MOTIERS-TRAVERS. — CORRESPONDANCE DE DIRECTION
Pour la tranquillité de sa vieillesse, l'auteur d'Emile eût fait sagement d'opérer lui-même dans son livre quelques-unes de ces coupures ou retouches qu'il prêtait aux Jésuites le projet d'y pratiquer après son trépas. Par malheur, ses précédents triomphes l'avaient encouragé à oser beaucoup contre les institutions de son temps ; il força cette fois la note de critique religieuse et s'en trouva mal. Un décret fut rendu contre lui le 9 novembre 1762 mais on le laissa quitter Paris sans l'inquiéter. Genève suivit l'exemple de la France et se prononça contre l'Emile le 18 juin. L'auteur s'était dirigé vers la Suisse. Un instant, il songea à choisir Yverdun, patrie des Roguin, pour son séjour, mais le sénat de Berne n'y souffrit pas son installation. Il eut alors recours à l'hospitalité du roi Frédéric de Prusse dont il avait parlé sans bienveillance, mais qui ne lui en tint pas rigueur. Il put s'établir sans encombre au village de Motiers, dans le val de Travers : une portion du comté de Neufchâtel qui appartenait alors aux Hohenzollern.
Ces pérégrinations forcées achèvent de porter sa notoriété à son comble et il est dès lors conduit à entretenir une considérable correspondance de direction, principalement avec des névropathes qui réclament de lui les consolations de ce Quiétisme laïcisé dont il vient de donner les premières formules. On en trouve la preuve surabondante dans ses lettres de ce temps et aussi dans celles qu'il recevait de toutes parts, que conserve la bibliothèque de Neufchâtel et qui ont été pubHées
en partie. On y voit les déprimés et les anxieux, descendants des Guyon ou des Montberon du xvii® siècle, s'adresser à ce Fénelon en robe arménienne pour obtenir de lui guérison, ou tout au moins atténuation de leurs souffrances mentales, — les plus poignantes de celles que doit supporter l'humanité consciente, pour rançon de sa prévoyance réfléchie du futur. — « J'ai recours à vous. Monsieur, lui écrira nettement le jeune Séguier de Saint-Brisson, parce que mon âme est souffrante et que je ne connais que vous qui puissiez la guérir et la consoler ! »
Dès 1763, c'est-à-dire quelques mois seulement après la publication de l'Emile, évangile du Quiétisme nouveau, l'abbé Laporte avait édité des Pensées choisies de Jean- Jacques Rousseau, qui sont l'équivalent du Manuel de piété fénélonien pour qui recherche les tonifications mystiques. Dans ces Pensées, les âmes de désir vont puiser un aliment pour leur appétit de surhumaine amitié. Une correspondante énigmatique ^ qui signe de son seul prénom, Henriette, et se fait remarquer par sa ferveur, écrit le 26 mars 1764 à Motiers : « J'aurais donné tout au monde pour devenir une de ces dévotes passionnées qui voient Dieu en toutes choses, qui traitent avec lui comme avec leur ami et qui sont intimement convaincues; chacune en elle-même, qu'elle est l'objet de sa plus particulière attention ! » Un siècle plus tôt, celle-là aurait été des « bonnes filles » de M^^^ Guyon, mais le dogme chrétien est un édifice trop activement sapé désormais pour servir commodément de refuge à des âmes quelque peu touchées de la « philosophie » ambiante. « J'aurais voulu, poursuit Henriette, être telle de bonne heure, par persuasion et par sentiment. J'ai pris tous les moyens que j'ai crus capables de faire naître en moi cette passion. Mais, au contraire, ils^ n'ont malheureusement servi qu'à m'en éloigner davantage. » Les Pensées de Rousseau sont alors venues lui fournir, de la façon
1. Nous avons déjà introduit ces citations dans notre volume sxir Le péril mystique dans l'inspiration des démocraties contemporaines. Paris, 191N.
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la plus opportune, un bréviaire de vie intérieure : « Quand je me sentais agitée, troublée ou abattue, j'allais aussitôt reprendre mes conversations avec lui et je ne le quittais pas que je n'eusse senti le calme revenir ! » Car telles sont les consolations que procure le sentiment de l'alliance mystique.
