‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 35 sur 64 · Annales de la Société J.-J. Rousseau, II · texte numérisé non relu

Annales de la Société J.-J. Rousseau, II

cerveau exalté de Jean-Jacques. Entravé dans la satisfaction de ses appétits érotiques, il en conclut qu'il a été trahi par Mme d'Épinay, qui a dû aviser Saint-Lambert en exagérant encore sa faute. Il écrit aussitôt à celle-ci dans les termes les plus injurieux et les plus violents : c'est le rapide échange de correspondance entre l'E^rmitage et le château de la Chevrette qu'on a nommé la journée des cinq billets, Rousseau, tel Saint-Preux à Besançon vis-à-vis de lord Bomston, se porte tout d'abord aux grossièretés blessantes : « Mon cœur, écrit-il, si prompt à s'épancher dans un cœur qui s'ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse... Je saurai vaincre vos subtihtés à force de franchise... Ainsi donc, la femme que j'estime le plus (Sophie) aurait, de son sû, l'infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants et moi celle d'être un de ces lâches. Si je savais qu'un seul moment de la vie vous eussiez pu penser ainsi d'elle et de moi, je vous haïrais jusqu'à la mort. Mais c'est de l'avoir dit et non de l'avoir cru que je vous taxe ! » Comme si cela n'était pas cent fois pire et ne méritait point une haine encore plus irrémissible ? Et comme si une telle sortie convenait en outre au tentateur dont nous connaissons la lettre à la comtesse et les aveux ultérieurs dans les Confessions !

« Si vous aimez le repos, reprend-il, craignez d'avoir eu le malheur de réussir... vos secrets seuls [avec Francueil et Grimm] seraient respectés car je ne serai jamais un homme sans foi... Si je me suis trompé [sur l'auteur de l'avis à Saint- Lambert], j'aurai peut-être de grands torts à réparer vis-à-vis de vous... Savez-vous comment je rachèterai mes fautes ? En vous disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde et les brèches que vous avez faites à votre réputation, etc.. » M"^'^ d'Épinay, d'abord outrée de colère, pardonna cependant, après une scène d'attendrissement sur leur amitié passée : « A mon abord, elle me sauta au cou en fondant en larmes. Cet accueil inattendu de la part d'une ancienne amie m'émut extrêmement : je pleurai beaucoup aussi. » Et il écarta pour un temps ses soupçons puisque la réconçi-

LE MALADE

liation fut scellée ; mais elle devait être moins durable que celle de Saint-Preux avec son pair d'Angleterre, après la scène de Tauberge comtoise.

Que se passa-t-il pourtant au vrai dans l'esprit de Saint- Lambert après la lettre anonyme ou l'entretien possible avec Grimm ? Voilà le point sur lequel nous voyons autrement et croyons voir plus clair qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Nous réclamons donc de nos bienveillants lecteurs une attention sympathique.

Le marquis vint à Paris peu de jours après, avec une mission de son chef, et y demeura une partie du mois de juillet. Écoutons les Confessions sur ce séjour : « Pour Saint-Lambert, il se conduisit en honnête homme, et judicieux. Comme j'étais le seul coupable, je fus aussi le seul puni et même avec indulgence. Il me traita durement, mais amicalement et je vis que j'avais perdu quelque chose dans son estime, mais rien dans son amitié. » On peut perdre dans l'amitié de quelqu'un sans jjerdre dans son estime, mais le contraire nous paraît impossible. « Je m'en consolai, sachant que l'une me serait bien plus facile à recouvrer que l'autre î » Là encore, c'est le contraire qui est vrai psychologiquement. « S'il y avait eu de ma faute dans tout ce qui s'était passé, il y en avait eu bien peu, poursuit le sophiste réveillé, qui vient pourtant de se proclamer coupable et seul coupable, mais qui l'a déjà oublié. « Était-ce moi qui avais recherché sa maîtresse ? N'était-ce pas lui qui me l'avait envoyée ?... Pouvais-je éviter de la recevoir ?... Eux seuls avaient fait le mal, et c'était moi qui l'avais souffert ! A ma place, il en eût fait autant que moi et peut-être pire ! » On appréciera le bon goût de ces hypothèses après F « abus d'un dépôt confié par l'amitié » ! — Rousseau ajoute que Saint-Lambert profita pourtant de sa timidité native pour l'humilier à l'occasion : il en cite un exemple unique, et parfaitement oiseux.

Ce passage et tout ce qui le suit laisse dans l'esprit du lecteur l'impression que le différend fut réglé dès lors entre l'ami traître et l'ami trahi. Bien mieux, les Mémoires de M'"'^ d'Épi-

nay, fort décousus en ce qui touche à ces incidents, n'ont pas paru contredire, — au moins de façon directe et voulue, — cette interprétation de Rousseau. Elle n'en est pas moins erronée à notre avis : elle résulte, soit d'un défaut de mémoire après plus de dix ans écoulés, soit d'une habileté consciente ou inconsciente de sa part et les Mémoires de son hôtesse nous laissent lire entre leurs lignes, par la seule publication de certains documents contemporains des faits, une tout autre interprétation de ces faits. Car nous rappellerons ici qu'en dépit des démonstrations intéressantes de M™^ Macdonald sur les remaniements et interpolations subis par ces Mémoires, les meilleurs juges, tels que M. Ritter, n'hésitent pas à y recourir encore, sous la condition de le faire avec circonspection et avec discernement. — Notre interprétation n'a pas été proposée jusqu'ici, fût-ce par les plus soigneux historiens de Rousseau, et nous la considérons néanmoins comme fort importante, en raison des conséquences psychologiques et morales qu'engendra dans la pensée et dans l'œuvre de Jean- Jacques cette crise, si évidemment décisive en son existence.

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