CONSÉQUENCES DE L ' I NT E R VE NT I O N DE SAINT-LAMBERT
Transportons-nous maintenant à l'Ermitage, après la journée des « cinq billets » — qui laissait de pénibles souvenirs entre Rousseau et son hôtesse, — et après le court passage de Saint-Lambert à Paris en juillet 1757. Selon nous, M^^^ d'Houdetot, en revoyant son amant, l'a trouvé beaucoup moins instruit qu'elle n'avait pu le redouter tout d'abord sur la lettre énigmatique, mal instruite et insuffisamment explicite qu'elle a reçue d'Allemagne. Rousseau a partagé cette agréable surprise ; il n'a pas eu à se plaindre en effet de Vamitié que continue de lui témoigner le marquis et leurs explications n'ont porté que sur les prétendus efforts moralisateurs du citoyen qui a bien volontiers promis au survenant d'y renoncer ! — La jeune femme n'en reste pas moins dûment avertie, par ses affres du mois de juin, sur le danger qui continue de la menacer si elle ne ramène pas enfin l'ermite au sang-froid. Elle va se conduire en conséquence : « Quand Saint-Lambert fut parti, nous apprennent les Confessions, je trouvai M^^ d'Houdetot fort changée à mon égard. J'en fus surpris, comme si je n'avais pas r" m'y attendre. » Il s'y serait attendu bien davantage encore et
toute « surprise » aurait été impossible de sa part si les choses s'étaient alors passées entre Saint-Lambert et lui comme il vient de le raconter : « J'en fus plus touché que je n'aurais dû l'être, poursuit-il, et cela me fit beaucoup de mal... Quand je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée, je sentis qu'elle avait cessé de se plaire avec moi. Elle me redemanda ses lettres ; elle me dit qu'elle avait brûlé les miennes ; j'osai en douter,... mais je ne crains pas qu'elle en ait abusé, je ne l'en crois pas capable, et, de plus, j'y avais mis bon ordre. La sotte mais vive crainte d'être persiflé m'avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mît mes lettres à l'abri des communications. Je portais jusqu'à la tutoyer la familiarité que je pris dans mon ivresse... Elle s'en plaignit plusieurs fois, mais sans succès. Ses plaintes ne faisaient que réveiller mes craintes. » Quelle disposition d'esprit pour une correspondance d'amour que ce soupçon incessant et cette brutalité calculée, dans un intérêt de vanité personnelle, pour pouvoir continuer vis-à-vis du public la comédie du stoïcisme ou du « civisme » tout en faisant le « berger extravagant » ! — Toutefois, la passion et le talent y aidant, .ces calculs n'ont pas fait fort à l'éloquence des lettres du galant suranné, si nous en jugeons par les trop rares échantillons qui nous en ont été conservés ; ce sont peut-être les plus saisissants des cris de désir qui soient jamais sortis d'une poitrine humaine.
Quoi qu'il en soit, Rousseau, traité désormais par sa voisine avec plus de circonspection, prit un parti absolument inconciliable, on va le voir, avec l'hypothèse d'une entière explication entre Saint-Lambert et lui dès le mois de juillet 1757, — ce qui est pourtant la donnée des Confessions : « La douleur que me causa le refroidissement de M^^ d'Houdetot, écrit-il, et la certitude de ne l'avoir pas mérité [!] me firent prendre le singulier parti de m'en plaindre à Saint-Lambert lui-même. » Parti singulier en effet, mais qu'il ne prit vraisemblablement pas de son propre mouvement. MM. Perey et Maugras ont en effet publié naguère, à la suite de leur livre sur La jeunesse
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de M^^ d'Epinay, un manuscrit de Diderot, des « tablettes », écrites par celui-ci environ un an après cette période du roman d'Eaubonne et sous le coup de l'émotion que lui causa la Lettre à d'Alembert, par laquelle Rousseau rompait publiquement avec lui. « Le citoyen Rousseau, note-t-il sur ces tablettes, a fait sept scélératesses à la fois qui ont éloigné de lui tous ses amis ! » Or voici celle de ces « scélératesses » qui présentement nous importe seule : « Embarrassé de sa conduite avec M°^® d'Houdetot (en août 1757), il m'appela à l'Ermitage pour savoir ce qu'il avait à faire. Je lui conseillai d'écrire à M. de Saint-Lambert et de s'éloigner de M«^« d'Houdetot ; le conseil lui plut : il me promit qu'il le suivrait. Je le revis dans la suite ; il me dit l'avoir fait et me remercia d'un conseil qui ne pouvait lui venir que d'un ami aussi sensible que moi et qui le réconciliait avec lui-même ! » En effet Rousseau lui aurait alors avoué sa brûlante passion, ajoutant toutefois que ses principes lui interdisaient de s'y livrer, quand même il serait écouté, qu'il se sentait assez sûr de lui pour ne rien redouter de malhonnête de son amour et pour n'en avoir jamais fait part à la comtesse. De là le conseil de Diderot, autrement inexplicable et déjà fort romanesque dans les conditions de demi-ignorance où il fut donné.
