‹ Jean-Jacques RousseauChapitre 40 sur 64 · NOUVEL ENTOURAGE A MONTMORENCY ET PATRONAGE DES LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

NOUVEL ENTOURAGE A MONTMORENCY ET PATRONAGE DES LUXEMBOURG

Sa réputation grandissante lui permit de se refaire rapidement des relations agréables. Il apprécia, parmi ses voisins, l'avocat Loyseau de Mauléon, qui adoptera bientôt la spécialité des causes sentimentales et comme on dirait aujourd'hui des crimes passionnels, favorisant de son mieux les premières intrusions du rousseauisme dans le prétoire : puis encore le curé de Grosley et le père Berthier, de l'Oratoire. Avec d'anciens amis de sa jeunesse qui sont restés totalement ignorants des imbroglios de La Chevrette, il resserre à ce moment ses relations sans difficulté : tels MM. Roguin, Lenieps, M^^^^ Dupin de Ghenonceaux, la marquise de Créqui. Il recrute ou encourage de nouveaux admirateurs et adhérents, comme le publiciste Deleyre, le genevois Coindet, employé à la banque Necker, garçon de commerce facile et de grande obligeance, mais, selon Rousseau, avantageux, indiscret et gourmand ; bientôt la marquise de Verdelin, née Brémond d'Ars, d'un inlassable dévouement et dont Sainte-Beuve a tracé un fin portrait ; enfin de plus hauts personnages tels que Lamoignon de Malesherbes, premier président de la cour des Aides et

alors directeur de la Librairie, le prince de Gonti et sa maîtresse, la comtesse de Boufïlers-Rouvel, née Saujon (qu'on appelait Tidole du Temple, en jouant sur le nom de la résidence parisienne du prince) : surtout le maréchal-duc de Luxembourg, châtelain de Montmorency, un des plus grands seigneurs du royaume et ami très particulier du roi, ainsi que sa famille : tous gens ignorant ou estimant peu M^^ d'Épinay et son entourage parce qu'ils appartenaient à un milieu social fort différent.

Rousseau fit de la sorte peau neuve, si Ton peut ainsi parler, à quelques pas de son ancien séjour ; il put même conserver ou reprendre sans encombre quelque chose de son attitude austère, quoique au fond de son cœur, cette attitude ne le trompât plus lui-même : « Que je hais tous vos titres, écrira-t-il par exemple à la maréchale de Luxembourg ! Vous me semblez si digne de goûter les charmes de la vie privée. Que n'habitez-vous Clarens ? J'irais y chercher le bonheur de ma vie. Mais le château de Montmorency, mais l'hôtel de Luxembourg, est-ce là qu'on doit voir Jean-Jacques Rousseau ? Est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'un cœur sensible, qui, payant ainsi l'estime qu'on lui témoigne, croit rendre autant qu'il reçoit ! Vous êtes bonne et sensible aussi : je le sais, je l'ai vu, mais, dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable... Vous m'oublierez, Madame, après m' avoir mis hors d'état de vous imiter ! » En fait ils s'oublièrent aussi facilement l'un que l'autre ; mais on reconnaît dans cet accent celui des parties philosophiques encore de VHéloïse, les moins discutables de l'ouvrage.

Extrêmement flatté au fond des avances qui lui viennent de si haut, Jean-Jacques accepte bientôt de ses nobles voisins un nouvel « ermitage » : c'est un appartement dans un pavillon situé en plein parc des Luxembourg et qu'on appelait le « petit château » de Montmorency. Mais leur entourage le laissa toujours mal à son aise ; il n'y trouvait plus cette facilité de relations à laquelle l'avaient accoutumé les milieux

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de finances si intimement associés alors aux milieux artistes. Avec son éducation sociale assez sommaire au total, il se heurtait aux raffinements de l'esprit de cour, fait de conventions très subtiles et surtout d'une constante maîtrise de soi, du moins en public. Il envia donc la désinvolture d'un abbé de Boufflers, proche parent de la maréchale, s'exagéra désormais sa gaucherie native, et, plus tard, en repassant dans sa mémoire ses souvenirs de ce temps, il se présentera aux lecteurs des Confessions comme beaucoup moins doué pour la causerie de salon qu'il ne le fut en réalité, dans ses bons jours.

