UN ALTER EGO DE SAINT-PREUX. — IGNACE SAUTTERSHEIM
Un dirigé dont Jean-Jacques ne redouta point le contact, prolongé durant quelques mois (parce qu'il reconnut en ce garçon un portrait vivant de son Saint-Preux, et, par conséquent, un portrait rajeuni de lui-même), c'est un certain déclassé du nom de Sauttersheim qui, venu à Motiers tout exprès pour y recevoir ses directions spirituelles, s'y faisait ou s'y laissait appeler le baron de Sauttern, — de même que Rousseau, installé jadis à Lausanne, s' étais baptisé Vaussore de Villeneuve, et, compagnon de route de M^^ de Larnage, se donnait pour l'Anglais Dudding. — Des travaux récents, publiés dans la patrie de ce personnage, la Hongrie, ont jeté quelque lumière sur ses origines et permis de pénétrer dans
ses dispositions d'âme plus avant qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. « Parmi toutes ses liaisons [de direction] que je fis et n'entretins que par force, lisons-nous au livre XII^ des Confessions, je ne dois pas omettre la seule qui m'ait été agréable et à laquelle j'aie mis un véritable intérêt de cœur : c'est celle d'un jeune Hongrois qui vint se fixer à Neufchâtel, et de là à Motiers, quelques mois après que j'y fus établi moimême. On l'appelait dans le pays le baron de Sauttern... Il fit entendre à tout le monde et me fit entendre à moi-même qu'il n'était venu à Neufchâtel qu'à cause de moi et pour former sa jeunesse à la vertu par mon commerce. Sa physionomie, son ton, ses manières me parurent d'accord avec ses discours... Je ne lui trouvai qu'une douceur de caractère à toute épreuve, des mœurs non seulement honnêtes, mais élégantes... enfin toutes les marques d'un homme bien né. »
Cependant son ami d'Ivernois lui écrivit bientôt de Genève que Sauttern était un espion dont le ministère de France se servait pour l'attirer quelque jour sur le territoire français (très proche de Motiers par la Franche-Comté) et se saisir alors de lui conformément au décret de juin 1762. Jean- Jacques considéra, non sans raison, cet avis comme erroné; il y trouva l'occasion d'organiser à son profit une petite scène romanesque, ou plutarchienne, analogue à celles qu'il avait semées çà et là dans YHéloïse et dans V Emile, et dans laquelle il se donnerait un rôle emphatique ou pathétique à son goût. Il se rendit donc à pied, en compagnie du pseudo-baron jusqu'auprès de Pontarlier, dépassant quelque peu la frontière française. Là, il lui donna solennellement à lire la lettre de d'Ivernois, puis, l'embrassant avec effusion, il s'écria : « Sauttern n'a pas besoin que je lui prouve ma confiance, mais le public a besoin que je lui prouve que je la sais bien placer. » Nous allons voir comment il l'avait placée cette fois.
