‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 38 sur 64 · LES LETTRES A SOPHIE · texte numérisé non relu

LES LETTRES A SOPHIE

Nous avons remarqué que, dans sa lettre apologétique du

10 novembre à la comtesse, Rousseau s'efforçait plus que jamais de présenter sous un aspect moral et presque sous un jour « austère » ses gestes de « berger extravagant ». C'est à ce travail de tonification pour son amour-propre qu'il emploiera une partie de son hiver : « J'ai bien encore une autre copie à vous faire, écrit-il à Sophie dès le 24 novembre, mais l'original est encore trop peu avancé. » Puis, le 28 janvier : « Il y a aussi un commencement des Lettres morales en question. C'est à quoi je me délasse de mon métier de copiste. » — Les six Lettres à Sophie se trouvent pour une part dans les inédits de Streckeisen-Moultou, pour une autre part dans l'étude de M. Ritter sur M™e d'Houdetot et Rousseau dont nous avons déjà parlé. Plutarque, Sénèque ou Marc-Aurèle sont désormais relégués dans ce passé d' « effervescence » que l'auteur des Discours juge contraire à son tempérament vrai.

11 s'agit maintenant pour lui de faire apparaître une divagation éro tique sous un jour moral à tout prix : il aura donc recours au Platonisme qui est, comme le rappelle une des notes de l'Héloïse, la constante philosophie des amants. C'est sous un aspect platonique de perfectionnement mutuel qu'il présentera maintenant à Sophie leurs étranges amours en partie double.

La première lettre pose en effet sans délai le berger romanesque dans son rôle nouveau de précepteur : « En m' abstenant de donner à mes fautes des noms honnêtes (il a dit : où est le crime d'écouter un autre amour ? — signalé de vains

prétextes chez Sophie, etc.), j'empêchai que l'honnêteté ne sortît de mon cœur. Mon âme n'est pas celle d'un vil séducteur [c'est tout l'accent de Saint-Preux]... Avec un cœur faible, je n'ai pas l'âme d'un méchant... Mes désirs ne tendent plus qu'à la perfection de votre âme... Puisse mon zèle vous aider à vous élever si fort au-dessus de moi que l' amour-propre me dédommage en vous de mes humiliations et me console en quelque sorte de n'avoir pu vous atteindre... Je me crois envoyé du ciel pour perfectionner son plus digne ouvrage !... J'en deviendrai meilleur moi-même en m' efforçant de vous donner [enfin] l'exemple des vertus dont je veux vous inspirer l'amour... Songez à ces entretiens délicieux où, dans l'effusion de nos âmes, la confidence de nos peines les soulageait mutuellement et où vous versiez la paix de l'innocence sur les plus doux sentiments que le cœur de l'homme ait jamais goûtés. Sans doute, l'homme vil et corrompu (Grimm, M^® d'Épinay) pouvait interpréter de loin nos discours selon la bassesse de son cœur ! Mais le Témoin sans reproche, VŒU éternel qu'on ne trompe point voyait peut-être avec complaisance deux âmes paisibles [!!!!] s'encourager mutuellement [!!!] à la vertu, et nourrir, par un épanchement délicieux, tous les plus purs sentiments dont il les a pénétrés î » Quel travestissement du passé réel ! Voilà le fruit des leçons de platonisme longuement recueillies dans les romans par le fervent de VAstrée ! Voilà le poison passionnel qui coulera çà et là dans VHéloïse à pleins bords. Car l'Œil éternel a vu ce que nous savons par les Confessions, en fait d'épanchements, au cours des allées et venues du berger entre l'Ermitage et Eaubonne I — Notons au surplus que cette lettre ne mentionne même pas l'existence de Saint-Lambert : il n'y est question que du mari de Sophie : « Votre époux, accueilli à la cour, estimé à la guerre, intelligent dans les affaires, jouit d'un bonheur constant qui commença par son mariage. »

Les deuxième et troisième Lettres sont d'un accent moins personnel. Mais la quatrième revient sur les souvenirs du printemps avec plus de sincérité, quoique avec beaucoup