Nous possédons la lettre que Jean- Jacques adressa au marquis après cet entretien avec Diderot. Elle est datée du 4 septembre 1757 et va nous éclairer davantage sur l'état de leurs relations à cette heure, en nous démontrant une fois de plus qu'aucune explication n'avait eu lieu au préalable entre les deux hommes sur les relations d'amour nouées depuis quelques mois par l'ermite avec Sophie. Il n'y parle en effet que d'amitié entre la jeune femme et lui dans le passé ; il rappelle que les avances amicales sont venues d'elle et ajoute qu'il s'est alors attaché à son tour, mais par des Hens dont il ne laisse aucunement soupçonner le véritable caractère : « C'est à vous que je demande compte d'elle, écrit-il donc à l'absent avec une étonnante audace !... Dites-moi d'où vient son refroidissement ? Auriez- vous à craindre que je cherchasse à vous
nuire auprès d'elle et qu'une vertu mal entendue me rendît perfide et trompeur ? » Dictée par la « vertu », cette façon de nuire à l'amant ne saurait être que le rappel aux devoirs du mariage, on en conviendra : « L'article d'une de vos lettres qui me regarde m'a fait entrevoir ce soupçon ! » Il s'agit très vraisemblablement de la lettre qui rendit triste Sophie à la fin de juin, et ceci prouverait qu'en juillet les deux hommes ne se sont expliqués à proprement parler ni sur l'amour de Rousseau, ni même sur sa prétendue intervention moralisatrice : « Non, non, Saint-Lambert, reprend le virtuose de l'accacia d'Eaubbnne, la poitrine de Jean- Jacques n'enferma jamais le cœur d'un traître et je me mépriserais bien plus que vous ne pensez si j'avais essayé de vous ôter le sien (par une prédication contre l'adultère, évidemment). Ne croyez pas toutefois m'avoir séduit par vos raisons (en faveur de la liaison établie entre Saint-Lambert et Sophie que l'un et l'autre avaient assurément tenté de justifier plus d'une fois envers leur ami commun et confident). J'y vois l'honnêteté de votre âme et non votre justification. Je blâme vos liens ; vous ne sauriez les approuver vous-mêmes, et, tant que vous me serez chers l'un et l'autre, je ne vous laisserai jamais la sécurité de l'innocence dans votre état ! » C'est donc le « citoyen » qui parle ici plus haut que jamais ! Or cela est-il admissible après explication en juillet, retrait d'estime (sinon d'amitié) et même humiliations voulues de la part du marquis ? Pourtant ce citoyen connaît des accommodements avec la morale stricte et rassure le coupable aussitôt après l'avoir inquiété : « Mais un amour tel que le vôtre mérite aussi des égards et le bien qu'il produit le rend moins coupable, etc.. »
Ainsi, le signataire de la lettre d'amour que nous avons plus haut reproduite continue imperturbablement sa froide comédie de stoïcisme et joue une fois de plus au directeur de conscience vis-à-vis de l'ami qu'il s'accusera dans ses Confessions d'avoir criminellement trahi ? N'est-ce pas parce que cet ami ne peut encore, à ce moment, percer le tissu de mensonges savants dont il s'çnveloppe : « J§ le répète, insiste-t-il,
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je ne veux point vous ôter l'un à l'autre ; je ne veux que prévenir l'infaillible terme de l'amour en vous unissant d'un lien plus durable ! » A savoir par une pure amitié, et Tartuffe n'a jamais mieux dit M Puis, revenant à ce qui le concerne et nous démontrant toujours la parfaite ignorance de son correspondant sur la véritable allure des événements : « Un excès de délicatesse vous aurait-il fait croire que l'amitié fait tort à l'amour et que les sentiments [d'amitié] que j'obtiendrais [de Sophie] nuiraient à ceux qui vous sont dus ? Quoi, ne vous est-il point doux, dans l'éloignement, qu'il se trouve un être sensible à qui votre amie aime à parler de vous et qui se plaise à l'entendre ? » Nous savons quel fut l'accent vrai de ces conversations, certes pénétrées de « sensibilité » débordante ! — Telle est cette lettre du 4 septembre qui, à elle seule suffirait, selon nous, à convaincre l'auteur des Confessions d'inexactitude, volontaire ou non, et à démontrer notre thèse.
Revenons aux « tablettes » de Diderot : « Au lieu d'écrire à M. de Saint-Lambert sur le ton dont nous étions convenu, reprend celui-ci, il lui écrit une lettre atroce, à laquelle M. de Saint-Lambert disait qu'on ne pouvait répondre qu'avec un bâton. » Ici Diderot se trompe à son tour. Saint-Lambert a pu parler en ces termes quand il fut instruit des antécédents de la lettre du 4 septembre, c'est-à-dire vers avril 1758. Mais en 1757, il y répondit sur le ton le plus affectueux : une preuve de plus qu'il en pouvait encore être la dupe. Il obtenait en effet du « citoyen » la concession qu'il avait désirée de lui puisqu'à cette date, il ne redoutait que son intervention, trop morale, auprès de Sophie. Il écrivit donc à Rousseau aussitôt que sa santé le lui permit, car il avait été frappé à l'armée d'une sorte de paralysie dont la convalescence devait être lente, ce qui facilita sa longue ignorance des bruits répandus sur les amours de Jean- Jacques. Le 11 octobre 1757,
1. La situation est tout-à-fait celle que traita Molière. Un mari (St-Lambert) menacé dans ses droits par un homme qu'il croit un parangon de vertu et dont il tient l'amitié à grand honneur.
il s'applique à rassurer celui-ci sur les sentiments de Sophie à son égard : « Son cœur n'est point changé pour vous... Elle a voulu m'éviter (en se retirant quelque peu) des peines que vous n'auriez pas dû me faire (exhortations à la vertu) mais que vous ne m'en aviez pas moins faites, et par ma faute. C'est moi qui ai cherché à vous lier l'un à l'autre... Il y a dans mon cœur un désir continu d'unir et de rassembler ce que j'aime et je me suis toujours fait une charmante image de la manière dont je passerais ma vie à Eaubonne entre elle et vous, si nous pouvions vous engager à vivre chez elle /... Ne pensez pas, mon cher ami, que je vous crusse ni perfide, ni traître. Je connaissais l'austérité de vos principes. Elle m'en parlait elle-même avec un respect dont ne s'accommodait pas l'amour [à savoir l'amour adultère]. Il ne m'en fallut pas davantage pour être alarmé d'une intimité que j'avais si fort désirée [tardive explication de la lettre de juin à Sophie], et vous sentez bien, qu'une fois inquiété, il a dû passer dans ma tête toutes les fausses délicatesses et toutes les bêtises possibles. » C'est ici la réponse au reproche d'excès de délicatesse que Jean- Jacques a bien osé lui jeter dans sa lettre du 4 septembre. « J'ai fait trois malheureux, achève le marquis sur son lit de souffrance. Nous n'avons, ni l'un ni l'autre, cessé de vous estimer et de vous aimer. Pardonnez-nous et aimeznous ! Dites-moi que vous me pardonnez ! » Par ce que nous savons de l'attitude de Saint-Lambert en avril 1758, quand il fut congrument informé, nous pouvons juger si, instruit dès juillet et ayant dès lors traité durement l'ermite, il aurait parlé de la sorte en octobre 1757 ?