Dès la phrase suivante, il est obligé de formuler sur cet ami de son choix quelques graves réserves : « Je ne croirai jamais, écrit-il, que Sauttern fût un espion ni qu'il m'ait trahi, mais il m'a trompé ! Quand j'épanchais avec lui mon
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cœur sans réserves, il eut le courage de me fermer constamment le sien et de m'abuser par des mensonges : il me controuva [sic] je ne sais quelle histoire qui me fit juger que sa présence était nécessaire dans son pays... Quand je le croyais déjà en Hongrie, j'appris qu'il était à Strasbourg. Ce n'était pas la première fois qu'il y avait été ; il y avait jeté du désordre dans un ménage. Le mari, sachant que je le voyais, m'avait écrit ; je n'avais omis aucun soin pour ramener Sauttern à la vertu et la jeune femme à son devoir. Quand je les croyais parfaitement détachés l'un de l'autre, ils s'étaient rapprochés, et le mari même eut la complaisance de reprendre le jeune homme dans sa maison I » Eh quoi, n'est-ce pas là l'enseignement que le baron de Wolmar venait de donner au monde ? « Dès lors, achève Rousseau, je n'eus plus rien à dire ! J'appris que le prétendu baron m'en avait imposé par un tas de mensonges... Si tôt qu'il fut parti, la servante de l'auberge où il mangeait à Motiers se déclara grosse de son fait. C'était une
vilaine s et Sauttern se piquait si fort de propreté que
cette impudence choqua tout le monde ! Je fis tous mes efforts pour faire arrêter cette effrontée. Je lui écrivis à lui-même... Je fus surpris de la mollesse de sa réponse. » C'est que la servante avait dit vrai, comme le galant devra l'avouer plus explicitement dans une autre lettre à son bon maître. « Il fit en sorte d'assoupir l'affaire. Ce que voyant, je cessai de m'en mêler, étonné qu'un homme aussi crapuleux pût être assez maître de lui-même pour m'en imposer par sa réserve dans la plus intime familiarité. » La correspondance se poursuivit néanmoins entre eux, nous allons le voir, jusqu'à la mort de l'aventurier survenue cinq ans plus tard : « En déplorant le sort de ce malheureux, conclut le narrateur des Confessions, je ne cesserai jamais de croire qu'il était bien né et que tout le désordre de sa conduite fut l'effet des situations où il s'est trouvé ! »
La vérité c'est que Sauttern, — ou plutôt Sauttersheim pour lui restituer son nom authentique, — était non pas certes un scélérat endurci, mais un caractère du même type
que celui de Saint-Preux, nous l'avons dit, et, partant, fort analogue à celui de Rousseau avant la célébrité. Il était même dénué de cet esprit de conduite que garda jusqu'à un certain point Jean- Jacques et qui préserva ce dernier de parcourir une aussi piètre carrière. Nous sommes en effet quelque peu renseignés désormais sur cette carrière par les compatriotes de Sauttersheim que l'amitié dont l'honora Rousseau a conduits à s'occuper de lui et nous nous arrêterons un instant sur ces constatations instructives — Jean- Ignace Sauttersheim était d'honnête souche bourgeoise, fils d'un fonctionnaire royal qui fut échevin de Budapest. Né dans cette ville en 1738, il avait été pourvu en 1760, après de bonnes études classiques (car il écrivait assez correctement en latin) d'un emploi dans la régie des biens de la couronne hongroise, celui de « concipist » ou secrétaire adjoint à la chambre aulique. Mais sa conduite se dérangea bientôt : il fit des dettes, lassa la patience des siens et dut enfin s'expatrier, comme Rousseau l'avait fait en 1728 pour de plus enfantines erreurs. Nous savons déjà qu'à Strasbourg il ne s'était pas mieux conduit que dans son pays natal. Venu à Motiers, il ne passa guère que six mois près du directeur spirituel de son choix et quitta la Suisse en juillet 1763, y laissant le peu édifiant souvenir que nous avons dit. Il s'y était donné sans aucune nécessité, et probablement par une disposition pathologique au mensonge, comme militaire de profession, ancien aide de camp d'un général hongrois alors notoire, le comte Nadasdy et blessé près de son chef dans une rencontre guerière.
