LA CRISE ANGLAISE DE
En quittant Motiers-Travers aux premiers jours de septembre 1765 — dans Tafîolement de sa lapidation plus ou moins authentique, et après avoir jeté au pasteur Montmollin les qualifications de chef de brigands, de « capitaine de coupejarrets », de « sicaire », — Rousseau va s'établir dans une île du lac de Bienne qu'il devait rendre fameuse, quelques années plus tard, par la délicieuse description de ses Rêveries. Mais, dès le 17 octobre, il reçut du gouvernement de Berne l'ordre de sortir sans délai du territoire de la république. Le 20, il écrit à un fonctionnaire de la région, M. de Grafîenried, bailli de Nidau, une lettre qui fit grand bruit, pour lui demander une prison, comme une grâce : « La liberté de me promener quelquefois dans un jardin, et je suis content !... J'aime la liberté sans doute, mais la mienne n'est point au pouvoir des hommes et ce ne seront ni des murs, ni des clefs qui me l'ôteront. » Et ce langage, si mystique par ses allusions, ne pouvait manquer d'aller au cœur des contemporains. Il s'installe cependant le 25 octobre à Bienne, où il songe à passer l'hiver. Mais dès le 28, il a changé de projet sans que ses motifs soient bien clairs : « On m'a trompé, mon cher hôte, écrit-il|à du Peyrou. Je pars demain. » Il se dirige cette fois
vers la France, où il sent bien que son heure est venue désormais.
A Strasbourg, où il arrive le 4 novembre, il reçoit en effet le plus réconfortant accueil. Le gouvernement prescrit à ses agents de fermer les yeux sur sa rupture de ban, car les brèves années qui se sont écoulées depuis la publication de YHéloïse et de V Emile ont singulièrement avancé la révolution morale en notre pays. L'Encyclopédie et Voltaire y sont pour une large part, à coup sûr : mais c'est bien Rousseau qui est devenu, sans le vouloir, le porte-bannière de ce grand mouvement, mystique en son fond, malgré ses éléments rationnels de surface, qui va conduire aux convulsions révolutionnaires ; revendication de puissance qui cherchait par instinct un appui dans l'Au-delà pour ses entreprises [assurément justifiées dans une ample mesure] et qui en trouva l'illusion dans les brûlants écrits du rêveur des Gharmettes, de Venise et de l'Ermitage. — Strasbourg le fête donc, et, mieux encore que ses correspondants de direction, lui fait sentir et connaître son pouvoir nouveau : « On me fait apercevoir bien agréablement, écrit-il, que je ne suis plus en Suisse. » Il projette une fois de plus de se fixer pour l'hiver dans la métropole alsacienne ; puis il change encore de dessein, car Paris l'attire. Là seulement, il trouvera la consécration définitive et l'indiscutable triomphe. Il y est dès le 17 décembre, hôte du prince de Conti dans l'enceinte inviolable du Temple. Les amis et les curieux affluent vers son antichambre ; il se prête avec délices à cette ovation qui tonifie ses forces psychiques pour quelques semaines. — Mais le bruit qui se fait autour de sa personne inquiète enfin le gouvernement français : on lui donne à entendre que son séjour à Paris ne sera pas plus longtemps toléré. C'est alors qu'il songe à passer en Angleterre, pays classique de la liberté civile, et où lord Bomston lui a fait des amis. David Hume est à ce moment en France, mais sur le point de retourner dans sa patrie : il se charge d'y conduire l'ami de George Keith.
Issu d'une famille noble d'Écosse, philosophe d'abord,
LE MALADE
puis historien de son pays, Hume jouit à ce moment parmi nous d'une réputation égale ou même supérieure à celle que liii ont consentie ses concitoyens. Il est non seulement l'ami très cher de Milord maréchal — avec qui Jean- Jacques entretient la correspondance la plus affectueuse depuis la retraite de l'octogénaire à Berlin, — mais aussi le familier de MM^^^s Boutïlers et de Verdelin, ces deux rousseauistes de la première heure. Rien n'est donc plus naturel pour l'écrivain, brouillé avec l'autorité dans sa patrie d'origine comme dans sa patrie d'adoption, que d'accepter ce patronage bénévole. Au milieu de janvier 1766, ils sont tous deux à Londres.