D'après les tablettes de Diderot, cette dissimulation de Rousseau se serait tournée finalement contre lui pour le démasquer. Car, lorsque Saint-Lambert revint à Paris, à peu près remis, en mars 1758, il alla voir l'auteur du Père de famille : « Persuadé, note celui-ci, que Rousseau lui avait écrit (naguère) sur le ton dont nous étions convenu, je lui parlai de cette aventure (d'amour) comme d'une chose qu'il devait connaître mieux que moi. Point du tout, c'est qu'il ne
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savait les choses qu'à moitié et que, par la fausseté de Rousseau, je tombai dans une indiscrétion ! » — Ceci n'est pas en accord avec deux documents qui figurent dans les Mémoires de M™® d'Épinay et montrent Diderot instruit dès l'automne de 1757 sur le contenu de la lettre du 4 septembre. Grknm aurait en effet renseigné ainsi M°^® d'Épinay à Genève : « Rousseau prétend [à Diderot, évidemment, car Grimm n'a plus alors de relations avec l'ermite] Rousseau prétend avoir écrit à Saint-Lambert franchement sur sa passion. En fait, la lettre n'est qu'une homélie sur leur situation illégitime, un long sermon sur la nature de la liaison qui est entre lui et la comtesse ! » Grimm aurait donc vu la lettre du 4 septembre et aussitôt éclairci Diderot, car celui-ci parle à son tour (dans un billet daté du 5 seulement, mais du 5 novembre 1757 de toute évidence) de cette lettre conseillée par lui qui « devait tranquilliser Saint-Lambert sur les sentiments que Rousseau se reprochait, et où, loin d'avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il s'excuse d'avoir alarmé M"^^ d'Houdetot sur la sienne ! » Donc, ou ces deux derniers billets sont retouchés dans les Mémoires et traduisent, pour une part, les sentiments de Grimm et Diderot au printemps de 1758, quand Saint-Lambert, rapportant avec lui la lettre du 4 septembre, la leur eut montrée, ou Diderot, toujours fougueux et facilement oublieux, dut trahir à ce moment le secret de Rousseau non par ignorance, mais par étourderie.
Quoi qu'il en soit, la réponse de Saint-Lambert, datée du 11 octobre, tranquillisa pleinement Rousseau de ce côté. Aux yeux du malade lointain, il était donc toujours le « citoyen » qui gardait le pouvoir d'écraser ses adversaires comme des insectes sous le poids de ses vertueuses maximes. Heureux d'en être quitte à si bon compte, il bénit solennellement, le 28 octobre (en pleine crise de discussion sur ses devoirs d'ami vis-à-vis de M™® d'Épinay) l'union illégitime qu'il avait fait mine de condamner : « Oui, mes enfants, écrit-il au marquis, soyez à jamais unis ! Il n'est plus d'âmes comme Jes vôtres et vous n^éritez de vous aimer jusqu'au tombeau,..
L'estime que vous lui devez (à Sophie) et celle dont elle m'honore vous feront sentir toute votre vie l'injustice de vos soupçons ! » Soupçons sur l'intervention trop strictement moralisante du citoyen.
Malheureusement pour ce dernier, ni Grimm, qui connaissait l'exposition de ses cinq enfants, ni Sophie, qui le pratiquait depuis quelques mois, ne gardaient les mêmes illusions que Saint-Lambert sur l'austérité de sa vertu. Aussi la comtesse ne songe-t-elle nullement, cette fois, à suivre l'impulsion donnée par son amant avec autant de simplicité que par le passé ; elle joue depuis quelque temps déjà entre les deux hommes un rôle difficile et ambigu, cherchant à contenir l'un dans ses exigences, à entretenir l'autre dans ses illusions, et elle se refuse à compliquer encore sa tâche.
Jean- Jacques est donc conduit à lui adresser alors l'admirable lettre de plaintes et d'objurgations qui, longtemps, a été la seule connue de ces lettres d'amour dont la disparition est assurément une perte pour l'art. Les premières éditions de sa Correspondance générale ont toutefois daté ces pages à tort du mois du juin 1757, alors qu'elles ne peuvent être que d'août ou de septembre après que la comtesse eût nettement marqué ce mouvement de retraite dont son amoureux s'avisa de se plaindre à son amant. Le thème, singulièrement scabreux, de ce long développement, c'est celui auquel Rousseau s'est restreint depuis l'alerte de juillet. Que son amie lui permette seulement de l'aimer, de le lui dire et de le lui prouver par ses soins, tandis qu'elle continuera d'aimer Saint-Lambert et de parler de lui ; leur duo passionné se poursuivra de la sorte sur deux thèmes discordants dont le cœur et le génie se chargeront de réaliser l'harmonie malgré tout ! « Ah ! que ton amant serait fier de ta constance s'il savait ce qu'elle a surmonté î Si ton cœur et moi sommes seuls témoins de ta force, c'est à moi seul à m'en humilier... Où est [pour elle] le crime d'écouter un autre amour, si ce n'est le danger de le partager ? Mais loin d'éteindre tes premiers feux, les miens semblaient les irriter encore... L'amour
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a tout perdu par ce changement bizarre que tu couvres de si vains prétextes... Mes transports, que tu ne pouvais pas partager, ne laissaient pas de te plaire et j'aimais à t' entendre exprimer les tiens... Je te défie de jamais dire à ton amant rien de plus touchant que ce que tu me disais de 'lui mille fois le jour... Tu ne te faisais point un vain scrupule de lui cacher des entretiens qui tournaient au profit de ton amour ! » Nous savons que M^^ d'Houdetot ne les lui cachait point en effet, mais cachait pourtant leur vrai caractère.