Le paternel ami de Rousseau pendant cette période de sa vie, le vieil Écossais George Keith (gouverneur du canton de Neufchâtel pour le roi de Prusse et que l'exilé appelait milord maréchal), fut frappé des invraisemblances ou contradictions qui se manifestaient trop souvent dans les dires du jeune Hongrois. La vie voyageuse de cet ancien jacobite lui ayant fait des amis par toute l'Europe, il entreprit une enquête discrète qui l'édifia sur la véracité du personnage, mais dont
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les résultats ne lui parvinrent qu'après le départ de ce dernier (qui, peut-être, avait eu vent de ces investigations, pour lui redoutables). — Sauttersheim continua pourtant de correspondre avec Rousseau, d'abord en latin, puis en français quand il se fut davantage confirmé dans notre langue par la continuation de son séjour en France. C'est ainsi qu'il écrit de Paris, le 11 mai 1764, une lettre à peu près sincère enfin sur son passé. Il a eu, dit-il, des amours et des prodigalités qui l'ont conduit à quitter sa patrie par mauvaise lionte (intempestiva verecundià). Le même sentiment (que Rousseau connaissait si bien : rappelons-nous l'aventure du ruban dérobé à Turin) l'a incité à mentir sans vergogne au guide spirituel qu'il s'était choisi pour rentrer dans la bonne voie ; bien que maintes fois, s'il faut l'en croire, il se soit avancé jusqu'à sa porte, bien résolu de décharger son cœur et de faire sa confession générale. Il répète que la lecture des écrits du maître lui a rendu le goût et la volonté de la vertu : volonté peu efficace comme nous le savons par sa conduite de Motiers et de Strasbourg. Il termine en suppliant Rousseau de lui écrire encore pour l'aider a parachever sa conversion, jusque-là fort incomplète en effet, et il accepta bientôt de lui un subside qu'il avait refusé tout d'abord.
Le directeur de conscience, — qui a certainement montré dans cette affaire autant de charité persistante qu'il y avait porté de naïveté romanesque au début, — lui répond le 7 octobre de la même année 1764 avec la préoccupation visible d'empêcher à tout prix son retour à Motiers : « Je dois vous prévenir qu'il ne m'est pas possible de conserver avec vous des liaisons et que si, ce que je ne puis croire, vous preniez le parti de venir ici, je serais forcé de m' abstenir de vous voir. Quand vous saurez ce qui s'est passé dans votre absence et combien j'ai été compromis à votre sujet, vous comprendrez que le bien que je vous veux ne doit pas me faire oublier ce que je me dois I »
En 1766, on retrouve Sauttersheim toujours attaché aux paysages rousseauistes, car il s'est installé à Montmorency,
OÙ il paye une pension extrêmement modique. Il froisse alors sensiblement son bienfaiteur en lui écrivant, à propos de son affaire avec Hume, que tout le monde le croit innocent mais qu'on désirerait néanmoins qu'il se défendît publiquement contre les assertions de l'Ecossais. Or l'hôte de Wootton n'admettait nullement que des explications de sa part fussent nécessaires pour lui assurer l'approbation universelle, dans ses pathologiques démêlés avec son plus récent bienfaiteur. — L'ex-baron était au surplus près de sa fin : malade (de rhumatismes goutteux, semble-t-il) il avait dû refuser une place de précepteur chez le marquis de Chambray et il s'éteignit à trente ans à peine. — Au total, un faible de tempérament, un débraillé de mœurs et de conduite sous des dehors qu'il savait rendre décents, mais qui apitoyait pourtant par sa bonne volonté morale insuffisamment efficace et par ses besoins d'affections tutélaires ; en un mot, le parfait jeune premier rousseauiste à la génération intiale du mouvement, en attendant Werther, Obermann ou Amaury.
Son oraison funèbre par Jean-Jacques est aussi intéressante qu'imprévue après ce que nous venons de dire ; on la lit dans une lettre à Laliaud du 19 décembre 1768 : « Il n'était point sorti de mon cœur et j'y avais nourri le désir secret de me rapprocher de lui!.. C'était l'homme qu'il me fallait pour me fermer les yeux ! Son caractère était doux, sa société était simple ; rien de la prétentaille française : encore plus de sens que d'esprit : un goût sain, formé par la bonté de son cœur : des talents assez pour parer une solitude et un naturel fait pour l'aimer avec un ami. C'était mon homme ! La Providence me l'a ô té... Son mérite ne pouvait être senti que des gens bien nés (I) ; il glissait sur les autres. La génération dans laquelle il a vécu n'était pas faite pour le connaître; aussi n'a-t-il rien pu faire à Paris ni ailleurs. Le Ciel l'a retiré du milieu des hommes où il était étranger. » Et voilà donc la première canonisation rousseauiste en bonne forme, par la main la mieux qualifiée pour conférer cette investiture mystique ! Voilà l'homme
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qui aura fait vivre le nom de sa famille ! Un signe des temps, n'est-il pas vrai ? Les générations ultérieures ont en effet appris, par la prédication continuée de la doctrine, à s'incliner plus volontiers devant une telle conception du « mérite » et de la vertu.