Il accepta néanmoins ces « servitudes », si tôt renouvelées, en raison des avantages que lui procurait le patronage de ses puissants voisins ; il n'oubliait pas en efïet sa dépression profonde du début de 1758, quand il avait pu se croire moralement isolé dans la société française. Pour connaître à quel point ce patronage lui fut un précieux réconfort, il suffit d'écouter les plaintes que lui arracha, cinq ans plus tard, la mort de l'excellent maréchal. « Sa chère mémoire, écrit-il, le 28 mai 1764, défendra la mienne des insultes de mes ennemis, et, quand ils voudront la souiller par leurs calomnies, on leur dira : Gomment cela pourrait-il être ? Le plus honnête homme de France fut son ami ! » Ou encore, à Deleyre, vers le même temps : « J'avais pour amis tout ce qu'il y avait d'illustre parmi les gens de lettres ; je les ai perdus pleins de vie, même Duclos. J'en fais un parmi les grands : c'est celui-là qui se trouve à l'épreuve et la mort vient me l'ôter ! Quel renversement d'idées ! Sur quels nouveaux principes faut-il donc remonter ma raison ! » Sur ceux de l'expérience, tout simplement, pourrait-on lui répondre, de l'expérience qui apprend aux observateurs de bonne foi la valeur des disciplines aristocratiques de toutes sortes et en tout temps.

Pourtant le soupçon n'est jamais entièrement réduit au silence dans cette âme inquiète et fébrile ; il conserve des doutes sur la fidélité du grand seigneur dont il n'avait reçu depuis longtemps aucun signe de vie lorsqu'il mourut et il

écrit à sa veuve ces lignes plaintives : « Mais c'est trop me flatter ! Sans doute, il avait cessé de prendre intérêt à mes misères (après moins de deux années de séparation). A votre exemple, il m'avait oublié ! Je vous ai perdus tous deux pleins de vie ! » Elle lui répond avec cordialité et en le faisant souvenir sans doute qu'il a le premier interrompu la correspondance ; et ce sont aussitôt des transports de très humble gratitude chez l'homme qui fait ailleurs profession de haïr toute hiérarchie sociale : « Que votre lettre m'a soulagé ! La certitude d'avoir été aimé de M. le maréchal adoucit l'amertume de sa perte... Pourvu que vos bontés me soient rendues, je me chargerai volontiers d'un tort que mon cœur n'eut jamais et qu'il saura bien vous faire oublier. Je consens que vous ne m'accordiez rien qu'à titre de grâce ! Si je n'ai point mérité votre amitié, songez que, de votre propre aveu, M. le maréchal m'accordait la sienne. Quand vous sentirez que je dois être inquiet... faites-moi dire un mot par M. La Roche (intendant de la maréchale) et je suis content. » On voit le caractère de cette amitié.

Revenons au séjour de Rousseau dans l'agréable logis qu'elle lui procura bientôt. Ses amis, anciens et nouveaux, coopérèrent au lancement de la Julie ; « M"^^ de Luxembourg, écrira-t-il plus tard, en avait parlé à la cour, d'Houdetot à Paris, Saint-Lambert avait lu le manuscrit au roi de Pologne. Duclos, à qui je l'avais aussi fait lire, en avait parlé à l'Académie : tout Paris était dans l'impatience de voir ce roman. » On conçoit la curiosité générale devant cette palinodie, si imprévue, dont nous connaissons maintenant les origines ! « Le succès répondit à l'attente, lisons-nous encore dans les Confessions. Les femmes surtout s'enivrèrent du livre et de V auteur !.., Tout au contraire de mon attente, le succès fut moindre en Suisse. L'amitié, l'amour, la vertu règnent-ils donc à Paris plus qu'ailleurs I » Non, mais c'est qu'ils ne régnent dans le roman que comme couverture à d'autres sentiments, alors bien plus répandus à Paris qu'à Genève, ceux du platonisme romanesque. L'auteur s'explique autre-