Après quoi, Rousseau esquisse le thème platonique qu'il devait reprendre dans les Confessions plus tard, afin de se couvrir vis-à-vis de ses peu perspicaces lecteurs. Il n'a jamais, dit-il, songé à dégrader celle dont la perfection morale et la vertu avaient surtout fait naître son amour. — Nous savons pourtant, par sa lettre plus récemment mise au jour, avec quelle nostalgie il avait épié naguère l'occasion de mettre à néant cette vertu ! — Mais désespérant d'en triompher désormais, il voudrait du moins, pour sa volonté de puissance, cette satisfaction de se retirer de l'aventure à son heure et avec les honneurs de la guerre, au Ueu de recevoir son congé comme il sent bien qu'il l'a reçu dès la fin de juin, après l'intervention, même hésitante et abusée, de Saint- Lambert : « S'il n'eût fallu que triompher de moi, reprend-il en effet, peut-être l'honneur de vaincre m'en eût-il donné le pouvoir ? Mais devoir au dégoût de ce qu'on aime les privations qu'on eût dû s'imposer, ah, c'est ce qu'un cœur sensible ne peut supporter sans désespoir !... Quoi, mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers ? Quoi, je n'éprouverais plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que l'éclair... Moment, moment inexprimable ! Quel cœur, quel homme, quel Dieu peut l'avoir ressenti et renoncer à toi ?... Quand ma bouche osait presser la tienne, quelquefois au moins je la sentais résister... Ah, si jamais je" te voyais un signe de pitié... que ton bras se jetât autour de mon cou, qu'il me pressât contre ton sein... Oui, tu m'aurais consolé de tout ! » Certes,
il nous est aisé de le croire et le platonisme a décidément tort en cet endroit ! Mais que tout cela était donc peu rassurant pour les droits de Saint-Lambert et combien Sophie avait à juste titre résolu de ne plus se prêter à de tels jeux, — fût-ce pour conjurer les « transports de rage » dont elle s'était vue menacée naguère et dont elle n'avait alors pu écarter qu'à ce prix les néfastes conséquences I
Nous avons attaché grande importance à restituer dans sa vérité le rôle de Saint-Lambert au cours de la crise émotive traversée par Jean- Jacques en 1757 et 1758, parce que son aveuglement prolongé eut des conséquences beaucoup plus importantes qu'il ne semblerait au premier abord. C'est parce qu'il continue de voir dans M^^ d'Épinay une délatrice, toujours possible, de ses amours, encore inconnues de l'intéressé, que malgré leur replâtrage de juillet, l'ermite persiste à détester en secret cette femme sans méchanceté d'une haine pathologique ; et ce sera cette haine latente qui, se donnant carrière dans la « mauvaise » lettre de la fin d'octobre, tournera contre Rousseau tous ses amis de ce temps. D'autre part, c'est parce que M^^^ d'Houdetot peut toujours craindre, elle aussi, de voir révéler pleinement à Saint-Lambert ses imprudentes tolérances du printemps, qu'elle ménage encore grandement le « citoyen » dans ses lettres, jusqu'à l'heure où la totale clairvoyance de son amant sera le signal de son immédiate et entière rupture (sauf quelques très rares gestes de politesse contrainte et distante). Enfin, c'est au cours de cette période d'agitations fébriles que l'apôtre du Vrai à tout prix, l'homme de la devise fastueuse : Vitam impendere vero, s'est accoutumé de nouveau au mensonge soutenu et prolongé, vis-à-vis de tout le monde, à peu près. Par là, cet amour sans frein a fait de lui un autre homme que la veille, comme il l'a déclaré tant de fois. Mais cet autre homme est l'homme ancien, et c'est le vrai : quelques années encore il continuera de se dissimuler à demi derrière le plutarchien de 1750. Puis, après sa seconde crise, plus nettement pathologique, de 1766, il n'hésitera plus à se montrer au grand jour
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LE VOYAGE DE M"^^ d'ÉPINAY A GENÈVE. — LA « MAUVAISE » LETTRE
Au début de Tautomne 1757, M™^ d'Épinay, dont la santé, de tout temps délicate était alors particulièrement éprouvée, décida de se rendre à Genève pour y recevoir les directions médicales du célèbre Tronchin qu'elle avait déjà consulté à Paris. Le bruit courut alors dans son entourage, ou plutôt dans son antichambre, qu'elle voulait dissimuler une grossesse des œuvres de Grimm, son nouvel amant. Or Rousseau a mis à sa grande lettre, à sa « mauvaise » lettre du 26 octobre, une note destinée à faire entendre qu'il connaissait cette rumeur et qu'elle aurait grandement influé sur sa décision négative, lorsque Diderot lui représenta qu'il devait à sa bienfaitrice de l'accompagner dans sa ville natale. Il aurait alors pensé que, par sa présence aux côtés de l'accouchée, on voulait lui faire endosser cette paternité adultérine. — Et voilà de bien noires machinations. Mais sa note nous laisse encore sceptique pour deux autres raisons. La première c'est que nous estimons qu'en réalité il ne connut ces rumeurs qu'un peu plus tard — ce dont il a pu ne pas se souvenir exactement dans la suite. — Rien en effet de ce qu'il écrit en ces jours d'angoisse et de paroxysme émotif où il dit tout, et plus que tout, ne laisse même soupçonner une telle préoccupation au fond de sa pensée. La seconde, c'est que la plupart des historiens de ces faits ont relevé la parfaite invraisemblance d'une pareille incrimination pour tout esprit quelque peu éclairé. d'Épinay devait voyager en compagnie de son
mari, et Rousseau le savait ; de plus, elle allait se trouver à
Genève le point de mire de toutes les curiosités et l'objet de l'attention universelle : c'était donc singulièrement choisir le lieu d'une dissimulation de cette sorte ! M"^^^ Macdonald, l'avocate exaltée de Jean- Jacques, a supposé, il est vrai, que la voyageuse fit une fausse couche dès ses premiers pas vers la Suisse, le 6 novembre, à Ghâtillon-de-Michaille, parce qu'elle écrit alors à Grimm : « L'orage a commencé dimanche après-dîner tandis que je mourais à Ghâtillon ! » Mais sa phrase même indique qu'elle a poursuivi son voyage ! Et n'est-ce pas là un soupir trop naturel chez une malade épuisée déjà par les premières étapes d'une route fatigante ?
Revenons à la veille de son départ. Aussitôt qu'elle eut décidé ce déplacement, Diderot, poussé par son habituelle chaleur de sentiments, crut que Rousseau se devait d'accompagner son amie. Il n'était pas pleinement renseigné sans doute sur la journée des cinq billets, car à cette époque il n'était pas en relations personnelles avec la châtelaine de la Chevrette et se refusait à l'être. Il fit donc connaître son sentiment à l'ermite par un billet qui, en offrant au regard de celui-ci toute une perspective de dérangements à ses habitudes, à ses aises et à ses amours, déchaîna soudain dans ce cerveau, dont nous connaissons la mobilité, un véritable orage émotif, assez analogue en sens inverse, nous l'avons dit, à celui qu'il avait traversé lorsqu'il quitta la maison des Solar-Gouvon. «Le tremblement de colère, écrira- t-il, l'éblouissement qui me gagnaient en lisant ce billet et qui me permirent à peine de l'achever, ne m'empêchèrent pas d'y remarquer Yadresse avec laquelle Diderot y affectait un ton plus doux, plus caressant, plus honnête que dans ses autres lettres. » C'est-à-dire qu'il aurait flairé dès lors un complot tramé par ses prétendus amis contre son repos !
Il répondit aussitôt par une lettre violente que, pour mieux couper les ponts derrière lui, comme jadis à Turin, il imagina d'aller lire « avec intrépidité » à M^^ d'Épinay et à Grimm, ainsi que le billet qui l'avait motivée. Il assure qu'il vit ses auditeurs « atterrés » par le sentiment de leur « crime » ; en
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réalité, c'était par un mélange de stupéfaction et d'indignation devant une sortie que rien au monde ne justifiait, comme en conviendra tout esprit de sang-froid. — Mais en outre ce geste de véritable folie souleva une complication à laquelle il n'avait aucunement songé dans son agitation. Les termes du billet de Diderot, — que ce billet ait été d'ailleurs conforme au texte donné par les Confessions ou à celui qui se lit dans les Mémoires, — indiquaient que l'ermite avait mis cet ami au courant de ses griefs contre son hôtesse, qu'il la jugeait mal intentionnée à son égard et lui reprochait des torts. Celle-ci se sachant discutée et critiquée dans le monde ne pouvait que ressentir un vif mécontentement à se voir traitée de la sorte par son obligé vis-à-vis d'un homme influent qui affectait à ce moment de repousser ses avances ! Elle réclama donc à Rousseau une explication sur ce point le lundi 24 octobre ; explication dans laquelle, a écrit M. Ritter, Rousseau eut le dessous ; il dut se reconnaître coupable et jura qu' « il n'aurait pas assez de sa vie pour réparer les outrages qu'il avait faits » à son hôtesse !