milord marechal.
l'exposition des enfants dévoilée
Concurremment avec Sauttersheim, la principale ressource de cœur qui s'offrit à Rousseau au début de son séjour à Motiers, ce fut l'amitié, beaucoup plus honorable pour lui, qu'il éveilla chez George Keith, maréchal héréditaire d'Écosse, né en 1685, mort en 1778, à quatre-vingt-douze ans et qui, par l'âge, aurait donc pu être son père. Keith avait pris une part prépondérante au soulèvement jacobite de 1715, qui lui valut, du Prétendant, l'ordre de la Jarretière. Il vécut longtemps à Valence, en Espagne, où il se plaisait, puis accepta du service dans l'armée prussienne avec son frère Jacques qui, devenu général, y fut tué à l'ennemi en 1758. Frédéric II, reconnaissant de leur dévouement, fit du survivant, devenu presque octogénaire, le gouverneur de sa principauté neuf châteloise. — Cet aimable et original vieillard s'entourait de serviteurs turcs, nègres ou kalmouks qu'il avait ramenés de ses lointains voyages : il se prit pour le Genevois d'une affection vraie. Il en était d'ailleurs resté, en 1762, au Rousseau des Discours, puisqu'il lui écrivit tout d'abord, en l'invitant à venir le voir : « Vous trouverez en moi un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un peu gâté par le commerce des barbares
policés. » Puis, plus tard : « J'ai encore un fils chéri, mon bon sauvage, s'il était un peu plus traitable ! » Enfin de Berlin, où il était retourné, il adresse encore le 25 mai 1765 à « son fils le sauvage » ces lignes d'un accent sincère : « Si mon fils chéri avait quelque chose assuré pour sa vie, je n'aurais plus rien à désirer dans le monde, ni aucune inquiétude à le quitter... Ne croyez-vous pas que la liaison d'amitié est plus forte que celle d'une parenté éloignée et souvent chimérique ? Moi, je le sens bien I Soyez bon, indulgent, généreux (en acceptant douze cents livres de rentes viagères sur les terres patrimoniales du gentilhomme écossais). Rendez votre ami heureux. Adieu ! » N'est-ce pas lord Bomston en chair et en os (moins exagéré toutefois dans ses libéralités), de même que Sauttersheim nous a rappelé Saint-Preux?
Deux lettres de Keith à la comtesse de Boufflers, autre amie dévouée de l'exilé, sont également dignes de mention. La première, du 22 septembre 1762, indique que ce fut lui qui disposa Frédéric de Prusse à son attitude généreuse vis-à-vis de Rousseau : « Il faut, écrit-il à la comtesse comme il l'avait fait au souverain, il faut soulager un malheureux qu'on ne peut accuser que d'avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. » Il ajoute qu'il a le projet de travailler à la conversion de l'auteur d'Emile, une honnête et belle âme, dit-il, et qu'il espère donc ramener à notre sainte religion chrétienne. « Avec son esprit et son éloquence, et la grâce de Dieu surtout, nous viendrons à bout de cette conversion et M. Rousseau donnera à notre église un nouveau chrétien ! » Il témoigne de son estime pour le désintéressement que montre le fugitif, tout en l'expliquant, de façon assez perspicace, par la conviction que ce dernier s'est faite de sa mort prochaine et par cette circonstance qu'il n'a aucune charge de famille. « Le roi me dit en me parlant de lui que ce grand désintéressement est, sans contredit, le fond essentiel de la vertu. Il le pousse trop loin selon moi. Je crois deviner le secret de notre ami : il espère mourir avant que tout son argent soit mangé... Ses persécutions, sa santé, et peut-être aussi son caractère singu-
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lier peuvent bien donner un peu d'humeur. J'y compatis. »