LE MALADE

d'habileté encore ; elle est en tous cas plus loin que jamais de l'accent rationnel et chrétien qui marque le repentir efficace : « C'est à vous, Sophie, qu'il appartenait de me rendre chère la mémoire de mes derniers égarements par celle des vertus [de Sophie] qui m'en ont ramené. Vous m'avez trop fait rougir de mes fautes pour que j'en puisse rougir aujourd'hui ! » Tout est donc oublié d'un passé gênant. « Je ne sais ce qui me rend le plus fier, des victoires remportées sur moi-même ou du secours qui me les fait remporter. Si je n'avais écouté qu'une passion criminelle, si j'avais été vil un moment et que je vous eusse trouvée faible [il a bien été vil, mais ne l'a pas trouvée faible, comme il l'avoue à deux reprises et dans sa lettre de juin et dans les Confessions], que je payerais cher aujourd'hui des transports qui m'auraient paru si doux !... Je sentirais que nous aurions été méprisables, que nous aurions indignement abusé de tout ce que l'estime, l'amitié, la confiance ont de plus inviolable et de plus sacré. Je vous haïrais sans doute, pour m'avoir laissé m'avilir : vous me haïriez à plus juste titre encore... Si nous avions été, moi plus aimable (voilà le vrai, car la volonté de faillir était chez lui fort active) et vous plus faible, le souvenir de nos plaisirs ne pourrait jamais être si doux à mon cœur î » Soit, mais c'est un raisonnement de vaincu qui cherche à se consoler comme il peut de sa défaite. Et quelle dextérité sophistique en ces lettres qui,, sans doute, dans le pupitre du romancier, alternent avec celles de Saint-Preux, de Julie d'Étange et de Wolmar, qui sont du même ton.

Voici que se prépare nettement l'aspect platonique du récit des Confessions (qui en a d'autres plus sincères, il est vrai) : « Verserais-je alors les larmes délicieuses qui méchappent en écrivant ces lettres ? Me seriez-vous aussi chère après avoir comblé mes vœux que vous l'êtes après m'avoir rendu sage Et cependant, je n'ai pas le plaisir de me faire un mérite de ma résistance. Je suis aussi coupable que si j'avais succombé. [Certes] Sans vous j'étais perdu : j'étais le dernier des hommes et c'est vous qui m'avez forcé de me vaincre! »

C'est ce qu'on appelle ne pas se vaincre soi-même! « Comment pourrais-je songer sans plaisir à ces moments qui ne me furent douloureux qu'en m'épargnant des douleurs éternelles ? Comment ne jouirais-je pas aujourd'hui du charme d'avoir écouté de votre bouche tout ce qui peut élever l'âme et donner du prix à l'union des cœurs ?... C'est tout ce qu'il y a de plus touchant dans l'image de la vertu que vous mettiez devant mes yeux ; c'est la crainte de souiller si tard une vie sans reproche, de perdre en un instant le prix de tant de sacrifices. C'est le dépôt sacré de l'amitié que j'avais à respecter : c'est de tout ce que la foi, l'honneur, la probité ont de plus inviolable que se formait l'invincible barrière que vous opposiez sans cesse à mes désirs... Tous mes sentiments pour vous s'embellissent de celui qui les a surmontés. Ils font la gloire [!] et la douceur de ma vie, et c'est à vous que je dois tout cela î Ma chère et digne amie, je cherchais le repentir et vous m'avez fait trouver le bonheur ! » Il a escamoté le repentir. « Tel est l'état d'une âme, qui, s' osant proposer à vous pour exemple, ne vous offre en cela que le fruit de vos soins ! » On n'a jamais été plus loin dans la virtuosité du sophisme onctueux ! « Si cette voix intérieure qui me juge en secret et se fait sans cesse entendre à mon cœur [nullement puisqu'il s'est épargné le repentir] se fait entendre de même au vôtre, apprenez à l'écouter et à la suivre, voilà toute ma philosophie ! » Est-ce là un recours au patronage de cette commode conscience rousseauiste qui reparaîtra dans l'Emile, ou une pierre encore dans le jardin de Saint-Lambert sous forme de tentative au profit de M. d'Houdetot ? Nous ne nous chargeons pas de le démêler.

A ces lettres, Rousseau pourra faire quelques emprunts pour son Emile, mais c'est surtout l'accent des parties passionnelles de VHéloïse qui s'y retrouve en maint passage. Ce roman était alors sur le chantier, et la séduction de Julie était déjà consommée sans nul doute pour justifier le soustitre de l'ouvrage. La vanité de Saint-Preux aidant, l'auteur ne voulut point effacer cette chute initiale, reflet de ses

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rêveries éro tiques de 1756, mais qui faisait Julie moins identique à Sophie. Aussi bien sentait-il que, séducteur plus heureux en juin 1757, il aurait malgré tout parlé à peu près le même langage, au prix de quelques nuances, en janvier 1758, — 'comme son roman le démontre par un si grand nombre de ses pages. Encore une fois, de sa crise passionnelle de 1757, l'homme des Discours est sorti l'homme de la Julie et de VEmile qui est déjà tout autre (la transition étant faite par la Lettre à d'Alembert comme nous l'avons indiqué). De même qu'après la seconde crise, plus pathologique encore, qu'il devait traverser huit années plus tard sur le sol anglais, l'homme de la Julie deviendra l'homme des Confessions, des Dialogues et des Rêveries.

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