Le 25, il alla voir à Eaubonne M™^ d'Houdetot qui rentrait à Paris et elle lui donna le conseil — excellent d'intention, très fâcheux par ses résultats, — d'écrire à Grimm ses raisons pour se dispenser du voyage de Genève : voyage que personne ne lui avait demandé, sauf Diderot, et dans les conditions que nous avons dites. — L'ermite s'acquitta le lendemain de cette tâche, mais dans des dispositions d'esprit si troublées, qu'il en résulta la longue missive dont nous avons parlé. plus d'une fois déjà, en la qualifiant de « mauvaise » avec son auteur. Elle est trop connue pour que nous croyions devoir en analyser le contenu : outre une longue description, déjà semi-pathologique, de la « servitude » que lui avait imposée le voisinage de La Chevrette, il y hasardait pour la première fois sa théorie de l'ingratitude géniale à laquelle il s'efforçait de donner un vernis chrétien ou même démagogique en la justifiant par sa pauvreté. Cette thèse ne parut défendable à personne dans son entourage. — Au contraire,
les considérations de convenances personnelles et surtout de santé qui raccompagnaient étaient exagérées sans doute, mais plausibles et fournissaient un prétexte très suffisant à son refus de remplir le devoir amical. Il aurait donc fait sagement de s'y restreindre, d'autant qu'on ne lui en demandait pas davantage du côté de M^^ d'Epinay. Après les scènes du 29 juin et du 24 octobre, celle-ci ne devait pas souhaiter très ardemment sa compagnie.
Grimm répondit tout d'abord à la « mauvaise » lettre par un billet évasif, soit qu'il voulût épargner à M^^ d'Épinay avant son départ l'émotion de la rupture qu'il projetait dès lors avec son ancien ami, soit qu'il fût décidé à ne pas discuter davantage avec ce dernier pour le moment, en raison de l'état mental dans lequel il le voyait. Mais alors, et par un second message dont nous ne possédons pas le texte. Rousseau le pressa de lui répondre. Il le fit donc, et ce fut par un congé en bonnes formes que les Confessions disent avoir été de quelques lignes seulement, mais que les Mémoires de M™® d'Épinay, — sur ce point plus dignes de foi selon les arguments de M. Ritter, — reproduisent tout au long et montrent au contraire assez amplement motivé (quoique beaucoup moins développé que le factum auquel il répond). « J'ai fait ce que j'ai pu, écrivait Grimm, pour éviter de répondre positivement à l'horrible apologie que vous m'avez adressée. Vous me pressez. Je ne consulte plus que ce que je me dois à moi-même et ce que je dois à mes amis que vous outragez... Votre monstrueux système m'a fait frémir d'indignation : j'y vois des principes si odieux, tant de noirceur et de duplicité... Vous osez me parler de votre esclavage à moi, qui, depuis deux ans, suis le témoin journalier de toutes les marques de Vamitié la plus tendre et la plus généreuse que vous avez reçues de cette femme, etc.. » Mais ce qui n'est pas esclavage pour les uns l'est pour les autres, quand un lien de fleurs semble une lourde chaîne à leur incapacité d'adaptation vitale.
Dès le 28 octobre, et avant d'avoir reçu la réponse de Grimm, Rousseau avait informé Saint-Lambert de ces incidents, à
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peu près sur le ton de la lettre du 26, quoique plus prudemment déjà, et en y mêlant des remerciements pour la réconfortante missive du 11 octobre qu'il avait sans doute reçue peu auparavant. Indiquons dès à présent que le 21 novembre, Saint-Lambert, toujours diplomate, peu intéressé dans cette question de voyage et ignorant la « mauvaise » lettre au surplus, lui répondra par ces mots, de critique discrète et de parfait bon sens : « Je trouve tout simple et très honnête que vous n'ayez pas suivi M™^ d'Épinay. Mais au reste, mon cher ami, si vous étiez parti avec elle, je ne vous aurais point vu [ces mots textuellement empruntés à la lettre qu'il vient de recevoir de Rousseau] faisant partie du cortège d'une fermière générale^ étalant dans votre pays votre misère et votre esclavage. Je vous aurais vu auprès de votre amie malade, ou bien suivant, auprès de votre bienfaitrice, le doux sentiment de la reconnaissance, ou du moins mettant les procédés, qu'on a quand on le veut, à la place du sentiment auquel on ne commande pas. Je vous répète encore que je trouve votre conduite très honnête et irréprochable. Ce sont vos principes dont je ne conviens pas.. — Il y en a encore un dans votre lettre que je n'aime pas. Vous avez, dites-vous, plus d'horreur de la faiblesse que de l'ingratitude. Je ne vous dirai qu'une chose : on n'est pas le maître d'être fort ou faible ; on l'est de n'être pas injuste, et il y a de l'injustice dans l'ingratitude, il y a même de la faiblesse ! » Oh combien, surtout dans le cas qui nous occupe ! « Ces principes-là, mon cher ami, ce sont ceux de votre colère [maladive] : ce ne sont pas les vôtres... Que penser de Diderot [le conseiller malencontreux du voyage] ?... surtout de Grimm qui vous écrit d'abord que vous ne devez point partir... et, lorsqu'il n'est plus temps, vous accable de ce devoir ! » Il n'est encore renseigné que par Rousseau et par Sophie, notons-le bien. « Disons qu'il y a là de la folie... Vous êtes le plus fou de tous, mais vous êtes le moins coupable ! » Les rousseaulâtres font grand état de cette déclaration, mais nous savons maintenant combien peu le malade lointain était alors à même de se prononcer en con-
naissance de cause. « Vos amis, achève Tabsent, doivent très aisément vous pardonner. Ils vous ont donné la fièvre..., le transport... le délire. Il y aurait aussi trop d'amour-propre à vous de vouloir justifier le délire, de vouloir le conserver et de vduloir exécuter de sang-froid des projets formés dans le délire ! Ne rompez point avec M"^^ d'Épinay ! » Ceci est beaucoup plus acceptable. Tel était aussi le refrain de Sophie, toujours ennemie des esclandres, et sur les communications de laquelle cette réponse repose assurément pour une grande part. « M^^ d'Épinay, conclut Saint-Lambert, a peut-être eu des torts. Ayez le plaisir de les lui pardonner !... Vos amis se tairont et vous réparerez ! » Ce seul mot détruisait tout FefEet des précédents conseils, la « réparation » étant au-dessus des forces du névropathe. « Vous devez rester Tami de M^® d'Épinay. Il faudrait être le dernier des misérables pour lui rendre [lui répéter) une des choses qui vous sont échappées dans la colère ! Elle doit ignorer vos fautes ! » Nous savons que Rousseau avait plus d'une fois laissé parler directement sa colère vis-à-vis de son hôtesse et qu'elle ne pouvait guère ignorer son état d'âme. « Ce que vous dites de l'argent [donné en charité] qu'il n'est que boue est fort beau. Cela est vrai de celui qui nous vient de notre travail ou de nos biens. Mais celui qui nous vient des autres est un métal précieux dont ils se sont privés pour nous... Songez combien les gens opulents sont avares et M^^ d'Épinay n'est pas riche (comme épouse d'un mari prodigue, toujours embarrassé de dettes et peu généreux de ses deniers à l'égard de sa femme)... O philosophes dignes des étrivières, que je vous honore et vous aime tous et suis fort aise de vous trouver des hommes I » Jugement trop sommaire et facile qui n'éclairait en rien la question.