Deux mois plus tard, Milord maréchal reprend vis-à-vis de la même correspondante : « Je lui avais fait un projet, mais en le disant un château en Espagne, d'aller habiter une maison toute meublée que j'ai en Écosse, d'engager le bon David Hume de vivre avec nous; il devait y avoir une salle de compagnie, car personne n'entrerait dans la chambre d'un autre ; chacun ferait ses règlements pour soi, tant pour le spirituel que pour le temporel. Une des raisons qui persuadaient le plus Jean- Jacques à vouloir réaliser mon projet, c'est qu'zV ignore la langue du pays. C'est bien de lui, cette raison, et peut-être est-elle bonne. » Au total, un vieil original plein de cœur, qui comprend, qui goûte même assez l'originalité chez autrui, comme c'est souvent le cas chez les fils de sa septentrionale patrie, et qui se mire donc avec complaisance dans la pensée d'un autre original, d'inspiration moins saine toutefois que la sienne. Voici un dernier trait de son humour britannique : « On m'a dit à Genève, écrit-il à Rousseau, que le Parlement de Paris, ayant condamné votre livre [Emile], et ayant les yeux sur ce qu'on ferait là-dessus à Genève, on s'y est cru obligé de l'interdire. Je ne me suis pas opposé à cette raison convaincante ; au contraire, j'ai fait compliment au ministre qui m'en parlait sur la conversion de la république [au cathohcisme], puisque le Parlement de Paris condamne la doctrine de Calvin aussi bien que le livre de M. Rousseau ! » Nous dirons le triste dénouement de cette amitié si cordiale.
En portant avec le temps ses conséquences et ses fruits naturels, l'affaire de V Emile allait pourtant contraindre Rousseau à quitter le sol helvétique. Incité, au début de 1764, à prendre en mains la cause des protestants français ses coreligionnaires, il s'y était refusé avec amertume en ces termes : « Doux peut-être quand ils sont faibles, les protestants sont très violents dès qu'ils sont les plus forts... Avancerais-je par mégarde quelque hérésie, ils me feraient saintement brûler... Les protestants sont tout aussi persécuteurs que les catholiques l
— Il avait pourtant trouvé tout d'abord dans le pasteur protestant de Motiers, M. de Montmollin, une largeur de vues qui l'avait transporté d'aise et il avait participé à la communion sacramentelle grâce à la bonne volonté de ce ministre dont il chantait alors les louanges. Mais leurs relations s'aigrirent par la prolongation de son séjour à Motiers, par ses allures indépendantes, par les tracasseries que lui suscitèrent bientôt avec ses voisins les commérages ou le caractère brouillon de Thérèse. Les Lettres de la montagne devaient achever de les désunir. Rousseau rompit ouvertement avec Montmollin, fut en butte à quelques manifestations de mauvais vouloir de la part des habitants du village et crut enfin sa vie menacée le jour de la célèbre et très contestable « lapidation », qui le conduisit à quitter les lieux en toute hâte.
L'hostilité qui se manifestait dans la contrée à son égard avait été sensiblement accrue par la lecture d'un libelle répandu contre lui dans le public peu après l'éclat causé par les Lettres de la montagne, en décembre 1764, et intitulé Se/i^zment des citoyens (de Genève). Ce factum anonyme semblait, diront les Confessions, avoir été écrit non pas avec de l'encre, mais avec l'eau du Phlégéton, ce fleuve infernal. Rousseau l'attribua avec opiniâtreté, quoique avec fort peu de vraisemblance, à son ancien ami le pasteur Vernes ; et il écrivit sur ce sujet une Déclaration à ce pasteur qui est le type même de la démonstration sophistique, puisqu'une série de contrevérités, aujourd'hui patentes, y sont triomphalement établies par le raisonnement I La paternité du Sentiment des citoyens SL été en effet, dès longtemps, restituée à Voltaire K — Voici ce qui se lisait, entre autres incriminations, dans ces pages cruelles : « On a pitié d'un fou, mais, quand sa démence devient
1. Il est singulier que Rousseau n'ait pas voulu reconnaître en ces pages la main de son plus célèbre adversaire, lui qui la flairait si bien là où elle n'était peut être pas, comme dans cette lettre, si piquante, d'un soi-disant baron de Corval, dont il voulut amuser M"» de Boufflers exi juillet 1762, peu après sa fuite en Suisse. C'est la plus fine satire des demandes de direction spirituelle qui lui étaient alors adressées de toutes parts.