L'abbé de Carondelet est un autre fervent qui écrit de son côté vers la fin de la même année 1764 : « Vous avez changé mon cœur ! Je m'en aperçois à la tranquillité intérieure et au désir de bien faire que j'éprouve. Toujours sous les yeux de Dieu, je le regarde comme un Père plein de tendresse ; je n'ose rien faire sans le prendre à témoin et souvent je lui accuse mes défauts, mes erreurs, mes faiblesses avec une émotion qui doit lui plaire. » Plus remarquables encore, entre les lettres de ce genre qu'a publiées P. M. Masson, nous paraît celle d'un certain Lecomte, un artisan sans nul doute, car on y perçoit déjà l'accent de ces hommes du peuple, plus conscients de leur effort vers le pouvoir, dont George Sand encouragera les aspirations au siècle suivant, les Magu, les Gilland, les Poney. Mentionnons enfin celle que signe un capitaine au régiment de Soubise : « J'étais dans un complet désarroi moral. Des lectures sans choix m'avaient corrompu. Je me serais peut-être tout à fait égaré sans le secours d'Emile... Je regarderai désormais votre traité d'éducation comme ma Bible... Vous serez mon dernier apôtre, etc. » Et, certes, par tout ce que le rousseauisme mystique conservait encore du christianisme rationnel, il pouvait agir utilement sur certaines âmes suffisamment gardées par leur tempérament ou par leur expérience de la vie contre ses outrances émotives ; ce fut l'un des motifs, nullement négligeable, de son succès et c'est celui que l'auteur de La religion de Rousseau s'est efforcé de mettre en relief.
Un demi-siècle plus tard, un adepte de la mystique rousseauiste, Eymar, dans ses Visites à Jean-Jacques Rousseau, versera de douces larmes en évoquant par le souvenir cette révélation soudaine que lui avaient apportée les écrits du prophète, véritables chartes de la moderne alliance avec le
Très-Haut. On croirait lire le récit des illuminations de Saûl sur le chemin de Damas. « Mes yeux, couverts d'un nuage, se décillent, s'ouvrent à la lumière ! Une clarté bienfaisante pénètre au dedans de moi et me découvre un nouveau monde moral dans lequel je me crois subitement transporté. Je peindrai difficilement tout ce que j'éprouvais de ravissement dans ces méditations solitaires... La paix, le silence de la nuit, tout, jusqu'à la vacillante lueur de la lampe concourait à rendre salutaires et profondes en mon cœur les impressions qui devaient le transformer et lui donner une autre existence ! Je baisais le livre ; je l'arrosais de mes larmes. Je ne pouvais plus m'en arracher ! » Tel sera fréquemment le ton des dirigés de Jean- Jacques, jusqu'à l'heure où, perdant enfin toute mesure, ces fanatiques voudront égaler leur révélateur à Jésus, ou même le placer plus haut que le Rédempteur des chrétiens dans la hiérarchie des missionnaires de l'Au-delà mystérieux : « Ne me l'amenez pas, devra dire Jean- Jacques vieilli à Bernardin de Saint-Pierre qui le sollicitait de recevoir un de ces visiteurs exaltés ! Il m'a fait peur ! Il m'a écrit une lettre où il me mettait au-dessus de Jésus ! »
Nous croyons pourtant devoir formuler quelques réserves sur les résultats pratiques de la direction rousseauiste, au moins dans la plupart des cas : l'élément rationnel y est trop noyé dans l'élément émotif pour engendrer de bien efficaces adaptations sociales. Entre les âmes rendues par Jean- Jacques à la disposition religieuse, a écrit P. M. Masson lui-même (si disposé qu'il fût à présenter le Genevois comme un auxiliaire efficace des restaurations chrétiennes de la fin du siècle), beaucoup n'ont guère dépassé le culte de la personne de leur maître, et il a seul recueilli le bénéfice de leur disposition dévote. Quant aux brevets de bonté ou même de vertu que ces gens se décernent si volontiers de leurs propres mains, à l'imitation de Saint-Preux, il est permis de les juger tout aussi discutables que ceux dont le précepteur de Julie se gratifie pour sa part, en les justifiant si peu par ses actes. Rousseau lui-même refusait le plus souvent de prendre au
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sérieux ses larmoyants interrogateurs et surtout interrogatrices. Dans ses Dialogueà, il a caractérisé leurs importunités en termes frappants : « Ni les lettres pathétiques qu'on dicte à celles-là, ni les dolentes histoires qu'on leur fait apprendre, ni tout l'étalage de leurs malheurs et de leurs vertus, ni celui de leurs charmes flétris n'ont pu m' attendrir ! » Le ton de ces lignes cruelles dit assez combien le malade avait fréquemment souffert à se contempler, comme en un miroir trop fidèle, dans les traits altérés de ses clients névropathes. Leurs importunités ont certainement contribué, pour une part, à porter enfin son agitation jusqu'à la manie sans remède, — comme il arrive au surplus de façon presque inévitable aux instigateurs de toutes les grandes épidémies mystiques.