Franceuil sera plus sévère, un an plus tard, quand il connaîtra par M^® d'Épinay la « mauvaise » lettre. Il en a été révolté, écrit-il à l'auteur, et il cite par à peu près une phrase, particulièrement injurieuse à son avis, sur les « froides indigestions^ » que Rousseau assurait avoir rapporté trop sou-
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vent des dîners de La Chevrette. « J'ai vu, ajoute-t-il, Mme d'Épinay enchantée de bonne foi de vous être utile... J'ai plus jeté la faute sur la chaleur de votre tête et votre, façon, souvent extraordinaire, de voir et de juger les objets que sur votre cœur, que je crois toujours le même ! »
Revenons maintenant à Rousseau, lorsqu'il se trouve en possession de la méprisante lettre de rupture dont Grimm vient de le gratifier. Il est à la fois atterré et exaspéré, mais sa préoccupation véritable est du côté de M^^ d'Houdetot. Va-t-elle prendre le parti de sa belle-sœur ? Il lui écrit fiévreusement lettres sur lettres et la mauvaise chance veut que les réponses de la comtesse éprouvent quelque retard. Il passe donc cinq jours dans d'indicibles angoisses qu'il exprime en des lignes frappantes dont l'accent rappelle celui des psaumes de David, momentanément délaissé par son Allié divin. En voici un fragment, qui n'est connu que depuis peu (par la publication révélatrice de M. Buffenoir, dont nous aurons à reparler). « Il faut se taire et se laisser mépriser ! Providence, Providence I Et l'âme ne serait pas immortelle ! Je suis un méchant, moi ! Quoi, cette indignation de l'honneur outragé, ces élancements de douleur, ces sanglots qui me suffoquent seraient la synderèse [le remords] du crime ? » Et pourtant n'a-t-il pas déjà traité de crime en ses lettres et ne marquera-t-il pas du même terme, dans ses Confessions, son « abus d'un dépôt confié par l'amitié » ? Mais sans doute a-t-il entièrement oublié cet aveu à l'heure où sa réputation, sa puissance sociale lui paraissent si gravement menacées. « Ah, si je suis un méchant, reprend-il, que tout le genre humain est vil ! Qu'on me montre un homme meilleur que moi ! » C'est déjà le début significatif des Confessions ! « Qu'on me montre une âme plus aimante, plus sensible, plus éprise des charmes de l'amitié, plus tolichée de l'honnête et du beau ! Qu'on me la montre, et je me tais ! Vous qui m'avez connu, dites-moi : tu es un méchant, et je me punis ! » C'est la hantise du suicide. « L'agitation m'oppresse. Je ne puis respirer. Ah, mon amie! Ah, Saint-Lambert! (cet appel est significatif! )...
Cruelle, je ne supporterai pas longtemps mon opprobre! Adieu ! » La menace est claire.
Ceci est du 2 novembre. Deux jours encore et la première réponse de Sophie parvient enfin à sa destination. Aussitôt, c'est un cri de délivrance et de triomphe : « Elle arrive enfin, cette lettre si mortellement attendue ! Je la tiens, je l'ouvre avec un tremblement convulsif. Mon cher citoyen ! Ai- je bien lu ? Ma vue se trouble. Il faut relire. Cher citoyen ! Ah, respirons ! On ne renaît que peu à peu ; la sérénité ne rentre pas dans Tâme aussi promptement que la douleur. La lettre de Grimm, ses indignes outrages, votre long silence, celui de Diderot, tout allumait mon incorrigible imagination à un point dont vous avez pu juger par ma dernière lettre, etc.. » Et encore, le même jour ^ : « Je sais à présent comment il faut peindre les tourments de l'enfer. C'est un homme de bien, dans l'ignominie et méprisé par ce qu'il aime ! » Car il a cru l'être par Sophie. A Diderot, lié avec Grimm mais non avec ]V|me d'Épinay à cette date, il se rattache désespérément aussi : « Je lui ai écrit des injures, dit-il à la comtesse, mais nous sommes accoutumés à nous en dire. Il sait que je rachèterais de mon sang les chagrins que je lui donne (!)... J'ignore si Grimm ne lui a point communiqué la lettre sur laquelle il me regarde comme un monstre et qu'il appelle mon horrible système ! » Dans un mouvement d'orgueil maladroit, Rousseau avait autorisé la communication de cette lettre à tout l'univers ! « Comme si un homme toujours livré à l'emportement de ses passions, qui, heureusement, ne sont pas d'un méchant, pouvait avoir un système ! » Dieu sait pourtant qu'il
1. Cette lettre de Rousseau, si intéressante, a été communiquée avec dix-sept autres par le comte Foy, descendant de M""» d^Houdetot à M. H. Buffenoir qui les a publiées en 1905 dans son important ouvrage intitulé : La comtesse d'Houdetot, Sa famille et ses amis. Nous leur avons déjà fait un emprunt assez ample en citant les pages de décembre 1757 et janvier 1758 dans lesquelles Jean-Jacques expose de nouveau, à l'adresse de Sophie, ses « principes » d'ingratitude théorique et d'amitié dénuée de charges ; nous auroris bientôt à leur empruq^ter encore.