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fureur, on le lie... Nous avons plaint Jean- Jacques, ci-devant citoyen de notre ville, tant qu'il s'est borné dans Paris au malheureux métier d'un bouffon qui recevait des nasardes à l'Opéra... Nous avons pardonné à ses romans dans lesquels la décence et la pudeur sont aussi peu ménagées que le bon sens... livres qui alarment les mœurs, que les honnêtes gens méprisent et que la pitié condamne... C'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui, déguisé en saltimbanque [en Arménien] traîne avec lui de village en village et de montagne en montagne la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital... abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion, etc.. » — Le délégué terrestre de la Nature divinisée se sentit touché à fond par cette révélation imprévue. De ce jour, son orgueil dut se replier plus décidément qu'il ne l'avait fait jusque-là du stoïcisme rationnel sur une autre ligne de défense ; nous savons déjà qu'il avait choisi celle du Quiétisme laïcisé.
Il eut aussitôt une idée singulière et qui témoigne de son désarroi mental. Il imagina de donner lui-même une édition du libelle à l'adresse des Parisiens qui l'auraient assurément moins connu sans ce geste bizarre ; il se réserva seulement d'y ajouter quelques notes, très sobres, pour en nier les assertions erronées. Avec l'accent de la sincérité, il protesta donc que ses infirmités ne procédaient pas de la débauche, et que Mme Le Vasseur, la mère de sa compagne, était encore bien vivante à cette date. Mais il nia de même, et à beaucoup moins juste titre assurément, l'exposition de ses enfants : ce qui était manquer une fois de plus à la devise de sa période plutarchienne : Vitam impendere vero. Consacrer ma vie à la vérité ! Il écrivit en note à cette assertion du libelle : « Je n'ai jamais exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d'aucun hôpital ni ailleurs ! » Il ne soulagea donc pas sa conscience par un sincère aveu de sa faute et sa maladie mentale marqua de ce jour un grand pas.
On jugera de l'importance qu'il attachait au Sentiment
des citoyens par les lignes solennelles qu'il adressait à du Peyrou sur ce sujet : « Cette pièce, écrivait-il, entrera dans les monuments de Fhistoire de ma vie î Oh, quand le voile sera déchiré, que la postérité m'aimera, qu'elle bénira ma mémoire ! » Et, deux mois plus tard, au même correspondant : « L'écrit de Vernes trouve ici [à Motiers] parmi les femmes autant d'applaudissement qu'il a causé d'indignation à Genève et à Paris ; trois ans d'une conduite irréprochable, sous leurs yeux même, ne peuvent garantir la pauvre M}^^ Le Vasseur de l'effet d'un libelle venu d'un pays où ni moi ni elle n'avons vécu... Je prends enfin la ferme résolution de quitter ce pays, ou du moins ce village... d'aller chercher une habitation où l'on juge les gens sur leur conduite et non sur les libelles de leurs ennemis. Si quelqu'autre honnête étranger veut connaître Motiers, qu'il y passe, s'il le peut, trois ans comme j'ai fait, et puis qu'il m'en dise des nouvelles ! » — Son séjour se prolongea pourtant sept mois encore, jusqu'à l'heure de la « lapidation » que nous avons déjà rappelée. Des pierres furent jetées dans l'obscurité par des inconnus contre les murs et les volets de son chalet. Il ne s'y crut plus en sûreté.