus clairement, cette prétention singulière, — ainsi Rousseau, au lieu de confesser l'odieux de cette conduite comme il vient de s'accuser pour de moindres écarts, paraît se faire un mérite de n'avoir pas été jusqu'à la contrainte, — on pourrait presque dire jusqu'au viol, — dans ses relations avec cette jeune femme, fourvoyée par les ambitions littéraires de son amant sur un chemin fort périlleux à sa fidélité. Il est « unique », dit-il, qu'elle s'en soit tirée à si bon compte ; mais nous allons mieux voir que cette exception unique est tout entière du fait de la jeune femme, nullement du sien. — Il revient en effet à ce moment, avec complaisance, sur ce thème étrange de l'amour par répercussion ou par ricochet, si l'on peut ainsi dire, qui domine toute cette aventure mémorable : « J'ai tort de dire un amour non partagé, car le mien Tétait en quelque sorte. Il était égal des deux côtés, quoiqu'il ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d'amour l'un et l'autre, elle pour son amant, moi pour elle : nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient ! » Encore une fois à quel degré doit être modifiée, abaissée dans sa tension normale, l'impulsion érotique virile pour en venir à se complaire dans une situation si parfaitement contraire à la nature : c'est le fruit de la formation romanesque sur un tempérament anémié déjà dans ses possibilités vitales.

Vers quelles déterminations furent conduits cependant les deux exécutants de ce duo, si contraire aux règles de l'harmonie : « Au milieu de cette dangereuse ivresse, expose Jean- Jacques, jamais elle ne s'est oubliée un moment ! » Et nous le croyons sans peine puisqu'elle ne songeait qu'à un autre et que le citoyen, avec ses infirmités précoces, n'avait assurément plus rien de séduisant au physique. « Et quant à moi, poursuit-il, je proteste, je jure que si, quelquefois, égaré par mes sens, j'ai tenté de la rendre infidèle, je ne Tai jamais véritablement désiré. L'éclat de toutes les vertus ornait, à mes yeux, l'idole de mon cœur : en souiller la divine image eût été l'anéantir. » C'est ici la thèse romanesque pure, jadis posée

LE MALADE

par les troubadours qui prenaient au sérieux leur principe de morale érotique ; mais les « faveurs » dont se contentaient ces discrets galants étaient loin de celles que Jean- Jacques se faisait quotidiennement accorder, nous le verrons, par sa pression menaçante et Ton pourrait dire par son amoureux chantage. « J'aurais pu commettre le crimes reprend-il, il a été cent fois commis dans mon cœur! » Comment dit-il donc, deux lignes plus haut, qu'il n'a jamais « désiré » ce crime ? « Ah ! cela se pouvait-il jamais ? Non, non, je le lui ai dit cent fois à ellemême, eussé-je été le maître de me satisfaire, sa propre volonté l'eût-elle mise à ma discrétion, hors quelques courts moments de délire, j'aurais refusé d'être heureux à ce prix. » Qu'il est donc facile d'être content de soi à si bon compte puisque le plus vulgaire bon sens reconnaîtra que les « rares instants » sont tout en pareille matière : un seul de ces instants suffit à parachever le « crime » et, s'il s'agissait d'une fille, — cas que Jean- Jacques a toujours considéré comme beaucoup plus innocent que l'adultère, — pour entraîner les conséquences décisives.

Nous possédons une lettre, assez récemment découverte, de Rousseau à la comtesse, qui éclairera davantage encore ce décisif passage des Confessions, — à la rédaction duquel ces pages ont dû servir au surplus, car on y retrouve des expressions et des rythmes très analogues. — Nous allons y lire plus nettement que, si la « volonté » de Sophie se fût un instant relâchée sur ses résolutions de constance, elle était perdue : « Que je vous dise une fois ce que vous devez attendre, sur ce point difficile, de votre trop tendre et trop faible ami. Mes promesses n'ont jamais trompé personne : ce n'est pas par vous qu'elles commenceront... Ma passion funeste, vous la connaissez ! Il n'en fut jamais d'égale : je n'ai rien senti de pareil à la fleur de mes ans : elle peut me faire oublier tout, et mon devoir même, excepté le vôtre. Cent fois, elle m'eût déjà rendu méprisable si je pouvais l'être par elle sans que vous le devinssiez

Page 1