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ment les choses, comme bien on pense : « Non, sans doute, répond-il pour sa part à l'interrogation qu'il vient de faire, mais il y règne encore ce sens exquis qui transporte le cœur à leur image. La corruption désormais est partout la même. Il n'existe plus ni mœurs, ni vertus en Europe ; mais s'il existe encore quelque amour pour elle, c'est à Paris qu'on doit le chercher ! » Ami de la vertu plutôt que vertueux, c'est ce qu'était devenue, vers 1770, la devise de l'ancien stoïque ; il veut bien associer le Paris de la Pompadour à ses nouvelles dispositions morales, ce qui n'était pas de nature à relever grandement ces dernières, il faut l'avouer. Nous expliquerons bientôt tout autrement le succès, divers selon les lieux, de ce très prestigieux récit.

Les préparatifs de la publication de l'Emile se firent ensuite sous de bien moins favorables auspices. L'auteur eut même, à ce sujet, un bref accès de sa maladie mentale, quelque temps endormie par le succès. L'impression de son ouvrage ayant été en effet retardée quelque peu, — par des circonstances toutes fortuites, ainsi qu'il le reconnut plus tard, — il imagina que les Jésuites, escomptant sa mort prochaine, avaient résolu d'entraver l'apparition du livre afin de pouvoir le mutiler ou le retoucher à leur guise après son décès ! Lorsqu'il rédigea ses Confessions (c'est-à-dire à une heure de son existence où la manie des persécutions s'était installée dans son cerveau à demeure) il analysa pourtant fort bien les facteurs de cet accès de démence : « Il est étonnant, écrit-il en effet vers 1770, quelle foule de faits et de circonstances vint, dans mon esprit, se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance ; que dis-je, m'y montrer l'évidence et la démonstration. » C'est ce dont il ne conviendra jamais pour l'affaire d'Épinay ou l'affaire Hume : mais, cette fois, Malesherbes était parvenu à le rassurer sans trop de délai, « ma parfaite confiance en sa droiture l'ayant emporté, dit-il, sur l'égarement de ma' pauvre tête ! »

Et voici en quels termes frappants il excusa sans délai, vis-à-vis du président, les noires visions de son délire inter-

prétatif : « Je vous ai compromis, Monsieur I J'ai compromis Madame la maréchale de la manière du monde la plus punissable I Vous avez tout enduré, tout fait pour calmer mon délire et cet excès d'indulgence, qui pouvait le prolonger, est en effet ce qui l'a détruit. J'ouvre, en frémissant, les yeux sur moi et je me vois tout aussi méprisable que je le suis devenu I Devenu ? Non, l'homme qui porta cinquante ans dans le cœur ce que je sens renaître en moi n'est point celui qui peut s'oublier au point que je viens de faire ! On ne demande point de pardons à mon âge parce qu'on n'en mérite plus. Mais, Monsieur, je ne prends aucun intérêt à celui qui vient d'usurper et de déshonorer mon nom. Je l'abandonne à votre juste indignation. Il est mort pour ne plus renaître [hélas, nous savons qu'il n'est ressuscité que trop vite I] Daignez rendre votre estime à celui qui vous écrit maintenant ! » La névrose a de tout temps suggéré cette impression d'un dédoublement pathologique entre l'homme conscient et l'homme subconscient : la folie n'est complète que quand ce dernier a définitivement pris le dessus. Les Dialogues reposeront sur une hantise de ce genre en traitant Rousseau et Jean-Jacques comme deux personnages distincts. Mais en 1762, c'est Rousseau qui condamne bientôt Jean- Jacques et le croit rentré dans le néant. Vers 1775, Rousseau n'emploiera plus ses facultés de synthèse, — jusqu'au bout si singulièrement puissantes et ingénieuses dans leur champ d'activité restreint par la maladie, — que pour tenter l'apologie des folles visions de Jean- Jacques.

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