LE CARACTERE VRAI DES INQUIETUDES DE SAINT-LAMBERT
Nous avons dit combien peu explicite avait été sans doute ou la lettre anonyme qui parvint à Saint-Lambert, ou son hypothétique explication avec Grimm ; l'une ou l'autre ayant précédé de peu sa semonce à M^^^ d'Houdetot dont celle-ci résuma « tristement » le contenu à son visiteur d'Eaubonne vers la fm de juin 1757. Grimm était, quoi qu'en pensent ou
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quoi qu'en disent les hagiographes du Messie romantique, un homme de droiture et même un homme de cœur sous une apparence froide et guindée parfois. Les souvenirs récemment pubUés du bâlois IseUn, dont nous avons parlé déjà, confirmeraient au besoin sur ce point bien d'autres opinions contemporaines. Amant de M^^ d'Épinay, comme Saint-Lambert l'était de M™^ d'Houdetot, Grimm put se voir conduit par une sorte de solidarité sentimentale, à ne pas laisser cet ami dans l'entière ignorance des événements de La Chevrette dont certains échos, d'ailleurs hésitants et contradictoires encore, lui parvenaient à ce moment de M^^ d'Épinay et d'autres familiers peut-être. Si ce fut lui qui parla, il ne parla certainement qu'à demi-mot, puisque Saint-Lambert fut mal instruit, parut cacher une partie de ce qu'il savait et que nous allons bientôt fournir une preuve irréfutable de son très long aveuglement sur le caractère vrai des relations de Rousseau avec son amie. Toujours en supposant un avertissement de la part de Grimm, celui-ci n'écarta pas du front de Jean- Jacques — quoiqu'il le connut mieux que personne et jusque dans ses fautes secrètes, — l'auréole de civisme et de stoïque vertu que le « citoyen » avait posé de ses mains sur ce « front altier, quelques années auparavant. Car Saint-Lambert se prit à redouter, dans le familier de sa maîtresse, le citoyen et le moraliste austère, nullement l'amoureux trop mûr et « le berger extravagant ». Pas un instant, à cette date, il ne le supposa épris d'elle et faisant de son mieux pour la séduire : il le crut occupé à la séparer de lui, mais de toute autre manière que par une infidélité du cœur ou des sens ; il l'imagina préchant la vertu à la jeune femme et la rappelant au respect du devoir conjugal, ainsi qu'il seyait à l'apologiste des primitives disciplines familiales et sociales. Telle est, du moins, la conclusion qu'impose, à notre avis, tout le cours ultérieur des faits, et c'est ce dont nous fournirons mainte preuve au passage, mais ce dont nous voulons avant tout proposer une confirmation si patente, que nous nous étonnons, une fois de plus, qu'elle n'ait point frappé jusqu'ici les divers narrateurs
du roman d'Eaubonne, tous illusionnés par le récit des Confessions sur l'attitude de Saint-Lambert au cours de l'été 1757.
Cette confirmation, c'est la lettre adressée par Sophie à Jean- Jacques le 6 mai 1758, près d'un an après l'éveil de Saint-Lambert sur les incidents de La Chevrette, et publiée naguère par Streckeisen-Moultou ; avant cette lettre s'écoulent encore de longs mois remplis par une afîectueuse correspondance et par mainte entrevue amicale entre les trois acteurs de ce drame sentimental, et nous prions qu'on en veuille bien remarquer tous les termes, puisqu'ils ne laissent aucune place à l'incertitude ou à l'hésitation, si nous ne nous trompons fort. Nous estimons d'ailleurs que cette page, bien que signée de Sophie seule, a été revue et retouchée par Saint- Lambert en personne avant d'être envoyée ; on n'y reconnaît point en effet le style mou et comme vacillant qui est habituel à son amie et qui reflète assez fidèlement son caractère : « J'ai à me plaindre, écrit donc M"^^ d'Houdetot à Rousseau, de votre indiscrétion et de celle de vos amis. Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheureuse passion pour moi et je la cachais à ce que j'aime pour ne pas lui donner * de Véloignement pour vous. Vous en avez parlé à des gens qui l'ont rendue publicjue [Diderot] et qui ont fait voir contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma réputation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon amant qui a été affligé que je lui eusse fait un mystère d'une passion c[ue je n'ai jamais flattée et que je lui taisais dans l'espérance que vous deviendriez raisonnable et que vous pourriez être notre ami. J'ai vu en lui un changement qui a pensé me coûter la vie. La justice qu'il me rend enfin sur l'honnêteté de mon âme et son retour à moi m'ont rendu mon repos, mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage. Depuis qu'il est établi dans le monde que vous êtes amoureux de moi, il ne serait pas décent pour moi de vous voir en particulier. Je l'ai fait dans un temps où j'ai cru que votre passion resterait cachée et où vous démandiez à mon amitié de vous aider à vous guérir. Vous pouvez être tranquille sur la manière dont