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avait plus d'une fois mis en avant ses « principes » en toutes choses et qu'il est revenu par la suite à plusieurs reprises à poser ces « principes » et à établir ce système en ce qui touche à la gratitude. « Je ne me souviens pas du quart de ce qui est dans cette lettre, poursuit-il. Je ne sais si elle donnera à Diderot autant d'ifidignation qu'en a conçu M. Grimm après trois jours de méditation... Adieu, mon aimable et chère amie, ma plume ose donc écrire ce mot... Oh, joie, ô fierté, ô mon Diderot, que ne vous sais-je tout à fait apaisé ? O Saint- Lambert, que ne vous sais-je tout à fait guéri I je serais le plus heureux des hommes ! » Il passe de la sorte en revue ce qui lui reste de possibles relations parmi les familiers que la « mauvaise » lettre ne surprendra pas trop de sa part ; mais une année ne s'achèvera pas sans que ces trois amis ne se soient séparés de lui à leur tour. Il est vrai qu'il en retrouvera par compensation beaucoup d'autres.
Quel était cependant l'état d'esprit de ce Diderot qui tenait une si grande place, lui aussi, dans les préoccupations de l'ermite sur le point de quitter son Ermitage. Il alla le 5 novembre de Paris à La Chevrette et les Mémoires de M™® d'Épinay reproduisent une lettre qu'il aurait adressée à Grimm au retour de cette visite ; si elle a été supposée après coup, elle résume du moins avec vraisemblance ses impressions de ce moment : « Cet homme est un forcené, écrit-il. Je l'ai vu, je 'lui ai reproché avec toute la force que donne l'honnêteté et une sorte d'intérêt qui reste au fond du cœur d'un ami qui lui est dévoué depuis longtemps l'énormité de sa conduite, les pleurs versés aux pieds de d'Épinay dans le moment où il la chargeait auprès de moi des accusa^ tions les plus graves, cette odieuse apologie qu'il vous a envoyée et où il n'y a pas une seule des raisons qu'il y avait à dire, cette lettre projetée à Saint-Lambert qui devait le tranquilliser (lui, Rousseau) sur des sentiments qu'il se reproche, et où, loin d'avouer une passion née dans son cœur malgré lui, il s'excuse d'avoir alarmé d'Houdetot sur la sienne.
Que sais-je encore.,. Je ne suis pas content de ses réponses.
Je n'ai pas eu le courage de le lui témoigner. J'ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu'il m'a trompé. Qu'il vive ! » Sans doute l'ermite avait-il usé de la menace du suicide une fois de plus. « Il a mis dans sa défense un emportement froid qui m'a affligé. J'ai peur qu'il ne soit endurci... Adieu, mon ami. Je vous embrasse bien tendrement... Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé. Je tâche en vain de faire de la poésie, mais cet homme me revient à travers mon travail. Il me trouble et je suis comme si j'avais à côté de moi un damné ! » Rousseau n'évoquait-il pas l'enfer pour caractériser sa souffrance d'amour-propre intense, et les mysticismes anciens ne parlaient-ils pas, eux aussi, de possession devant les plus frappantes manifestations de la névrose ? La longue lettre de Diderot continue jusqu'au bout sur ce ton.
LES DERNIERS CHAPITRES DU ROMAN d'eAUBONNE
Rousseau resta six semaines encore à l'Ermitage. Il en partit le 15 décembre 1757, sur le congé tacite que lui donna Mme d'Epinay, poussée à bout par la lettre maladroite et rogue qu'il lui avait adressée le 23 novembre. Il faut citer, de cette période, les pages qu'il envoya le 10 novembre à Mme d'Houdetot pour justifier, une fois de plus, son attitude à l'égard de son hôtesse. C'est la « mauvaise » lettre, récrite avec un peu plus de précautions par suite de l'expérience acquise, et développée du côté où elle n'avait pu l'être autant vis-à-vis de Grimm, c'est-à-dire en acte d'accusation formel contre la châtelaine de La Chevrette : « Insensiblement,
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écrit-il, elle jeta sur moi les liens de l'assujettissement... Il fallait s'y rendre chaque fois qu'elle était seule ; tous mes jours m'étaient prescrits, sans consulter mon amour pour la retraite ni le besoin où j'étais de travailler pour vivre... Mes voyages d'Eaubonne ne m'ont point été pardonnés... Elle jura de nous désunir. Elle s'en vanta [à Thérèse sans doute, comme le fait supposer ce qui suit. Mais, en ce cas, quel témoignage !] et ses propres termes furent : cela finira d'une manière ou d'une autre ! » Termes bien peu compromettants en vérité, si toutefois ils ont été employés! « Incrédule à l'honneur [!], à la foi, à l'amitié sacrée [!!], elle osa ternir par ses calomnies [!] ce qu'il y a de plus respecté parmi les hommes et jeter d'indignes soupçons sur les deux personnes à qui elle devait le plus d'estime, sa sœur et son ami ! » Le sophiste se montre-t-il assez à plein dans ces lignes, après ce que nous savons de son attitude passée par lui-même ! C'est à Sophie en personne, c'est à l'héroïne de la scène sous l'accacia d'Eaubonne qu'il présente sous ce jour les soupçons de M^^ d'Épinay, soupçons plus que justifiés en ce qui le regarde I
Il faut voir, dans ces lignes sans vergogne, la transition vers ces lettres audacieusement moralisantes à Sophie, dont nous parlerons dans un instant : celles-ci ayant elles-mêmes préparé les lettres soi-disant morales de YHéloïse dont la rédaction continuait pendant ces mois de pénible apologie personnelle. Mais voici que le réquisitoire se poursuit contre M™^ d'Épinay : « Elle osa solliciter une personne qui m'est attachée à me quitter avec éclat pour se réfugier chez elle... Le mépris se cache-t-il ? Elle a trop vu le mien ! Dans la crainte qu'elle n'eût fait pis que je n'en savais encore, je lui témoignai mes soupçons avec la hauteur et le dédain que les siens avaient mérités 1 » On peut juger, en connaissance de cause, si ces deux genres de soupçons étaient aussi solidement fondés les uns que les autres. « Je pris le parti qui convenait à ma franchise ! J'écrivis à votre ami. J'ai l'âme trop haute et pense trop de bien de la sienne pour daigner relever de basses calomnies ! » Explication singulièrement forcée de sa lettre du 4 septembre
dont la franchise et la hauteur d'âme sont assurément les plus contestables mérites ! Mais sa virtuosité sophistique l'amène, sur ce point aussi, à escompter pour les gratuites affirmations de sa plume une vertu persuasive qu'elles ne pouvaient avoir vis-à-vis de Sophie.
