L ENTREE EN SCENE DE SAINT-LAMBERT
Une si bizarre situation se prolongea durant quelques semaines, jusqu'aux derniers jours de juin 1757, Rousseau poussant sa pointe dans les conditions que nous venons de dire, Sophie hésitant toujours devant 1' « éclat » que pouvait amener une rupture, — surtout après les transports de rage dont elle avait été menacée — et espérant encore du temps l'apaisement de l'orage passionnel qu'elle n'avait soulevé que par trop de déférence aux vœux de son amant. Le point culminant de cet étrange duo fut une certaine déclaration de Rousseau sous un accacia en fleurs, près d'Eaubonne (le séjour de Sophie), déclaration qui a dicté une page délicieuse et bien connue des Confessions : elle montre les deux acteurs du drame dans la même situation où nous venons de les contempler K
Mais nous savons que chez Rousseau l'impulsion passionnelle, entravée dans son élan, engendrait presque nécessairement le soupçon morbide : il avait d'abord soupçonné Sophie
1. « O philosophe, a écrit sur ce sujet Saint-Marc Girardin, quel rôle aviez-vous dans ces tête-à-tête ? Vous poussez Sophie vers les plus tendres souvenirs, espérant que ces souvenirs deviendront des émotions et que vous en profiterez. C'est l'amour platonique de Priape î » Et le professeur en Sorbonne ajoute que ses jeunes auditeurs partageaient ses sentiments sur ce point quand ils examinaient avec lui le texte des Confessions. En seraitil encore de même avijourd'hui, après deux générations d'enseignement rousseauiste continué ? Le jugement est d'ailleurs un peu excessif à notre avis en ce que Rousseau n'avait point à pousser Sophie vers des souvenirs qui furent plutôt pour elle une défense efficace qu'une capitulation commencée.
de le railler, il soupçonna bientôt M^^ d'Epinay de le trahir en ses folles amours. Il l'imagina jalouse des relations trop intimes qu'il avait nouées avec sa belle-sœur, et par despotisme amical à son égard et par instinctive coquetterie de femme, bien qu'elle fût dès lors la maîtresse de Grimm : « Nous allions l'Un et l'autre à La Chevrette, dit-il en parlant de la comtesse, nous promenant tous les jours tête à tête et causant de nos amours, de nos devoirs, de notre ami, de nos innocents projets, vis-à-vis de l'appartement de M"^^ d'Epinay, sous ses fenêtres d'où, ne cessant de nous examiner et se croyant bravée... elle assouvissait son cœur par ses yeux de rage et d'indignation... J'étais devenu la fable de toute la maison et des survenants. » Retenons cet aveu qui démontre combien facilement le secret de ses amours put transpirer par d'autres témoins que par la châtelaine de la Chevrette. Il assure que d'Holbach, instruit par la rumeur publique, vint tout exprès de Paris pour se donner le plaisant spectacle du « citoyen amoureux ». On voit combien ces deux épithètes juraient d'être accouplées Fune à l'autre et dans l'opinion de Rousseau et dans celle de ses familiers de ce temps, l'une rappelant le stoïcisme des Discours, l'autre annonçant le romanesque de VHéloïse. — Mais la jalousie attribuée ici à Mme d'ÉpinajT^ est contredite par tout ce que nous savons d'elle et de ses sentiments à cette époque. Très amoureuse de Grimm, nullement malveillante à sa belle-sœur, et réellement dévouée à Rousseau, elle n'éprouvait devant l'amour inattendu de celui-ci que de la surprise, comme tout le monde, et sans doute aussi quelque curiosité de femme, de voisine et de proche parente de Sophie.
Quoi qu'il en soit, dans les derniers jours de juin ou les premiers de juillet 1757, M^^ d'Houdetot étant revenue à Eaubonne après une absence, Rousseau courut vers elle pour reprendre les entretiens enivrants dont il nous a conservé le souvenir. Mais il la trouva triste et recueillit de sa bouche des nouvelles fâcheuses, dont nous soulignerons quelques termes en vue d'une démonstration que nous allons bientôt entre-
LE MALADE
prendre : « Ah, lui dit-elle alors en soupirant, je crains bien que vos folies ne me coûtent le repos de mes jours. Saint- Lambert est instruit et mal instruit. Il me rend justice, mais il a de l'humeur, dont, qui pis est, il me cache une partie. Heureusement que je ne lui ai rien tii de nos liaisons qui se sont faites sous ses auspices. Mes lettres étaient pleines de vous ainsi que mon cœur : je ne lui ai caché que votre amour insensé dont j'espérais vous guérir, et dont, sans m'en parler, je vois qu'il me fait un crime. On nous a desservis : on m'a fait tort. Mais, n'importe ! Ou rompons tout à fait, ou soyez ce que vous devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant î »
Dans les Mémoires de M™^ d'Épinay où sont également racontés ces incidents, il est dit que Saint-Lambert fut instruit par une lettre anonyme ; la châtelaine de La Chevrette l'attribuerait volontiers à Thérèse Le Vasseur, plus que personne en droit de voir d'un mauvais œil les amours de son compagnon de vie. Mais la lettre pouvait être de bien d'autres encore, d'après ce que nous avons remarqué plus haut. Dans son excellente étude sur J.-J. Rousseau et madame d'Houdetot ^ à laquelle nous aurons fréquemment recours, M. Ritter suppose que Saint-Lambert fut instruit par Grimm (lui-même averti par les lettres de M"^® d'Épinay) car ils passèrent une soirée ensemble à l'armée d'Allemagne vers le même temps. Ce n'est pas impossible non plus, mais nous dirons bientôt que cette confidence, si elle eut lieu en effet, dut être fort discrète et fort prudente à en juger par ses résultats dans l'esprit de Saint-Lambert : il n'y fut nullement question d'amour de la part de Jean-Jacques, mais seulement de son influence supposée sur Sophie, puisque le marquis fît complètement fausse route, nous allons le voir, dans ses hypothèses sur les événements d'Eaubonne.
Mais rappelons tout d'abord quel fut le contre-coup immédiat de la tristesse et des sévères décisions de Sophie, dans le