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nous pensons de vous, mon amant et moi [on sent ici qu'elle le connaît et le craint]. Dans les premiers moments qu'il a appris votre passion et ce qu'elle vous avait fait faire, il a cessé un instant de voir en vous la vertu qu'il y cherchait et qu'il y croyait trouver. Depuis, il vous plaint plus de votre faiblesse qu'il ne vous la reproche, et, l'un et l'autre, nous sommes fort éloignés de nous unir aux gens qui veulent vous noircir : nous osons et nous oserons toujours parler de vous avec estime. Du reste, vous sentez que vous me devez de n'avoir là-dessus ni confidence, ni explication et qu'il faut laisser oublier parfaitement et votre passion et les peines qu'elle m'a faites. Tout ce que vous me devez est de rester tranquilles » Cette page (qu'on serait tenté de rapporter à l'année précédente d'après le récit de Rousseau, mais qui est bien de sa date, à y regarder de près) a été rédigée avec une prudence toute diplomatique. Quoique, en fait, elle ait mis fin aux relations entre Jean-Jacques et Sophie, elle montre à quel point Saint-Lambert redoutait quelque esclandre de sa part et, sans doute aussi, continuait de ménager en lui sa grandeur future, dès lors pressentie par les juges éclairés des choses littéraires. Mais elle aurait été écrite en effet dix mois plus tôt si Saint-Lambert avait été réellement éclairé dès juillet 1757. Les Confessions lui prêtent donc à ce moment des sentiments qu'il n'eut, au vrai, l'occasion de manifester qu'en avril de l'année suivante. Et il faut reconnaître que la modération de ces sentiments lui était alors bien autrement facile, puisque la pleine exaltation éro tique du citoyen était déjà de l'histoire ancienne et que, pendant près d'une année, son active correspondance avec M™^ d'Houdetot — et avec Saint- Lambert lui-même, comme nous le verrons, — n'avait plus été remplie que de ses plaintes, fort justifiées, sur la réserve cruelle de la comtesse à son égard. — Quoi qu'il en soit, comment douter désormais qu'au milieu de l'année 1757, Saint- Lambert ait compris de toute autre manière que de la vraie le danger dont les relations du citoyen avec sa maîtresse menaçaient ses très constantes amours !
Revenons maintenant aux preuves de notre opinion qui se peuvent tirer des Mémoires de M^^ d'Épinay, exploités avec les précautions nécessaires : mémoires, dont ce n'est nullement la thèse, répétons-le encore, et qui ne viennent qu'indirectement à l'appui de notre dire. — On y trouve trois versions successives des relations établies au printemps 1757 entre Rousseau et M^^ d'Houdetot. Commençons par écarter la troisième, certainement introduite après coup dans le manuscrit de M"^® d'Épinay sous l'influence de Diderot et qui est absolument intenable. Rousseau aurait imaginé de détacher la comtesse de son amant en présentant à celle-ci d'Épinay comme amoureuse du marquis et ce dernier comme flatté de cet amour nouveau ! Tout le passage est au plus haut degré confus et invraisemblable. .
La seconde version n'est autre que le sentiment auquel s'arrêta, selon moi, Saint-Lambert en juin 1757 ; sentiment qui pourrait bien avoir été en effet pendant quelque temps celui de M^^ d'Épinay égarée, elle aussi, par la réputation d'intégrité de son hôte ; enfin sentiment de Grimm par reflet, et celui qu'il transmit à son compagnon d'armes, si leur conversation de Munster se place à ce moment : « Eh bien, écrit à Grimm la châtelaine de la Chevrette, j'avais raison lorsque je soutenais que les amours de Rousseau n'étaient qu'un bavardage : il n'y a pas un mot de vrai dans tous les propos de Thérèse. Que je me sais gré de n'avoir jamais voulu y prêter l'oreille. M"^® d'Houdetot a confié à M. de Croismare que Rousseau avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant où elle lui avait parlé, sans détour, de ses sentiments pour Saint-Lambert. La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il nomme criminelle ; elle est très loin de l'envisager ainsi, elle s'en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Croismare m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de cœur. » Ce fut peut-être prudence de la part de l'intéressée, ou, réellement, une des premières étapes
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de ses relations avec Jean- Jacques ? « Quoi qu'il en soit, achève M^^ d'Épinay, voilà ce me semble l'énigme expliquée des fréquentes conférences de Rousseau et de la comtesse. Cette chaleur, cette activité, ces mystères réciproques se réduisent à rien, et, s'ils ne font pas honneur à leur prudence, ils font du moins l'éloge de leur honnêteté. J'en étais sûre ! Oh, que j'aurais de regrets si je m'étais pressée de juger ! » Ceci, également, pourrait avoir été arrangé après coup dans les Mémoires, mais, encore une fois, il est évident que c'est là ce que la lettre anonyme ou Grimm firent entendre à Saint- Lambert au début de l'été 1757, et ce que le marquis continua de croire jusqu'au printemps de 1758, comme nous allons bientôt le mieux voir et comme M"^^ d'Houdetot nous en est déjà garante par sa lettre du 6 mai 1758.