Enfin, il revient à atténuer les possibles effets de sa « mauvaise » lettre que M^® d'Houdetot ne connaissait sans doute pas encore à cette .date, mais qui pouvait lui être montrée : « Vous pouvez croire qu'avec ma raison secrète [à savoir les prétendues tentatives de corruption faites sur Thérèse] cette lettre n'était pas bien tendre. Cependant, je défie que, dans toute sa sécheresse, on y trouve un seul mot offensant pour ]y[me d'Épinay ! » Cela dépend de la définition de 1' « offense » ; il y accuse très crûment M^® d'Épinay de lui avoir imposé la servitude sous le prétexte de l'amitié. « On y voit seulement que je n'ai pas pour elle une amitié bien vive, et que je ne me crois pas obligé à une grande reconnaissance. Quant aux emportements puérils qui y régnent, ils regardent seulement la gêne de ma situation et ma répugnance à la servitude. Rien d'applicable à M^^ d'Epinay [I!] » Nous avons déjà vu que trois semaines plus tard, il devait retirer implicitement toutes les accusations que nous venons de lire et les « propres termes » reprochés par lui à son hôtesse, puisqu'il écrira, comme par prétérition, que n'y eut-il aucun fondement à ses griefs, cette femme aurait encore pour son goût des manœuvres trop cachées, trop d'adresse, d'astuce ou de ruse ou même tout simplement de prudence ; car il suffît aux gens de ne faire jamais de fautes pour être détestés de lui ! — On voit quelle était la solidité de son réquisitoire.
]\^me d'Houdetot qui sent et sait fort bien la valeur de ces arguments répond sur un ton de réserve et de gêne ; elle se garde surtout de prendre parti, parce qu'elle ne saurait être pleinement sincère vis-à-vis de personne dans cet imbroglio où l'a jetée le vœu imprudent de Saint-Lambert, l'homme du monde auquel elle souhaite désormais le plus d'en dissimuler les origines vraies. — A combien juste titre I C'est ce que
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démontrera l'attitude réprobatrice du marquis lorsqu'il sera enfin mieux éclairé par les inadvertances de Diderot en avril 1758. — « Messieurs, amie de tout le monde! » Tel est le mot d'ordre et le refrain de Sophie dans cette affaire, refrain qui alterne sous sa plume avec des caresses, parfois un peu plates, à l'endroit de l'irritable ermite. — En décembre, il transporte son domicile à Montlouis dans la commune de Montmorency, à peu de distance de l'Ermitage. A partir de ce moment, la comtesse se retire davantage encore, sans discontinuer ses assurances d'amitié et ses ménagements anxieux ; elle annonce que sa correspondance sera plus espacée désormais, ce qui lui vaut une bordée d'injures et la proposition de rompre sans délai. Elle le ramène encore, avec une patience inlassable. Le 30 décembre, répondant à une lettre du 29 qui nous est inconnue, elle hasarde ces observations hésitantes : « J'avoue que pour moi, mon cher citoyen, je ne me résoudrai jamais à regarder comme des chaînes les bienfaits de l'amitié et que la reconnaissance sera toujours douce à mon cœur. Je ne me croirai point esclave quand je me reconnaîtrai redevable à l'amitié et que je serai dans le cas de le lui marquer par tous les soins qui pourront lui être agréables et qu'on peut rendre. Je ne me ferai même pas une peine de lui sacrifier quelque chose de ma liberté. Ce qui vous paraît une chose basse et un dur esclavage serait pour moi, en pareil cas, un acte agréable de ma reconnaissance. » Ce sont, dans une langue plus molle, les mêmes objections que Saint-Lambert opposait, quelques semaines plus tôt, aux despotiques « principes » du névropathe.
Le 9 janvier, injuriée de nouveau, elle rompt à son tour, mais rétracte dès le lendemain cette rupture, ajoutant toutefois, — de façon significative, — que la présence à ses côtés de son mari revenu du service ne lui permet plus de recevoir les lettres de Rousseau. Elle exphquera dans sa lettre suivante que le comte d'Houdetot ne verrait pas d'un œil favorable une liaison de sa femme dans le milieu des lettres. Elle s'excuse toutefois de son mouvement d'humeur, demande même son pardon, comme Saint-Lambert le
en octobre, mais ajoute, comme en dépit d'elle-même : « Seulement, ne montrez plus cette défiance de vos amis qui vous donne trop souvent pour eux d'injurieux soupçons ou une opinion désavantageuse, et qui se répand en injures et en termes méprisants ou dénigrants. » Puis encore, un peu plus tard : « Croyez que je vous ai toujours vu beaucoup meilleur que vous ne vous montrez quelquefois vous-même ! »
Son correspondant conserve, malgré tout, le ton rogue et écrit par exemple le 5 mars 1758 : «Vous me parlez de fautes, de faiblesses d'un ton de reproche. Je suis faible, il est vrai ; ma vie est pleine de fautes car je suis homme. Mais, ce qui me distingue de tous les hommes que je connais, c'est qu'au milieu de mes fautes, je me les suis toujours reprochées ; c'est qu'elles ne m'ont jamais fait mépriser mon devoir ni fouler aux pieds la vertu! C'est qu'enfin j'ai combattu et vaincu pour elle dans le moment où tous les autres l'oublient! » Nous savons à qui revenait le mérite de cette « victoire ))-là ! — Enfin, le 6 mai, Sophie, après un long silence qui correspond à la crise alors traversée par ses relations avec Saint-Lambert, reprend la plume pour une lettre d'explication définitive que nous avons analysée au début de cet examen critique des faits. Après quoi, Rousseau ne recevra plus jamais de la jeune femme que deux billets polis, mais rédigés l'un et l'autre à la troisième personne.
Quant à Saint-Lambert, en juin, il est froid et donne du Monsieur à son ancien rival. Puis la diplomatie reprend peu à peu le dessus dans son âme. En octobre, il dit encore monsieur dans un court billet, mais reparle de tendre amitié. Presque aussitôt, la Lettre à d'Alembert qui marque la rupture de son auteur avec Diderot, amène le marquis à rompre à son tour avec Jean- Jacques. Mais encore, quinze jours plus tard, M. d'Épinay arrange entre sa sœur, Saint-Lambert et Rousseau un déjeuner de raccommodement à La Chevrette (dont la châtelaine est toujours absente) : cette réunion se passe de façon correcte et laisse place à des rapports convenables, bien qu'à peu près nuls désormais, entre les trois acteurs principaux de ce singulier drame d'amour I
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