Enfin voici la première des versions données par les Mémoires dans une autre lettre de M^^^ d'Épinay à Grimm, celle dont elle se félicite dans le texte ci-dessus de n'avoir point voulu faire état. En réalité, c'est la vraie, la seule conforme au récit des Confessions sur les amours de Jean-Jacques. Cette page serait même admirable par l'interprétation psychologique des faits si elle est tout entière contemporaine des événements ; rnais les premières lignes, tout au moins, pourraient bien avoir été retouchées, après que la version de Rousseau fut connue par ses lectures ou par la publication de ses souvenirs. La voici : « Certainement, si je l'avais voulu, je serais fort au courant des amours de Rousseau, ou, du moins, au courant des bavardages de Thérèse; elle est venue plusieurs fois me porter ses plaintes, que j'ai toujours fait taire. Elle est allée se confier à Margency. Quoiqu'il semble ne pas ajouter plus de foi que moi aux propos de cette créature, il les répète cependant et s'en amuse. J'ai même été obligée de lui rappeler plus d'une fois que ces contes, vrais ou faux, me déplaisaient et que mes amis doivent ménager ma belle-sœur [et cousine-germaine] à plus forte raison si elle ne méritait pas qu'on la déchirât. En effet, sur quel fondement ? Sur le rapport d'une fdle Jalouse, bête, bavarde et menteuse,
qui accuse une femme qui nous est connue pour étourdie, confiante, inconsidérée à la vérité, mais franche, honnête et très bonne, sincère et bonne au suprême degré de bonté ! J'aime mille fois mieux croire que Rousseau s'est tourné la tête tout seul, sans être aidé de personne, que de supposer que M^^ d'Houdetot s'est réveillée un matin coquette et corrompue. »
Et voici qui est particulièrement pénétrant : « Mon opinion est donc que, prévenue comme elle l'était de la vertu de notre ermite, elle n'a Jamais vu en lui qu'un ami, qu'un confident, un consolateur, un guide, et qu'elle n'est que pour son inadvertance dans le mal qu'elle a fait. Leurs promenades solitaires n'avaient sûrement pas d'autre but, de la part de la comtesse, que de métaphysiquer sur la morale, la vertu, l'amitié, l'amour et tout ce qui s'ensuit. Si l'ermite a eu un but plus physique. Je n'en sais rien, mais la comtesse n'en aura rien vu. S'il l'a expliqué de manière à n'en pouvoir douter, elle sera tombée des nues. Je la vois d'ici : elle aura fait l'impossible pour le ramener à ce qu'il se doit. Peut-être aura-t-elle tû cette folie au marquis par égard pour Rousseau ? Je ne réponds pas que, par bonté d'âme, par honnêteté, elle n'ait entassé sottise sur sottise. Peut-être finira-t-elle par en être la victime et par avoir tout l'apparence d'un tort qu'elle n'aura point. Je ne sais que trop que cela se passe ainsi. J'ignore ce que l'on murmure d'une lettre que Thérèse a trouvée, il faudrait avant tout savoir si le fait est vrai et ensuite voir la lettre et connaître toutes les circonstances avant de juger. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut voir Rousseau sans compassion. Il a l'air d'un désespéré ! » — Et Grimm de répondre, toujours selon les Mémoires : « Vous prenez les amours de Rousseau bien au tragique. Jamais une passion insensée ne m'a fait peur. A moins que le diable ne s'en mêle, il faut bien que le tour de la raison revienne !... Cette histoire n'allait point au caractère franc et honnête de M^^ d'Houdetot, c'est aussi ce qui me rassure. Quand on est sans espérance, la tête ne saurait tourner tout à fait, et je parierais comme vous que Rousseau n'en saurait avoir î » — Faut-il intervertir l'ordre chronolo-
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gique entre la première et la seconde version des Mémoires (la troisième restant entièrement écartée comme nous l'avons dit) ? Quoi qu'il en soit, Saint-Lambert s'arrêta pour longtemps à la seconde, comme toute la suite des événements va continuer de nous le prouver.